XVII
au point de ne plus trouver le temps de se donner à Dieu, Dieu lui laissera cette tâche comme unique récompense. « Je sens qu'en me donnant davantage encore je serais reçu infiniment davantage », avait-il écrit (!)• Parce qu'il se donne moins. Dieu ne le reçoit plus, lui refuse sa présence et son audience. Diminution du secours et de la joie, mais non pas de la foi. Sommeil de la grâce, engourdissement de l'amour de Dieu, mais non pas du besoin de Dieu. Qui n'a connu, dans le plus fervent amour, ces silences soudains, où tout semble évanoui, sauf le besoin que nous avons d'aimer?
Et de cette pénitence et de cette privation qu'il lui inflige, Dieu, par une de ces économies admirables de Sa Providence dont Jacques s'est émerveillé tout au long de ses carnets, va faire en même temps la force de son influence à venir, et comme le portevoix de son message.
Ceux qui vivent autour de Jacques, tous ses « frères », parmi lesquels il est « pris », s'il se fût dès le retour en France proclamé
(1) A la Trace de Dieu, p. 217.
X Vlll
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chrétien, sur quelle autorité se fût-il appuyé pour leur imposer sa parole? Lequel eût suivi ce jeune homme inconnu, qui semblait alors indécis et mouvant? Il faudra, pendant des années, qu'ils aient libre accès dans son (( esprit bien vide et bien uni » pour prendre l'habitude de s'y reposer en confiance. Il faudra qu'ils apprennent, en le voyant à l'œuvre, qu'il est inébranlable, que son jugement est sûr parce qu'il a tout pesé, que son scrupule ne laisse rien dans l'ombre et qu'il ne montre que ce qu'il a vu ; qu'il ne ment pas, qu'il ne sait pas inventer, que son honnêteté est sans faille. Il faut qu'il gagne peu à peu cette autorité dont il a usé si modestement qu'on ne l'a sentie qu'après sa mort, il faut qu'il devienne VHomme de barre (1), celui « qui sait ce qu'il fait et où il va » (2), pour que certains du moins soient si bien entraînés à sa suite, que le jour où la parole qu'il tenait pour eux cachée dans son cœur les viendra frapper de tout son poids, ils ne puissent pas retenir leur élan et soient
(1) Joseph Delteil, Nouvelle Revue Française du \^ avril 1925, p. 541.
(2) Paul Claudel, Correspondance, p. 69.
INTRODUCTION
précipités « au sein même de la vérité » (1).
Est-ce parce qu'il tardait trop à révéler cette parole, parce qu'enfoncé dans sa tâche il risquait de l'oublier et marchait peut-être, ainsi désarmé, vers le danger, ou parce que Dieu a jugé son effort suffisant et sa récompense méritée qu'il l'a enlevé si tôt d'entre les vivants?
Quoi qu'il en soit, Jacques a senti son heure venir. Et il l'a acceptée. Depuis des mois, derrière cette joie de vivre qu'il n'avait jamais montrée si radieuse, entraîné par une main puissante et cachée, il se retirait lentement. Par instant un éclair, une déchirure dans le rideau qui voilait la route inconnue ; brusquement il se voyait entraîné : i « Je ne comprends pas, disait-il, soudain, je ne suis presque plus vivant. » Parfois au lieu de l'étonnement, c'était l'acceptation : « Je t'assure, je ne tiens plus du tout à la vie. Sans toi et les enfants, je n'aurais aucune peine à mourir. » Et quand, frappée au cœur, je lui demandais des explications, il ne savait déjà plus ce qu'il avait voulu
(1) A la Trace de Dieu, p. 183.
dire ; le rideau s'était refermé. Il n'avait plus cette angoisse qui pendant des années lui faisait me dire à tout instant : « Il me reste peut-être cinq ans, peut-être dix ans à vivre, crois-tu que j'aie le temps de faire ce que je veux faire? » Il ne résistait plus. Au milieu de tant de projets qu'il continuait de bâtir chaque jour, il acceptait que sa tâche fût finie. Dans « un gouffre de tristesse, de résignation et de courage » (1), il reprenait le grand et dernier effort là où il l'avait laissé, et de nouveau ne pensait plus qu' « à se dépouiller, à se rendre sec et nu et pauvre comme il faut l'être pour bien mourir. »
Quand la mort est venue, il ne s'est point révolté. Il s'est défendu vaillamment, parce qu'en toute rencontre il faisait toujours ce qu'il y avait à faire, et le mieux qu'il pouvait. Mais c'était sans espoir terrestre, (( car je suis mort, disait-il, depuis plusieurs mois déjà ». Bientôt, il n'est plus tendu que vers le ciel ; il appelle sa mère, l'ami bienaimé qui l'a précédé (2) : « Henri, je viens ! » Et commence enfin pour lui, après tant
(1) A la Trace de Dieu, p. 272.
(2) Henri Alazn-Fournier«
INTRODUCTION
d'obscurs et courageux débats, le règne de la vraie lumière : « Voilà que les portes , sont ouvertes, s'écrie-t-il. Je vais retrouver la lumière divine ! »
De quel irréfutable et miséricordieux éclat ne dut-elle pas baigner son âme, cette lumière céleste, descendue avec l'Huile Sainte sur ses yeux qui ne nous voyaient plus, pour arracher à ce chrétien qui se crut toujours indigne le grand cri de triomphe et d'actions de grâces qu'il nous a légué comme la clef de la demeure où il nous attend : « Maintenant, je suis miraculeusement sauvé! »