André Suarès à Paul Claudel
Le 29 juillet 1907.
S'il y avait rien de vrai dans ce qu'on vous a dit, vous l'auriez su de moi. Nous ne pouvons manquer de prendre un silencieux intérêt aux actions l'un de l'autre. Il ne serait pas beau de les dissimuler.
Deux ou trois de ces troupes qui annoncent partout des Dionysies et n'en donnent jamais, comme des rats aux rats, que dans un égout de foire, ont pris l'habitude de m'inscrire sur leurs affiches. Bien entendu, sans m'en souffler un seul mot, sans en prendre mon avis. Ils font bien de ne pas me demander la permission : je ne la donnerais pas. Le besoin de se voir sur la scène, au moins une fois, est si grand que je mettrai toute ma force à ne pas le satisfaire. Mais avant tout, pas de vile parade.
Il ne faut pas qu'une œuvre d'art tourne à nos yeux en parodie. Trahie, elle doit toujours l'être. Au moins, qu'elle ne le soit pas de notre aveu, par de méchants comédiens en grève.
Je le sais, je resterai jusqu'au bout sans théâtre, sans éditeur, sans libraire. Ma patience est infinie. Vous ne savez pas ce que c'est, cher Claudel, d'être toujours à son premier pas dans la vie. J'effraie, je ne plais pas. Il n'y a pas en moi un atome pour plaire. Même vos amis ne m'aiment pas.
Ne vous défendez plus, je vous en prie, de m'avoir fait entrer dans votre vie religieuse, si seulement vous m'ouvrez l'autre. L'amitié n'est jamais ridicule. Je ne vois pas de rôle où vous pourriez l'être, et vous devez me rendre la pareille.
Je ne vous ai pas trouvé prêcheur, que je sache, mais vrai, et ferme dans ce qui fait votre bonheur et votre espérance. Je ne puis qu'en être bien touché. C'est par là que je vous aimai d'abord, j'ai craint que ce ne fût par là que vous me haïssiez. Il nous reste assez de sentiments et d'idées, enfin assez de vie pour nous rencontrer, même si nous ne pouvons nous étreindre en ce lieu unique.
Vous ne serez, du reste, jamais si fermé ni si injuste que tant d'autres. Vous ne cesserez pas de voir que si je ne puis pas communier dans l'Église avec vous, j'y rentre avec un profond respect, j'y passe plus d'une heure, avec une admiration presque tendre. On ne fera pas de moi vm ennemi de ce que j'admire. Je ne puis l'être de rien, ni de ce que je repousse, ni même de ce qui me nuit. Je ne hais que la haine.
Il est vrai que je la rencontre souvent en des êtres si mauvais et si déchus qu'il faut que je me dcfcndc. Mais en général, je me borne à les considérer et à les définir. Cela suffit.
Je suis à vous de tout coeur.
Su.