‹ Correspondance 1907-1914Chapitre 4 sur 7 · RIVIÈRE · texte numérisé non relu

RIVIÈRE

de vous rejoindre ou s'il faut que je reste à Paris, dans la solitude.

Autre renseignement :

Ma famille, tout entière, a toujours été chrétienne. Je suis le premier qui se soit déclaré incrédule. Encore n'ai-je pas osé avouer cela à mes parents du côté maternel, que cette nouvelle eût navrés : ceux-ci sont pour moi d'une bonté divine.

A Jacques Rivière.

Tien-Tsin, le 25 mai 1907.

Innuit immensâ admiratione \ quod est, mira hœc externis Qstendendo quœ non est.

Saint Gré G 01 EB.

Mon cher ami,

Je venais à peine de mettre ma lettre à la poste que je recevais la vôtre en date du 7 avril. Quelle correspondance ! Je ne vous

la reproche pas, au moins. Au contraire, c'est pour moi le premier et le plus agréable des devoirs de tâcher de faire un peu de bien aux jeunes gens qui se débattent dans la crise que j'ai moi-même traversée, jadis.

Encore un petit mot de philosophie pour répondre à votre idée de plusieurs vérités possibles. Dieu seul existe, dans un certain sens, je dis existe par lui-même, les autres choses et êtres n'existent que par un acte de sa volonté (saint Paul). Il n'y a qu'un Dieu, il n'y a donc qu'une vérité, puisque ces deux termes sont synonymes. Il n'y a qu'un Dieu, il n'y a qu'une manière essentielle de différer de Dieu, puisque toutes les choses ont ceci de commun qu'elles ne sont pas Dieu. Dieu seul est le commencement et la fin de toute créature qui n'a pu être créée que pour Sa seule gloire, et comme il y a une seule vérité il n'y a qu'une seule certitude que nous apporte la Révélation. Où il n'y a pas Dieu, il n'y a pas de vérité ; où il n'y a pas d'être, il n'y a rien. Mais Dieu est partout qui crée, qui maintient et qui con-

tient. Nous assistons à une création continuelle.

Et sortons de la philosophie pour entrer dans une voie plus sûre et plus efficace où je suis heureux que vous-même m'invitiez, je veux dire la voie pratique. Qui veut connaître l'effet de l'eau-de-vie fera bien mieux d'en boire quelques verres que de lire tous les traités de physiologie à ce sujet.

Libres à lire. Avant tout Pascal qui est le véritable apôtre ad exteros pour nous autres Français. Beaucoup de livres de mystique : Angèle de Foligno, Rusbrock, sainte Thérèse, les Vies des Saints, si mal écrites qu'elles soient. Les admirables révélations d'Anne- Catherine Emmerich sur la vie de Notre- Seigneur. J'avais recommandé à F... les EUçations sur les mystères^ de Bossuet, et les Méditations sur les Émngiles que pour moi j'admire profondément, mais le christianisme du dix-septième siècle est d'une sécheresse et d'une austérité terribles. Dante. Tout ce que vous pourrez trouver de Newman.

Pratique. La liturgie et l'assiduité aux

offices de l'Église vous en apprendront plus que les livres. Plongez-vous dans cet immense bain de gloire, de certitude et de poésie. Ne vous attendez pas à une illumination soudaine, vos ténèbres s'élimineront peu à peu. Faites ce qui est en vous dès maintenant, je vous le répète : Facienti quod est in se non negatur gratia. Dites vos prières tous les jours, même si vous ne les dites que de bouche, même si votre attention est absente. La volonté du moins sera là. Et qui sait même si ces prières divines tant de fois répétées par des lèvres si saintes n'ont point une vertu par elles-mêmes ex opère operato? Celui qui prie tous les soirs et tous les matins en y mettant toute l'attention qu'il peut (ce n'est pas lourd souvent) est certain de son salut. Si possible, allez à la messe tous les jours, suivez au moins une année complète du cycle de l'Église. Portez un scapulaire, récitez le chapelet, faites le Chemin de Croix, dès que vous le pourrez tâchez de concentrer votre pensée pendant au moins un quart d'heure par jour sur quelque mot ou quelque

récit de l'Evangile. Si vous tombez ne vous découragez pas, mais ayez une foi imperturbable dans l'amour de Dieu, vous souvenant que ce ne sont pas les péchés les plus honteux qui sont les plus pernicieux. Il ne hait que le seul orgueil. Cor contritum et humiliatum j non despicies.

Dès que vous serez converti, obéissez strictement à votre confesseur qui vous ordonnera sans doute de communier le plus souvent possible. Pratiquez les œuvres de charité active (voir à ce sujet le chapitre de Joël à la messe du Mercredi des Cendres). Pas de plus merveilleux cordial que la charité. Entrez le plus tôt possible dans la Société de Saint Vincent de Paul dont j'ai le bonheur de faire partie depuis vingt ans.

La Bible. Il est essentiel en effet que vous la lisiez d'un bout à l'autre. La seule édition que je connaisse est celle de Fillion, elle n'est pas fameuse, mais au moins elle est orthodoxe. Si sot et si impatientant que soit le commentaire, du moins il permet une première intelligence du texte qui, seul, s'abor-

GOURESPONDANGE

derait difficilement. Malheureusement cela fait dix gros volumes, mais on pourra vous les prêter.

La messe. Comment parler avec dignité de ce mystère adorable? Je l'ai essayé plusieurs fois, mais cela .dépasse mes forces. Allez-y seulement et vous comprendrez peu à peu. U Année liturgique de Guéranger, que je ne vous recommande pas autrement, contient seule les prières complètes en latin de la messe.

Saint Thomas, A lire quand vous le pourrez, pas tout de suite. Cela vous prendra des années.

Pauvre enfant ! Vous voilà donc pris à votre tour dans les rets du Christ. Induxisti nos in laqueum, tu nous as introduits dans une souricière. Je comprends votre terreur à l'aspect de ce monde nouveau, car il n'y a pas à vous le dissimuler, il y a une grande renonciation à faire, qui est de la liberté de faire et de penser ce qu'il vous plaît ; et qui sait jamais où s'ar^rête l'exigence de Dieu, dont le Livre Saint dit qu'il est plus dur cjue l'Enfer! Il n'est pas étonnant que vous

trembliez dans votre chair là où les plus grands saints ont frémi. « Toute conversion est un petit jugement dit Pascal. Ne vous épouvantez pas néanmoins. Dieu sait la mesure qu'il doit vous faire, et la joie surpasse tellement le sacrifice ! Vous ne mourrez plus, la mort n'est plus rien pour vous. Dieu est à vous pour l'éternité, il vous transforme en Lui pour jouir de Lui. (La Vision déifique.)

Conseils pratiques. Restez où vous êtes et dans la voie qui vous est tracée. Acceptez la croix que Dieu vous donne à porter. Vous pouvez faire beaucoup de bien dans l'Université, et il vous sera laissé une grande liberté de travail et de réflexion dont vous avez besoin. Si Dieu n'avait pas eu besoin de vous où vous êtes, il ne vous y aurait pas mis. Une fois dans ma vie, j'ai essayé de sortir du chemin qui m'était tracé pour ce que je pensais meilleur, et il en est résulté pour moi une catastrophe effroyable. Peutêtre Paris serait-il bon pour vous en effet. En tout cas, la dernière chose que je vous con-

seillerais serait de quitter la France. Cette vie de factorie sans appui moral d'aucune sorte est la mort pour la plupart et l'affaiblissement pour tous, je ne le sais que trop.

Adieu, cher ami, je vois la Vierge près de vous qui vous regarde en silence avec un amour infini. Vous connaîtrez un jour cei silence par qui Dieu ou la Vierge vous parlent.

Je trouve dans mon cahier quelques excepts que je vous envoie :

Voir JoB, chap. xxx, Lamentations de V Eglise de nos jours.

Quoniam spre^isti aquas Siloé quœ çadunt in silentio.

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