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INTRODUCTION
Heureux rhomme à qui le Seigneur n'a imputé aucun péché, et dans l'esprit duquel il n'y a pas de fraude.
Psaume 32.
Jacques Rivière avait vingt ans lorsqu'il résolut d'écrire à Paul Claudel, qu'il admirait passionnément depuis un an, pour lui demander la guérison de son inquiétude, la réponse à la grande question, pour lui demander de l'aider à retrouver son Dieu.
Ce Dieu, « il avait été élevé par sa mère dans une étroite intimité avec lui ; il avait appris à s'appuyer sur lui en toute circonstance, à le prier, à prendre son conseil, à recevoir ses inspirations » (1). Mais sa mère
(1) Florence. Roman inachevé et inédit, 1924.
était morte lorsqu'il n'avait que dix ans ; et les tourments et les ardeurs de la jeunesse, le dégoût d'un christianisme bourgeois et confortable, l'orgueil d'une grande intelligence, étaient venus lui cacher l'image de Dieu.
Qu'il n'ait pu supporter la privation de cette présence, qu'il n'ait « jamais réussi à vivre sans Dieu, ni même en dehors de lui » (1), ce désespoir, ces appels, dont parfois la grandiloquence enfantine nous fait ressouvenir qu'il n'a que vingt ans, en sont un ardent témoignage. A tant de flamme, à tant de bruit, Claudel répond avec une force directe et inlassable, impatiente parfois tant elle est sûre, des paroles irréfutables que Jacques refuse d'abord d'accepter.
Mais elles entrent en lui, il ne cessera plus de les porter, jusqu'à ce qu'une à une elles s'éclairent tout à coup, elles prennent en son cœur sens et vie : « Encore un mot de Claudel qui porte ses fruits en moi après des années )), écrira-t-il en 1915 (2).
En 1908, Jacques est fiancé, et bien que
(1) Florence. 1924.
(2) A la Trace de Dieu, p. 253.
INTRODUGÏION • m
nous ayons cru d'abord trouver l'un en l'autre toute réponse et tout apaisement, nous sommes deux ensuite à ctiercher Dieu, à le prier ensemble chaque soir de nous donner la lumière. Et Claudel demeure auprès de Jacques comme un père auprès de son enfant, qui tantôt l'encourage et tantôt le gronde, qui ne craint pas de le heurter violemment quand il le voit s'engager dans un chemin périlleux, vers ce métier des lettres où Jacques sentait que son invincible honnêteté, la sincérité transparente d'un homme qui a pu écrire : a Je ne mens jamais » (1), lui permettraient d'avancer sans trébucher. Claudel à chaque pas lui tend la main, A cet enfant courageux qui n'a pas craint de risquer sans argent la difficile aventure du mariage et de la paternité, il prête encore son aide en le faisant entrer comme professeur au collège Stanislas.
Et lentement, insensiblement, Jacques s'avance vers Dieu. Il ne peut pas y avoir chez lui de conversion brusque, parce que, si, comme il le dit, « se convertir, c'est se
(1) Huitième carnet de captivité^ p. 76.
tourner dans le sens qu'il faut » (1), il n'a pas à changer de direction, il n'est jamais sorti de la voie chrétienne. Il a pu y marcher longtemps les yeux fermés ; mais, lors même qu'il se refusait le plus obstinément à s'avouer chrétien, il était, dans toute la force et la beauté du terme, Vhomme de bonne volonté^ qu'aucun fardeau, qu'aucune épreuve ne trouva jamais défaillant, qui fit toujours de son mieux avec ce qui lui était donné, qui reçut le bonheur et la souffrance, la tentation et la paix, l'échec et la réussite, avec le même cœur plein d'acceptation et d'amour, l'homme pour qui ce que Dieu faisait était toujours la plus belle chose qui pût être faite. Et sa plus forte objection contre le catholicisme était peut-être la crainte qu'il ne lui rendît la vie trop facile, qu'il ne lui donnât toute chose par avance éclairée, qu'il ne le privât de ce travail de déchiffrage, de démontage plutôt, et de reconstruction par le dedans qu'il faisait subir à toute œuvre, à tout événement, à tout être, et qui fut la passion de sa vie.
{\] Ala Trace de Dieu^ p. 47.
INTRODUCTION
Mais à travers Claudel, et lentement instruit par la vie, il devait s'apercevoir peu à peu que le chemin qui va vers Dieu moins qu'aucun fiutre n'est facile et ensoleillé ; rocailleux au contraire, enténébré, étouffé entre les épines, jalonné de chutes humiliantes, à mesure qu'on avance plus dangereux, plus difficile à reconnaître et à suivre, car pour chacun c'est un sentier non frayé qu'il doit s'ouvrir avec sa poitrine entre les ronces. Mais au bout de ce chemin il y a une lumière, pour quelques-uns éblouissante, pour les autres si petite, si souvent voilée, masquée par tant de tournants ! Pourtant, celui qui une fois l'a vue, au plus profond du désespoir il sait qu'il la reverra, il sait que son effort n'est pas vain, qu'il avance vers elle, et qu'elle est le seul bien, le Souverain Bien, la Vérité,
Lentement délivré de cette extraordinaire terreur du trop facile, et ne trouvant plus devant lui d'obstacle valable, sans grand élan pourtant et presque encore dans les ténèbres, « par un acte à quoi la noble délibération du jugement avait plus de part que
Texigence du sentiment » (1), Jacques vient, à Noël 1913, demander à Dieu l'aliment dont il ne sentira le bienfait que quelques mois plus tard, quand il sera par l'épreuve (( vraiment jeté à Dieu » (2).
C'est là, pendant ces trois ans de captivité, que germe enfin, croît et produit cent pour un, tout le bon grain semé par Claudel. Qu'on lise A la Trace de Dieu. C'est la réponse aux questions que pose cette Correspondance^ c'est la certitude et la lumière après tant d'angoisses et de ténèbres; après tant d'appels et de tâtonnements, c'est la présence de Dieu, Sa main visible qui soutient Jacques, le redresse, le défend, le porte audessus de cette mer de sombres souffrances, et dans ce dépouillement total, dans cette misère extrême du corps, du cœur, et de l'esprit même, qui s'épuise à tourner à vide, lui verse enfin cette joie qui ne se peut goûter que dans la privation ou dans l'offrande de toute autre.
Comment Jacques aurait-il pu jamais re-
(1) Préface de Paul Claudel pour A la Trace de Dieu^ p. 24.
(2) A la Trace de Dieu, p. 210.
INTRODUCTION
nier une foi si sûre, rejeter ce Dieu qu'il a vu à son côté pendant trois ans, détourner volontairement les yeux d'une si miséricordieuse lumière?
Mais parce que, dans cette solitude interminable, il a pris l'habitude, qu'il ne pourra plus rompre, du silence, parce qu'à force de ne s'expliquer qu'à lui-même, il a perdu le goût et jusqu'à la possibilité de montrer à qui que ce soit le vrai fond de son être — sauf à une seule âme, parce que celle-là est à l'intérieur de la sienne, « car elle est une même chose avec moi », dit-il (1) — comme après la guerre il n'a pas parlé de son Dieu, on a cru qu'il l'avait oublié.
Et certes, du dehors, on pouvait s'y tromper. Ce jaillissement d'amour qu'est A la Trace de Dieu pouvait sembler tari, cette flamme éteinte qui n'a cessé pourtant de couver sous la cendre. Au dedans même, il le faut bien reconnaître, il y avait silence et retrait.
A ce silence, puis à cette baisse indéniable de l'amour de Dieu en Jacques, à cette sorte
(1) Carnets de captwité.
GOllllESPONDAINCE
de dessèchement, il y a eu deux ordres de raisons : les unes extérieures et même matérielles ; les autres, il les faut chercher dans sa nature même, et peut-être, si nous osons tenter de comprendre ce qui de si haut dépasse notre faible esprit, dans les desseins de Dieu sur lui.
A peine échappé au morne enfer de la captivité, la dure vie matérielle le reprend, le presse, l'étouffé ; ce n'est plus le temps de parler de son cœur et de tout ce qu'il peut sentir (1), il faut gagner son pain. Une terrible fatigue physique, réaction de ces trois années de tension nerveuse, s'est abattue sur lui ; pendant près de trois autres années il fera toute chose avec l'extrémité de ses forces, prêt à chaque instant à succomber sous la pression grandissante des travaux, des difficultés, du manque d'argent ; ne cessant pourtant de lutter contre sa propre faiblesse avec un si persévérant courage qu'il finira par en avoir raison. Pendant ce temps, il a assez à faire de maintenir en vie lui-même et les siens, et cette Nouvelle Reç>ue
(1) Aimée, comme A la Trace de Dieu, a été entièrement écrit en captivité.
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Française qu'il remet sur pied et qui lui prend le meilleur de ses forces. Comme on. repousse indéfiniment le moment d'écrire à \ la plus chère âme, parce que cette lettre-là / est trop importante pour être bâclée, ainsi'' Jacques remet à plus tard de parler de Dieu. Il ne sait rien faire que consciencieusement, il ne sait se donner que tout entier : « Et cette tiédeur pour Dieu qui commençait à m'inquiéter, c'est aussi que j'allais perdre l'habitude de l'attention » (1). Tant que son attention est écartelée entre mille soins, entre mille devoirs, comment entreprendrait-il avec ses forces divisées cette œuvre qu'il veut triomphale, comment oserait-il mettre au service de Dieu cet être dispersé ! Cela veut-il dire qu'il ne pense plus à Dieu, ou qu'il l'ait rejeté? Jamais il n'a souhaité se dérober à Son regard ; jamais un jour, il n'a manqué jusqu'à la fin de sa vie cette prière du soir où le chrétien avoue sa misère, reconnaît sa dépendance, et réclame du secours. S'il finit par cesser presque complètement d'aller à la messe, c'est que, le lever matinal
(1) Cinquième carnet, p. 60.
lui étant physiquement impossible, ces messes tardives dans les grandes églises — le Saint Sacrifice consommé par un prêtre oublié, au milieu d'un va-et-vient incessant, d'un intolérable remuement de chaises et de sous — lui sont un supplice ; il n'y retrouve pas Dieu. Sa foi scrupuleuse réclame plus de silence et de recueillement. Et, avec cette haine de rimparfait qui est à la fois sa vertu et son entrave, il aime mieux désobéir que d'obéir si mal.
Sans doute, il refuse de se reconnaître publiquement catholique, de s'enrôler sous une bannière, de marcher dans le rang. — Et c'est par humilité ; et c'est par orgueil.
Parce qu'il considère toujours ce qui lui reste à faire, et oublie ce qu'il a fait, parce qu'il ne se confronte qu'au Créateur et jamais à la créature, il ne voit que ses manques et ses imperfections, et jamais sa vertu. Il ne peut pas se croire si facilement sauvé ; il sait bien que, s'il est sur la route, il s'en faut qu'il soit arrivé ; il ne se retourne pas vers le point de départ pour dire avec satisfaction : « M'en voici bien éloigné, je suis maintenant chrétien ! » mais il regarde vers le but et il
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dit : « Mon Dieu, comment arriverai-je jamais jusqu'à vous ! »
Il sait que jusqu'au jour de la mort où Dieu nous prend enfin dans son sein, on ne Le rejoint pas, qu'il marche toujours devant nous, que s'immobiliser c'est risquer de Le perdre de vue.
Et son orgueil lui dit qu'il doit être dans cette avance journalière non pas de ceux qui suivent, mais de ceux que l'on suit. Il a conscience de rouvrir vers Dieu une route délaissée, et c'est aux autres à marcher derrière lui : (( Mon Dieu, dit-il, vous m'avez précipité entre mes frères afin, peut-être, que, dans mes efforts pour remonter vers vous, je ne revienne pas seul, mais que je vous ramène tous ceux parmi lesquels j'étais pris » (1). Il n'arrêtera pas sa recherche et son patient travail pour s'ancrer dans la facilité d'un port avec tous ces arrwés^ si sûrs d'euxmêmes et de leur immobile vertu. Il n'acceptera pas un Dieu circonscrit, achevé, fini à la mesure de notre petite terre. Il prétend explorer par delà les limites tracées. Avec
(1) A la Trace de Dieu, p. 312.
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ce don de pénétration qu'il a reçu, il veut, comme il le dit avec une naïve assurance, « chercher dans la psychologie de Dieu », avancer, découvrir, ajouter à cette carte incomplète quelques terres inconnues, nous annexer quelques nouvelles parcelles de Dieu.
Et ce n'est pas Dieu seul qu'il se croit voué à comprendre, c'est tout ce qui vit autour de lui, qui pense et parle. Tout ce que Dieu nous a prêté, pour le remettre un jour, bien en ordre, entre Ses mains, il faut d'abord le déchiffrer, retrouver de chaque chose la place pour reconstituer l'admirable hiérarchie première, brouillée par le jeu de notre débile raison.
Mais toute cette pensée en train de naître comme de Veau, la comprendre, comment faire sans y participer?
Tout ce bruit en train de dei^enir une parole^ cest peut-être intéressant après tout. Qui est-ce qui sera là pour comprendre si je tourne court? (1).
Connaître ; pour lui cela veut dire : aimer : « Jamais quelque chose n'aura passé devant
(1) Paul Claudel, Feuilles de Saints , Jacques Ri^ière^ p. 196.
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moi sans me passionner, sans me prendre de \ l'amour et de la vie » (1). Et à cette seconde tâche il va se donner avec tant de ferveur qu'on pourra croire qu'elle lui suffit et qu'il en oublie la première et le Maître qui les lui a toutes les deux assignées. Comme un entomologiste qui retient son soufflie pour ne pas troubler l'insecte qu'il regarde vivre, il s'impose à lui-même silence. Il n'interviendra ni ne jugera ; il ne rejettera — mais d'un geste infaillible — que ce qui est faux-semblant et contrefaçon, mais tout ce qui porte le signe de l'authenticité, dans le bien comme dans le mal, aura droit à sa patiente étude. Et c'est en toute sincérité, en toute simplicité que peut monter de son cœur cette extraordinaire prière où s'éclairent toutes les apparentes obscurités de sa conduite : « Mon Dieu, faitesmoi un esprit bien vide, bien pur et bien uni pour accueillir les idées des autres, et que je ne cherchejamais à leur substituer les miennes^ mais seulement celles que vous m'aurez dictées pour leur bien » (2), C'est ainsi qu'il semble écarter la morale, parce que ce n'est pas pour
(1) Correspondance, p. 183.
(2) Huitième carnet^ p. 67.
CORHESPONJ)ANGE
lui le temps de redresser, ce n'est encore que le temps de connaître.
Mais, s'il la rejette comme instrument de travail, l'a-t-il répudiée comme ^ide, cette morale à quoi jamais n'a fait offense le plus petit geste de sa vie? Non ! Il eût voulu s'en dépêtrer qu'il n'eût su comment faire ; elle était en lui plus forte que lui ; il était honnête comme on a les yeux noirs ou le nez busqué, de naissance et sans espoir d'y rien changer. Tromper, mentir, autant pour lui d'impossibilités dont il lui arrivait de laisser voir un enfantin dépit, comme si c' eussent été des limites, et non pas des sources de force. Dans ce roman inachevé que sa volonté nous interdit de donner dès maintenant au lecteur, on ne verra pas, plus tard l'œuvre perverse qu'ont pu faire attendre quelques mots mal compris, échappés de sa plume ; on verra combien, même aux prises avec la chair, même aidé de tout ce qu'il a pu récolter d'impur en lui pour en animer son héros, il ne peut demeurer que chaste, que sincère, il lui est à jamais interdit de verser dans le mal. Et dans son innocence il croit qu'il en est de même chez tous, qu'on
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ne peut pas être plus que lui vulnérable, que le mal est pour tous comme pour lui sans pointe et sans venin. Il ne le craint pas parce qu'il ne croit pas à sa puissance. Il n'a jamais su ni voulu condamner, parce qu'en vérité il n'a jamais vu la méchanceté humaine. Si clairvoyant dans le monde intérieur, il est aveugle devant les actions des hommes ; il croit que tous, comme lui-même, appellent péchés leurs tentations.
Est-ce à dire qu'il ne connaisse point de différence entre le bien et le mal, et renonce à juger? Qui le croira, en lisant dans la dernière de ses conférences cette conclusion d'un long débat : « Eh ! parbleu, est-il question de renoncer au jugement? C'est pour arriver à un plus sûr que nous avons patience » (1)? Qui croira qu'il ait aimé le désordre et le mal, celui qui écrivait deux mois avant sa mort, en une sorte de résumé inconscient de ce qu'avaient été sa vie et son efîort, et comme par une obscure prévision du moment si proche où Dieu jugerait cet effort arrivé à son terme : « Ma terre
(1) Deuxième conférence sur les Rapports de la Littéral ture et de la Morale^ prononcée à Genève^ le 9 décembre 1924.
GORRESPONDANGE
me reprend ; je finirai par avoir l'esprit aussi en ordre qu'un champ de vigne.
« Croyez-vous que ce soit sans combat?
Non, j'ai senti, je sens encore d'immenses sollicitations.
(( Mais il faut choisir. J'ai choisi. Je choisis d'être sûr.
« Je me range ainsi dans une catégorie de gens que j'ai détestée, qui est insupportable et gênante. Les gens... qu'il faudra supprimer avant que s'établisse le règne déjà si puissant, déjà si largement répandu sur la terre, du mensonge » (1).
Mais la morale, ce n'est pas Dieu. Si Jacques lui est resté fidèle, est-il resté de même fidèle à Dieu?
Oui, puisqu'il se plaint d'en être « délaissé » (2). Et c'est là qu'est le châtiment de son orgueil. Puisqu'il ne veut point d'aide, il ne lui en sera pas donné malgré lui ; Dieu le laissera se débattre seul. Puisqu'il s'absorbe en sa tâche au point de ne plus lever les yeux vers Dieu, puisqu'il se donne à elle
(1) Deuxième conférence sur les Rapports de la Littéra^ ture et de la Morale, prononcée à Genève^ le 9 décembri 1924.
(2) Lettre à François Mauriac.
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