‹ Correspondance 1907-1914Chapitre 3 sur 7 · ISABELLE RIVIÈRE · texte numérisé non relu

ISABELLE RIVIÈRE

(^Depuis plus d'un an je vis par vous et en vous ; mon soutien, ma foi, ma perpétuelle préoccupation, c'est vous qui l'êtes. Je vous ai adoré comme Cébès Simon ; je me suis prosterné devant vous, j'ai cherché votre âme de mes mains suppliantes. Mais j'attends de vous une autre certitude, une autre réponse que celle donnée par Tête d/Or, C'est pourquoi, après un long recueillement, je me décide enfin à vous écrire. La réponse, mon jeune aîné, ô vous en qui je me suis confié, la certitude, la réponse, je la veux.] Je veux que vous me brutalisiez,

Bordeaux, février 1907.

que vous me jetiez à terre, que vous m'injuriiez ; la réponse.

(Me voici : Vingt ans, comme tout le monde, sans bonheur ni malheur spécial ; mais^une inquiétude, une inquiétude terrible, qui veille en moi dès ma vie, et me soulève sans cesse, et sans cesse m'empêche de me satisfaire ; une inquiétude qui me soulève en transports de volupté, en transports de désespoir, une inquiétude infatigable. J'ai cherché dans les livres, certains m'ont ravi, je les ai aimés comme des frères plus âgés et qui savaient mieux, je les ai crus. Mais aussitôt, chaque fois, mon inquiétude m'avertissait de ne pas m'arrêter, de ne me pas satisfaire, de déchirer mon amour, et de souffrir et de chercher et de haleter encore. J'ai cru, comme tout jeune homme, que je pourrais me complaire du moins dans mon incertitude, me suspendre en un exquis désenchantement. Délicieusement, avec Barrés, je me suia amusé. Mais ce que j'aimais le plus en Barrés, c'était encore son culte du désir, qui, au fond, n'est

A PAUL CLAUDEL

autre chose que l'inquiétude. J'ai désiré ; j'ai désiré de grand désir ; un soir, l'esprit las de tant se divertir, j'ai senti à nouveau le sursaut de mon anxiété, le cri intérieur, l'appel, la révolte, ma passion. Alors André Gide m'a enseigné : je suis parti, je suis parti à la recherche des choses et du bonheur qu'elles ne renferment pas ; devant moi, les mains tendues de désir, j'ai cherché des satisfactions, des possessions ; ma déception perpétuelle ne m'a pas découragé : « A travers uniformément toutes choses j'ai éperdument adoré. »

C'est alors que vous êtes {>enu.

Vous seul,

...Vous avez été en moi la victoire, et la visita-

tion.

Pendant un mois je vous ai attendu. Je ne savais encore de vous que votre nom ; mais déjà j'étais saisi d'un pressentiment ; je sentais si bien ce que vous alliez me faire que je n'osais me décider à vous connaître. \Un jour je vous ai pris. Et d'abord je vous

ai lu tout entier sans vous comprendre, troublé pourtant d'une étrange angoisse.

Peu à peu, par un progrès secret et merveilleux, l'éclosion de votre leçon en moi : l'épanouissement de votre révélation. Cela m'avait pénétré je ne sais comment, cela était en moi déjà, bien avant que je ne l'aie compris. Oh ! ( quel transport quand enfin l'intelligence rii'est venue, quand j'ai vu de quel trésor j'étais empli. Pendant un an vous vous êtes développé en moi, vous m'avez tout appris comme à un enfant, chaque jour vous m'avez comblé d'une certitude nouvelle,) votre voix s'est insinuée dans tout mon être jusque dans mon corps, j'ai pris des habitudes de vous, vous m'avez envahi partout, pour me commander vous n'aviez plus qu'à penser, de votre vie toute ma vie s'est renouvelée. En silence, je vous nommais mon frère, et ma résurrection, et ma béatitude, et celui par qui la voie m'était enseignée j; la nuit, quand je m'éveillais, je songeais à vous, cpmme si vous n'aviez pas été là. Un an ! (Et je

A PAUL CLAUDEL

me demandais à la fin Qui vous donnait cette sérénité admirable, cette force et cette certitude, cette confiance, cette joie. Maintenant j'ai compris. Je sais que Dieu vous assiste et que vous vivez en Dieu. Mais alors ce cri, cette inquiétude, que vous aviez endormis en moi, se sont réveillés, révoltés. Encore j'ai senti mon angoisse m'assaillir. Et c'est pourquoi je me suis résolu de vous demander la paix./

La paix. Oh ! ce Dieu, (ce Dieu, je voudraia le sentir présent, et là, et bien près, et solide et bien vrai, pour n'avoir plus à le chercher, pour ne plus songer au bonheur. Mais, après vous avoir fréquenté, je retrouve en moi la même aridité, la rnême horreur, le même soulèvement de détresse. La paix ! Donnez-moi la paix, la réponse et la paix. Montrez-Le moi, faites-Le moi goûter, faites-moi sentir Son poids sur mon cœur Que je sois lourd et enivré de sa présence. » Qu'il soit sur mon âme si appuyé qu'elle ne puisse plus tressaillir.

Je vous dirai le plus horrible et tout mon

CORIIESPONDAINCE

mal : ce tressaut, ce sursaut, cette révolte, ce désir, cette inquiétude, ce mécontentement, ils me déchirent, mais je les adore. Je me complais à ne pas être rassasié, à ne trouver en rien ma réponse. C'est même ce qui d'abord m'arracha au catholicisme. Je n'ai pas voulu accepter une nourriture. J'ai préféré ma douloureuse faim, mon angoisse.

Voilà mon mal, dont pourtant il faut que je guérisse.^

« Cela du moins est à moi, cela du moins est à moi. »; Mais il ne faut pas que mon insatisfaction me satisfasse, que je m'en fasse un bien. Je veux une réponse, un mot très doux où elle s'anéantisse, sans que je m'en aperçoive, un appuiement de votre main sur mon épaule à moi, par quoi enfin je comprenne tout. Il me semble qu'il ne me faut que cela ; le murmure d'une indication, que vous me feriez à moi seul, à moi, être entre les êtres. Oh ! quel déliement, quel abandon, quel acquiescement ce seraient en tout moi ! Comme enfin je saurais bien, je verrais bien ! Ne croyez pas qu'il me faudrait la confirma-

A PAUL CLAUDEL

tion d'une exégèse. Ce n'est qu'un petit geste de vous que je réclame, une inclinaison de tête et le mot : oui, dessiné sur vos lèvres. (Guérissez-moi, guéris-moi, mon frère, mon jeune aîné. Sois ma résurrection. Je suis là.

\ Il faut que je finisse cette pauvre lettre déclamatoire et passionnée. Je veux vous envoyer ce papier même, dont d'abord je voulais faire un brouillon. Je ne veux pas réfléchir. Ma détestable vanité peut-être me déconseillerait de vous supplier ainsi. Recevez donc ma prière et mon cri. Je vais attendre dans l'anxiété et le désespoir l'espoir de votre réponse. ^Adressez-la, je vous prie, à

Jacques Rivière,

7, rue Hustin,

Bordeaux.

Je n'ai écrit cette lettre qu'après avoir consulté M. F... dont j'ai fait la connaissance il y a deux mois, et qui m'a prêté : Partage de Midi.

GORRESPONDANGË

A Paul Claudel.

Bordeaux, 10 mars 1907.

Je ne peux pas attendre votre réponse. Il faut que je crie. J'étouffe tant, mon frère. Je vous en prie, ne prenez pas mal tout ce que j'aurai l'air de déclamer, tout ce dont je suis pourtant si affreusement déchiré.

Deux choses toujours m'empêcheront d'être chrétien : le sentiment de la réalité du néant, la complaisance en mon désespoir.

Le néant. Voilà ce qui m'empoisonne. Je ne l'ai pas, comme Besme, sans cesse contre le visage, je ne suis pas en confrontation perpétuelle avec lui. Le plus souvent je n'y songe pas, je l'oublie. Mais, à de certains instants, j'éprouve brusquement sa présence, je ressens sa présence et tout mon être en est troublé. C'est quelque chose qui n'est pas et qui soudain, sans un mot, me dit : me

A Ï^AUL CLAUDEL

voici. Derrière ce que je vois, soudain l'horrible visage de ce qui n'est pas. Monstre, forme informe, présence que je voudrais repousser et que je ne peux pas, que je ne peux pas. — Parfois, plus souvent, le mal est plus perfide, étant plus doux. C'est surtout quand je mis jouir d'une grande paix éparse en un paysage :

Matins d'été, limpides, bruissants, tout pailletés d'une nouveauté immortelle.

Après-midi d'hiver, où, par delà le fleuve caché, bleues, je vois les collines chères qui sont là.

Crépuscules de printemps, où, au-dessus de la petite cour d'ardoise passent des rafales d'hirondelles, tandis que sur la place Saint- Pierre les cris d'enfants qui jouent.

Nuits d'été, sitôt le soleil tombé, et j'entends des pas sur la grand'route et la cloche de l'Angélus, qui, suspendue un instant, se laisse tomber.

Dimanches d'automne extrême. Dans l'air lourd et le ciel mat, le bourdon de la cathédrale sur la ville.

Toujours à rinstant où va m'envahir le grand apaisement que vous décrivez dans Octobre^ le mal surgit, blessure imperceptible d'abord, mais qui bientôt m'a tout infesté. Pointe qui m'assaille le cœur, infiltration dans l'âme d'un désespoir ténu mais mortel comme une épée. Je souffre, mon frère.( Alors les bras me tombent, je n'ai même pas envie de pleurer, je suis vaincu et tout accablé par une douceur affreuse ; je sens que « tout cela » est vain, n'a pas de sens, ne {>eut rien, ne tend à rien, est là simplement, posé sans intention, sans but, sans désir, — est là, et encore d'une façon si précaire, couvrant à peine l'horrible présence de ce qui n'est pas !

Mon mal, mon frère, c'est mon mal. C'est celui de Cébès en qui tout d'abord je me suis reconnu; et j'espérais le remède. Mais j'ai compris que je ne pouvais être guéri, parce que mon mal est plus profond, plus irrémédiable que le sien ; il a ceci d'atroce que je m'y complais, que je l'aime, que j'en fais toute ma vie, ma seule joie. Au fond je ne voudrais pas ne pas en souffrir. Cébès cher-

A PAUL CLAUDEL

chait, questionrxait, prenait les genoux de Simon. J'ai l'air aussi de vous implorer. Mais je ne veux pas être guéri. Là est l'horreur ; je jouis de ma détresse, je me passionne pour mon abjection, je baise mon épouvante.

Comprenez. [Quand je vous ai crié : « La réponse, je veux la réponse », je mentais. Ou plutôt je ne la demandais que pour la rejeter d'un rire, que pour me moquer de vous. Depuis ma première lettre un remords me point de cette hypocrisie ; c'est pour la réparer que je vous, écris . encore. Connaissez, comprenez bien mon mal. Il est que j'en veux être soigné, mais non débarrassé. Cette joie que vous me promettez, je ne désire que vous me l'offriez que pour la repousser. Vous m'avez tant troublé, que je vous en veux, que je n'aurai de paix qu'après vous, avoir jeté cet affront. Pour vous punir de m'avoir inquiété, je veux vous montrer que vous ne m'inquiétez pas. Vous ne détruirez pas le calme de mon angoisse.)

Oh ! C'est que j'aime tant cette angoisse ! Je vous disais qu'elle était toute ma vie. Oui,

chaque blessure m'occupe tout un jour ; d'avoir souffert d'un paysage je suis tout délecté. Et sans cesse ainsi se mêlent en moi la douleur et l'amour que j'en ai. Vienne un admirateur tranquille, qui se remplit d'aise devant un beau soir, si je ressens ma détresse soudaine, me voilà tout transporté, méprisant mon voisin. Je sais que cela est vil et puéril, mais je ne puis m'empêcher cette joie.

(Mon frère, vous voyez comme je suis tourmenté. Ne croyez pas ce que je viens de vous dire. Oui, je veux guérir, je veux la paix.) Mais avec quelles supplications et quelles délicatesses il faudra que vous me la donniez. Vous avez senti tout mon pauvre orgueil rebroussé contre vous, vous avez vu ma damnation, et maintenant, encore, avec un cri plus douloureux, plus désolé, avec l'étouffement de qui se noie, avec les mains de qui sombre, je m'accroche à vous, sur vous, contre vous. Oh ! débarrassez-moi de toute cette vilenie, de toutes ces puérilités stupides, dites-moi le mot si pur par quoi ma langue soit déliée, par quoi mon cœur

A PAUL CLAUDEL

s'emplisse d'un battement libre, par quoi mes oreilles soient ouvertes au bruit des eaux éternelles.

Et pourtant non. Je ne dis plus : « Je ne veux pas guérir », mais je dis : « Je ne guérirai pas, je sais que je ne guérirai point, je ne sais pas pourquoi, mais je sais que je ne guérirai point. » Ma séparation d'avec le christianisme s'est faite avec trop d'indifférence, j'ai en moi je ne sais quelle imperceptible, mais profonde lassitude, qui empoisonne tous mes efforts, surtout ceux pour croire. Cette lassitude, c'est peut-être encore, passé à l'état de conscience confuse mais latente, le sentiment de la réalité du néant, l'accoutumance secrète, mais invincible, à la présence de ce qui n'est pas. Je n'ai pas d'espoir, et cette fois je dis cela avec lamentation et avec pleurs.

17 mars.

Maintenant il faut que je vous dise tous mes petits scrupules, tous mes embarras secondaires. Mais c'est seulement pour être

14 GORUESPONDANGE

complet. Je sens que si vous pouviez vaincre mon indifférence, heurter ma lassitude, me donner un vrai désir de la joie, me faire sentir la joie, la paix, m'ôter cette affreuse obsession du néant, me mettre en communion avec Celui qui Est, je sens qu'alors toutes ces impossibilités mineures disparaîtraient.

Je vous les dirai cependant.

^ Ëtes-vous sûr de posséder le véritable sens du christianisme, je veux dire non seulement le sens que lui donnaient ses fondateurs, mais encore celui que lui conservent ses représentants? Qui comprend comme vous les dogmes chrétiens? Pour quel pape, pour quel saint, l'interprétation admirable que vous en pro* posez est-elle la vraie? Qu'importerait que vous eussiez seul gardé la véritable tradition de Jésus, si ceux qui sont les chrétiens l'avaient oubliée? Que serait une religion mal comprise par tous ses fidèles sauf un? Comment croirais-je à la divinité d'un dogme qui, en se transmettant, s'est indéfiniment déformé?

A PAUL CLAUDEL

Je sais que vous répondrez : l'Église interprète la doctrine comme je le fais.

Mais alors, par pitié, montrez-le moi en détail. Montrez-moi que pour elle la Rédemption, l'Enfer, la Crucifixion ont le même sens que pour vous. Expliquez-moi, de plus, com-^ ment il est bien qu'aucun des fidèles n'en comprenne la véritable vérité.

Autre chose : je vois que le christianisme se meurt. Malgré vous vous avez dit un mot terrible :

« On ne sait ce que c'est devenu. »

'Ç'est vrai, on ne sait ce que c'est devenu, ce que font encore sur nos villes ces flèches qui ne sont plus la prière d'aucun de nous. On ne sait ce que veulent dire ces grands bâtiments qu'enserrent aujourd'hui des gares et des hôpitaux et d'où le peuple lui-même a chassé les moines. On ne sait ce que manifestent sur les tombes ces croix de stuc, boursouflées d'un art dégoûtant.

« Ils subsistent par-dessous. »

Si peu. Quelques-uns, quand on les ré-

veille, se dressent avec des fourches. Habitude. Ils n'ont plus de Dieu aucun souci, aucun désir, aucun souvenir. Tout pour eux se réduit à des coutumes dominicales qu'il les gêne de changer.

Cependant je voudrais tant que tout l'humanitarisme socialiste ne fût qu'une maladie passagère, non la vérité, la réalité imminente, le dogme nouveau, comme je le crains. Vous me feriez du bien en me montrant la survivance profonde du dogme, sa tendance à resurgir, et qu'il est maintenant simplement endormi, non encore agonisant.

J'ai peur que vous me disiez : « Lisez tel ou tel saint, qui vous apaisera. » Ou bien : « Confessez-vous et communiez, et la grâce vous sera donnée, et vous croirez. » Je ne veux pas de cette réponse. C'est à vous que je m'adresse, à vous seul qui avez su me parler. Et ce que je vous demande, c'est) non un conseil pratique ou le renvoi aux prêtres (je n'aime pas les prêtres), mais une objurgation et des mots si pleins, si vrais que je ressente

A PAUL CLAUDEL IT

le tressaut définitif, la reconnaissance intérieure de la vérité, la découverte de la Présence réelle, l'admission soudaine à l'Existence. ,

23 mars.

Je jette encore des grands mots ; et pourtant je sens si vivement tout ce que je voudrais vous dire, je voudrais tant parler simplement, de façon à vous faire comprendre la sincérité de mon inquiétude.

I^Tenez, en ce moment, c'est un des premiers soirs du printemps; tout décline dans la paix; une musique foraine s'entend qui pour d'autres serait une simple mélancolie, mais qui me traverse l'âme d'angoisse ; car elle est comme la voix de ce qu'il y a d'inutile en tout cela que je contemple, comme l'ironie intime et invincible de tout ce paysage, comme le murmure de son néant ! Ainsi partout je retrouve le défaut qui rompt toute l'harmonie, la fêlure secrète par quoi tout se brise. Et c'est proprement de cela que je souffre, de cela aussi que je me délecte de souffrir. )

Comment voulez-vous qu'avec cette plaie, j'aille croire farouchement à une Existence terrible, comment voulez- vous que je demande à une foi la guérison de cette plaie, ^ qui est justement l'impossibilité d'avoir foi en la réalité du monde? Je reviens toujours à cela parce qu'il me semble que c'est surtout ce qui m'empêchera d'être chrétien. Tout le re^te n'est que vétilles.

l La forme habituelle que prend en moi ce sentiment de la Vanité sous-jacente à Tout, c'est une sorte de curiosité et d'esthétisme, une ironie insaisissable, un sourire imperceptible, par lesquels j'accueille toute émotion. Non que je fasse devant tout l'amateur : attitude exécrable ; je suis capable de passions ; j'en suis tout plein, tout brûlé. Mais au moment où me possède la plus forte émotion, j'en ressens profondément l'inexistence et la vanité ; sans cesser d'en jouir, j'éprouve ce sourire intérieur par quoi tout le sérieux est détruit* Ce n'est pas simple retour de psychologue, amusé par le mécanisme de l'âme, c'est la sensation de l'à quoi bon, du sans-

A PAUL CLAUDEL

raison, du sans-besoin de ceci dont à ce moment même je suis tout bouleversé. Ainsi, même en dehors des crises où le néant m'assaille et me surgit en face, je vis avec lui, j'ai une accoutumance de sa compagnie, je le sais là, tout près, je l'ai au fond de moi, il infecte toute ma vie, il empêche que je prenne avec moi pour la route aucune certitude. ^

Je relis à l'instant dans Connaissance de VEst quelques mots terribles, qui semblent ma condamnation et me confirment dans l'idée que je suis perdu : « ...et, ensuite, entre dans le Nirvana. Et les gens se sont étonnés de ce mot. Pour moi j'y trouve à l'idée de Néant ajoutée celle de Jouissance. Et c'est là le mystère dernier et satanique, le silence de la créature retranchée dans son refus intégral, la quiétude incestueuse de l'âme assise sur sa différence essentielle. » j

Seulement moi j'ai gardé mon inquiétude ; je ne me repose pas eu la possession du néant ; je ne jouis pas du néant ; je jouis seu-

lement d'en souffrir. C'est peut-être le con- / traire. Au fond j'ai toujours eu l'idée qu'une âme anxieuse n'était pas perdue, que le salut me viendrait de mon angoisse.

Avant de clore cette longue lettre où, pêlemêle, sans souci de les exposer clairement, j'ai tenté de vous dire les motifs de mon incrédulité, il faut encore que j'ajoute deux mots sur deux choses qui me retiennent aussi et m'embarrassent : ma sensualité, mon avarice.

Je suis sensuel, en ce que toute sensation de la nature prend en moi une force terrible, qui m'obscurcit jusqu'à l'âme. Ces beautés de la lumière et de la nuit, le goût de l'eau, le parfum de la terre, et certaines indescriptibles harmonies de tout cela ensemble, m' égarent d'une volupté immense. C'est soudain comme si tout mon corps envahi de plaisir s'appuyait sur mon âme à l'étouffer. J'ai peur que ces accès continuels empêchent en moi un recueillement durable et cette ferveur intime, qui, comme la lampe de l'autel, doit rester inextinguible. Mes sens pèsent trop

A PAUL CLAUDEL

sux^ mon cœur pour lui permettre de veiller.

Mon avarice. Je voudrais avoir comme Violaine cette spontanéité du don, ce geste de prodiguer. Mais je suis embarrassé d'un tas de petits scrupules : je veux réserver ceci et ceci ; j'ai mes petites philosophies auxquelles, sans y croire, je tiens ; et me voilà retenu de toutes parts, incapable d'un abandon définitif et de me remettre aux mains de Celui qui me guiderait.

Attaches innombrables et détestées, avarices imperceptibles mais indestructibles ! 0 vous, donnez-moi la force de briser tout cela ! Et ce départ que Gide n'a pu me décider à tenter vers les choses, décidez-m'y vers Dieu. Tout laisser, un matin se lever pour ne plus revenir ; n'avoir plus que sa nudité à offrir. Je voudrais tant cela et je ne le puis'

Mon frère, j'attends de vous ce que va être ma vie.

Jacques Rivière.

P.-5. — Ma première lettre, écrite de parti pris en un instant et tout de suite expédiée,

22 GOllRESPOINbANCE

je ne sais plus ce que j'y ai dit. Elle devait être cent fois plus puérile encore que celleci. Moins sincère aussi. Oubliez-la et jugez-moi d'après ce que je viens de vous dire. Par pitié surtout, dites-moi si mon mal est guérissable, et, si vous pouvez, guérissez-le. Otezmoi surtout cet affreux plaisir de m'y complaire.

Jacques Rivière.

A Jacques Rivière.

Tien-Tsin, le 3 mars 1907.

Mon cher enfant.

J'avais commencé à vous écrire une grande lettre théologique, et puis j'ai eu mépris de faire ainsi le maître et le pédant avec vous. C'est entre nous une affaire d'homme à homme, et je me tourne simplement vers vous et je vous ouvre mes bras et je vous dis : Oui, je le veux. Soyez mon frère, soyez

avec moi ! Venez à Dieu qui vous appelle. Je le sais, c'est un moment de terrible angoisse, mais il le faut. C'est la question qui fait le thème d'un des derniers quatuors de Beethoven. Muss es sein? Et cette grande âme répond sur des notes altérées : Es muss seinl Es muss sein! Toute conversion est un petit jugement, dit Pascal. Il y a bien des choses qui vous paraissent infiniment douces ou terriblement désirables, auxquelles vous avez à renoncer. Et d'autre part dans la religion catholique il y a tant de choses dures à croire, tant de choses humiliantes à pratiquer, un abaissement si impitoyable de nos petites idées et de notre petite personne ! Mais ne craignez point, il le faut. Ne croyez point ceux qui vous diront que la jeunesse est faite pour s'amuser : la jeunesse n'est point faite pour le plaisir, elle est faite pour l'héroïsme. C'est vrai, il faut de l'héroïsme à un jeune homme pour résister aux tentations qui l'entourent, pour croire tout seul à une doctrine méprisée, pour oser faire face sans reculer d'un pouce à l'argument, au blas-

phème, à ia raillerie qui remplissent les livres, les rues et les ]ouï*naux, pour résister à sa famille et à ses amis, pour être seul contre tous, pour être fidèle contre tous. Mais « prenez courage, j'ai vaincu le monde ». Ne croyez pas que vous serez diminué, vous serez au contraire merveilleusement augmenté. C'est par la ^ertu que Ton est un homme. La chasteté vous rendra vigoureux, prompt, alerte, pénétrant, clair comme un coup de trompette et tout splendide comme le soleil du matin. La vie vous paraîtra pleine de saveur et de sérieux, le monde de sens et de beauté. A mesure que vous avancerez, les choses vous paraîtront plus faciles, les obstacles qui étaient formidables vous feront maintenant sourire. Tous ces grands noms, tous ces poètes, ces écrivains, ces philosophes dont l'ombre a couvert notre jeunesse, vous en verrez tout à coup la mince figure grotesque, — et non point la pauvreté, mais le pur néant de la pensée anti-chrétienne. Car il n'y a science que par l'unité, il n'y a dialectique que par le Oui et le Non, et qui retire

Af JACQUES|RIVIÉRE 25

le Verbe détruit la parole. Et puis vous n'êtes pas seul, songez à Timmense foule des pauvres, des misérables, dont des livres terribles comme le Bubu de Philippe ou la Maternelle de Frapié vous décrivent l'enfer, et qui vivent et meurent dans les ténèbres et l'infection. Vous avez le loisir, vous avez l'intelligence, vous avez l'instruction, vous êtes le délégué à la lumière de tous ces abîmés. Que leur répondrez-vous devant Dieu quand ils vous accuseront et vous demanderont : « Qu'avez-vous fait de tous ces dons? » Malheur à vous si vous n'en avez usé que pour épaissir encore ce Tartare par un accroissement de la nuit et de la corruption. Non, Jacques, ne croyez pas les livres. Croyez-en la droiture naturelle de votre conscience et l'élan de votre virilité. La lumière n'est pas refusée à celui qui la cherche avec un cœur sincère. C'est la Sagesse qui attend à votre porte. Bienheureux celui qui la fera entrer dans sa maison ainsi qu'une mère honorée.

Il y a un passage de votre lettre qui m'a fait rire. C'est celui où vous me dites que vous

craignez de trouver dans la religion la fin de la recherche et de la lutte. Ah ! cher ami, le jour où vous aurez reçu Dieu en vous, vous aurez i l l'hôte qui ne vous laissera point de repos. « Je ne suis point venu apporter la paix mais le glaive. » Ce sera le grand ferment qui fait éclater tous les vases, ce sera la lutte, la lutte contre les passions, la lutte contre les ténèbres de l'esprit, non point celle où l'on est vaincu, mais celle-là où l'on est vainqueur.

Allons, cher enfant, prenez courage. Soyez avec nous, soyez un frère pour moi, pour ce bon et grand F... Mangeons ensemble tous les trois cette Cène que le Christ a désiré d'un grand désir prendre avec nous et cette grande chère qu'il nous fait de son corps et de son sang. Loin de vous, presque aussi loin que les étoiles, et tout près de votre cœur, il y a un homme que votre lettre a rempli de joie. Je l'ai lue près du berceau de mon enfant nouveau-né, avec quel trouble, avec quel amer retour sur moi-même, avec quelle terreur presque de se sentir l'instrument par lequel Dieu a adressé à l'un des

A PAUL CLAUDEL

siens convocation. Quelle est alors la joie, et quelle est aussi l'humiliation du serviteur qui lève les mains vers le maître et s'écrie sans oser le regarder dans un profond sentiment de son indignité : Unde hoc mihi? / Je vous embrasse.

Paul Claudel.

Je vous donne rendez-vous à la Sainte- Table pour la Pentecôte. Il faut vous enfourner au confessionnal. Pauvre garçon ! C'est dur, mais enfin pas plus pour vous que pour les autres. Les camarades y ont passé. Pas de respect humain, Jacques Rivière !

A Paul Claudel.

Bordeaux, 5 avril 1907.

Depuis hier que j'ai votre réponse je suis dans un tumulte affreux ; toute ma misère me remonte à la gorge ; je vois enfin l'abjection

OÙ je suis et je me révolte contre moi-même. Mais en même temps j'ai envie de vous crier : « Laissez-moi, vous êtes trop cruel, vous me brisez, votre impitoyable douceur me déchire. » Et pour la première fois, l'idée sérieusement m'est venue que je pourrais être chrétien. Car jusqu'ici je ne l'ai pas eue un instant ; j'ai joué avec vous ; sans m'en rendre bien compte, j'ai été, si l'on peut, inconsciemment hypocrite. Comme je me suis arrangé, attifé ! J'avais une secrète peur qu'en me révélant brusquement trop loin, trop différent de vous, vous ne me répondissiez pas ; et alors, même quand, dans cette dernière lettre (où il y a tant de choses que je voudrais ne pas avoir écrites) j'essayais de vous dire franchement ce qui m'empêchait de croire, même alors je semblais indiquer que tout cela n'était pas invincible, que j'attendais une réfutation, que j'étais prêt à accueillir votre parole. Et tout cela était faux, n'était que parade. Je désirais seulement votre réponse et votre imploration, je brûlais d'envie de savoir ce que vous diriez et com-

A PAUL CLAUDEL

ment. Même quand je me croyais le plus sincère, je jouais.

Voici que je suis affreusement puni. C'est un miracle qu'en vous adressant à celui que je vous donnais pour moi, vous ayez trouvé les mots qu'il fallait dire à ce que je suis moi. Oh ! comme vous m'avez cruellement bouleversé ; si bien que je ne sais plus où tendre les bras ; je ne suis plus qu'incohérence et chaos ; je ne peux pas pleurer. Mais quelque chose en moi se retourne insupportablement, et me tourmente, et me met en délire. Je cherche, je ne vois plus ; vous avez remué mon indifférence, je sens enfin que je suis aveugle et je voudrais crier, et je ne puis. Comprenez ce qui est indicible : un obscur et continuel bouillonnement, un grand dégoût, l'horreur des clartés que je pensais avoir, la déroute intérieure, et des désirs déjà dans tous les sens de je ne sais quoi que je ne peux appréhender. Je commence à savoir ce que c'est que l'angoisse : ne plus voir soudain que des ténèbres, où l'on est pressé par une question incessante, où l'on se débat

CORRESPONDAINCE

contre quelque chose dont on ne sait pas ce que c'est. Et puis en même temps la terreur de vous perdre, d'être obligé de me séparer à jamais de vous. Car je sais bien que si je ne trouve pas ce que je cherche vous me rejetterez aussitôt. Oh ! comme je sens que vous ne comprenez pas mon hésitation. Dans la lumière où vous êtes tout cela vous semble si clair, si joyeux, si facile, que vous ne devinez pas le trouble où je suis enfoui. Vous avez l'air de prendre mes tergiversations pour une courte lutte contre le respect humain. Aussi, si je n'en sors pas vainqueur, et bientôt, vous m'abandonnerez, vous m'enlèverez votre chère main qui est tout mon salut pourtant en cette nuit. Oui, oui, c'est ainsi. Douceur impitoyable. Je le lis entre les lignes de votre lettre ; en même temps qu'adorable de tendresse elle est terriblement impérieuse. Oh ! toute mon âme, considérez que si vous me lâchez je suis perdu. Prenez patience, ne croyez pas que je m'attarde par lâcheté; le tourment qui me tient est trop effroyable pour que j'y veuille paresseusement rester.

A PAUL CLAUDEL

Si je ne dis pas : oui encore, si je demande un délai, ce n'est pas par peur (vous avez tort de croire qu'il y ait beaucoup de respect humain dans mon cas). Non, c'est que je suis encore dans un bouleversement sans nom, parce que vous avez troublé mon âme comme une mare, et qu'il faut bien que je sorte moi-même maintenant de ce chaos, que je retrouve moi-même un peu de limpidité. Ayez pitié.

Et je sais bien que vous allez protester, dire que vous ne voulez pas m' abandonner si tôt. Mais songez qu'il me faudra peut-être un an, deux ans, dix ans, toute la vie peutêtre, avant de me jeter en Dieu; Ah! je ne suis plus le presque converti, le catéchumène que je vous avais fait entrevoir. Mais je suis une âme misérable et dans l'angoisse, et je suis très loin et je n'arriverai peut-être jamais. Dites au moins que vous ne vous éloignerez pas. Je vous promets de tendre toute ma vie vers cela seul, vous rejoindre. J'ai tant besoin de vous, mon frère.

Voyez, j'ai rêvé pendant longtemps de partir vers vous, de tout quitter, d'aller là-

bas, près de vous. Maintenant j'ai trop peur. Mais que cela du moins soit pris en considération, que j'ai voulu, pour mieux m'appuyer sur vous, vous saisir de mes mains. Ne me quittez pas, si vous avez pitié.

Oh ! comme je pressens que je serai longtemps dans l'attente et la peine ! Comme je ne suis plus celui qui avait l'air de ne plus attendre que quelques petites réfutations pour consentir ! Gomme je m'en veux de vous avoir laissé croire que j'étais une proie facile ! Je l'ai fait sans le vouloir, par cette crainte de ne pas vous intéresser à moi, qui devient, maintenant que je suis parfaitement sincère, la crainte de vous éloigner de moi. Comprenez que si j'ai dit tout à l'heure que pour la première fois ce matin j'ai eu l'idée que je pourrais être chrétien, c'est parce que votre lettre soudain m'a fait sentir, palper les obstacles innombrables qui me séparent de Dieu. Jusque-là je ne me voyais dans aucun rapport avec la religion]; je pouvais par distraction (et attiré par la beauté de votre œuvre) me croire ou me feindre prêt à une conver*

A PAUL CLAUDEL

sion ; en réalité je ne m'imaginais pas sensiblement chrétien ; je ne me représentais pas ce que c'était que de venir à Dieu, ni les angoisses qu'il faudrait que je traverse. C'est justement ce que votre lettre m'a fait sentir. Elle m'a montré que la communion avec Lui était une chose possible, en me montrant combien de Lui j'étais éloigné. Je me suis senti pris définitivement dans quelque chose dont je mourrai ou sortirai vainqueur.

Jusque-là j'étais en dehors, je jouais à vous faire causer. Et j'exagère; mais c'est bien cela.

Vous me direz, pour m'encourager, que c'est déjà considérable de m'avoir entraîné dans le terrible tourbillon où je lutte. Je le sais bien. Mais cela ne prouve pas que je pourrai m'en dégager, nager hors, me délivrer de l'étreinte en y consentant. Je peux lutter, lutter longtemps, et à la fin être brisé.

7 avril.

Que le désordre de tout ce que je vous dis là vous soit une preuve de mon trouble. Je ne tente pas d'ordonner et de discipliner mon

âme pour vous la présenter ; je suis confiant dans votre merveilleuse divination, qui vous fera, à travers mes cris, mes suppliques, mes refus, mes contradictions, mes incohérences, démêler mon vrai cœur ; déjà vous avez su si habilement me parler, sans presque rien connaître de moi. Je sais que vous me pénétrez d'un regard plus sûr que celui dont je m'examine.

Je suis si flottant, si fugitif. « Je varie comme le mouvement des yeux. » Me voici, et ne me voici déjà plus. Depuis deux jours j'ai changé encore. L'angoisse que je croyais que vous m'aviez définitivement . insufflée, elle s'évapore. Je retombe encore dans mon afîrèuse indifférence, dans ma détestable inertie. A peine, en relisant votre lettre, c'est-il un malaise en moi. Je ne sens plus cet effort de détestation, cette abomination de moi-même, et ce tumulte, et ce désir que je vous disais. Rien qu'une infâme quiétude, l'obscurité qui se rétablit. Oh ! je suis perdu, voyez-vous. Il y a quelque chose en moi de flétri, une lassitude, une incapacité de con-

A PAUL CLAUDEL

tention, une impuissance foncière. Les livres ont compliqué tout cela, les livres dont vous avez tant raison de me dire de ne pas les croire, les livres que j'ai tant eu tort d'aimer. Les livres, ceux mêmes que je vous indiquais dans ma première lettre (surtout Barrés) ont développé cette fatale disposition à la paresse. Je me suis habitué à regarder ma vie, au lieu de la vivre, à jouir du hasard de mes émotions sans vouloir les commander, à séparer mes actes de ma pensée et à les abandonner Xïomme choses viles. ) Voilà le grand mal.

Avec Barrés j'ai considéré que pécher par action n'était pas pécher, que le vrai crime était de pensée. Je n'ai pas su relier mon âme à ma vie. C'est pourquoi, bien qu'ayant toujours gardé, même hors du christianisme, une très haute morale, je ne me suis pas occupé de la pratiquer, d'y adapter mon activité, je me suis laissé indignement, bassement couler. Et maintenant, je ne peux plus avoir cette espèce de volonté sur ma vie qui me serait indispensable pour me faire chrétien. Je retombe dans mon inertie, dans la contem-

plation fainéante de moi-même, dans cet abandon à la pesanteur que je sens pourtant si terriblement, si désespérément, être le vrai, l'unique forfait, celui qui se punit par l'Enfer éternel.

Que me serviront des sursauts d'inquiétude comme je recommence déjà d'en avoir un, si c'est pour me conduire à un nouvel affaissement, à une nouvelle et plus profonde nuit? Ma faiblesse est incurable. En admettant que, dompté par la beauté épouvantable du christianisme, je convertisse mon esprit, je ne pourrai pas agir sur mes actes, les reprendre, les discipliner, les contraindre, en faire la prière perpétuelle à Dieu qu'il faudrait : ils continueront de s'en aller à la dérive, hors de moi, indifférents à ma croyance. Alors mieux vaut, je le sens, ne pas croire, que croire sans pratiquer.

Vous comprenez maintenant qu'il ne s'agit pas de respect humain. Justement parce que mes actions me sont étrangères, je ne rougirais pas plus de me confesser et communier que de ne pas le faire. C'est une incapacité

A PAUL CLAUDEL

plus grave qui m'empêche, celle de diriger ma vie. Vous me dites que la jeunesse est faite pour l'héroïsme. Je le crois. Mais comme j'en suis incapable ! Vous connaissez dans le Jardin de Bérénice la lettre de Sénèque à Lazare le Ressuscité. Elle fut longtemps mon credo. Je l'ai relue l'autre jour avec horreur, mais une horreur d'autant plus grande que je sentais bien au fond qu'elle m'exprimait encore à merveille, avec ma lâcheté et ma faiblesse. C'est cela qui me tue, cette sorte de dilettantisme (un mot pourtant que je déteste). J'aurais bien la force de résister à la raillerie, à l'insulte, au mépris universels, mais non celle de me contenir, de me discipliner, de me contraindre, de m'insérer en une voie unique.

Unique ! Voilà le mot terrible qui m'effraie le plus dans le christianisme, contre lequel je me révolte tout. Oh ! je veux bien croire que cette doctrine admirable, qui dans vos drames m'a fait pleurer d'amour, soit vérité. Mais pourquoi la vérité, l'unique vérité? Pourquoi celle-là et pas les autres? Pourquoi pas d'in-

GORUESPONDANCE

nombrables vérités, auxquelles tour à tour nous donnerions toute notre passion? Pourquoi refuser mon âme à tant de beautés autres? Voilà Gide maintenant qui transparaît et vous voyez combien par les livres je suis infesté. Mais les livres ne corrompent que ceux qui sont naturellement préparés à recevoir leur poison. Et en effet, j'ai toujours eu dès l'enfance, avec une intensité extraordinaire, ce que depuis j'ai pédantesquement appelé le sentiment de la multiplicité des compossibles. En chaque objet où j'ai déposé ma foi, j'ai toujours perçu l'existence ailleurs d'une foule d'autres qui la méritaient autant ; toujours j'ai eu l'inquiétude de restreindre mon amour, d'oublier le reste, l'innombrable immensité du reste. Aussi chaque fois que j'ai été sur le point de croire à quelque chose, de condenser mon âme sur un point, le scrupule m'a arrêté de négliger tant d'autres religions possibles, de méconnaître tant d'autres formes de Dieu. Pourquoi Dieu ainsi, et non ainsi? N'est-ce pas le limiter, croire qu'il s'est limité, qu'il a refusé d'étendre

A PAUL CLAUDEL

à l'infini son existence? Chaque religion me semble une façon spécialement apte que Dieu emploie pour parler à une race. Que le christianisme soit sa plus belle élocution, je le veux ; la seule, je ne peux l'admettre.

Vous me demandez une chose terrible avec tranquillité. Vous me dites : « Il y a bien des choses qui vous paraissent infiniment douces ou terriblement désirables, auxquelles vous avez à renoncer. » Oui, et c'est de cela que je suis terrassé. Vraiment, vraiment, il faudrait ne plus aimer, ne plus même connaître cette volupté, et celle-ci, et celle-là encore qui me sourit si doucement, d'un visage invincible, d'un regard qu'on n'arrache point de son cœur. Vraiment il faudrait dire non à tant d'invites. Oh ! que Dieu soit impitoyable ainsi, que Dieu soit si méchant ! Songez que je suis celui pour qui chaque beauté est une suffocation, pour qui la constatation de chaque chose est un envahissement délicieux, une plénitude accablante. Vous me condamnez à un retranchement qui me semble une mort, plutôt que l'initiation à la vraie vie.

Mon frère, il faut pardonner si je parle comme il ne faut pas, si j'ai l'air de me complaire en mon impiété, de vous l'étaler sans vergogne. Au fond j'ai un si fort désir, un si vrai désir de certitude, une si violente aspiration à la sincérité! Tout ce que je viens de vous dire — vous le sentez bien — n'est qu'une répétition, un peu différente, plus avouée, plus accusée, de ma dernière confession ; je vous remontre ma bassesse, mon indignité, ma complication aussi et ma petitesse. Mais ce n'est pas pour m'en faire gloire, c'est pour implorer encore de vous le remède et l'apaisement. Je crois de tout mon cœur que vous pouvez me guérir. Je vous supplie, je vous implore de ne me point abandonner en mon abjection, mais de me saisir par la main, et de m'insulter, et de me frapper s'il le faut, et de m' émouvoir surtout hors de mon indifférence, et de me guider vers en haut. Oh ! mon frère, comme j'ai la nausée de mes vilenies intérieures, comme j'ai un fort dégoût de mes agitations, de ce débat puéril que je mène, quand il fau-

A PAUL CLAUDEL

drait que je me jette à genoux et le front dans la poussière! Oh! puissé-je enfin pousser un cri sincère, un cri où se condense tout mon être, un cri si fort, si pur, éclatant, que je m'en sente régénéré, ce cri du petit Tintagiles réveillé, qui le délivre des puissances mauvaises. Oh ! cette exultation de Cébès, quand il conquiert enfin la paix, quand il se sent si doucement dissoudre dans la joie ! Oh ! que ma prière triomphe de moi, que toutes mes constructions s'effondrent, que je sois nu devant Dieu, enfin ! Aidez-moi, car je suis en grande nuit et peine. Aidez-moi, mon frère.

Ne croyez pas que je n'aie rien tenté encore. J'ai été à la messe ce matin. J'ai essayé de me saisir et de prier, je ne me souviens plus guère que du Pater. Je l'ai répété fortement. Mais je n'arrivais pas à l'attention, à la ferveur : je sentais cette même dissipation intérieure dont, quand j'ai commencé à ne plus croire, je souffrais tant. Je n'ai pas pu me représenter Dieu présent. Il y a tant de choses qu'il ne faut pas voir. Pourquoi le prêtre récite-t-il la messe au lieu de consommer le

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sacrifice? Il bredouillait, tant il allait vite. — Cependant l'Ëvangile toujours m'émeut : je ne sais ce qu'il y a là-dedans de si troublant, de si pur et comme d'éternel. C'était aujourd'hui les Pèlerins d'Emmaûs ; j'ai lu avec passion la phrase : Mane nohiscum^ quoniam adç^esperascit et inclinata est jam dies.

J'ai trouvé aussi une prière de saint Augustin, qui convient à merveille à ma détresse : vous devez la connaître ; elle est admirable : « Vous nous avez faits pour vous, ô mon Dieu, et notre cœur sera toujours dans le trouble et l'inquiétude tant qu'il ne se reposera pas en vous. » — Je vais relire l'Evangile soigneusement. Et je voudrais aussi connaître la Bible ; mais je ne sais où la trouver. Oh! dites-moi beaucoup de choses sur tout cela. Parlez-moi de la Bible et de l'Évangile, indiquez-moi dans quelles éditions il faut les lire. Je voudrais aussi que vous me fassiez comprendre la messe, m' éclairant la signification de chacune de ses phases par un commentaire. Je vous demande cela sans scrupule, comme à « celui en qui je me suis confié ». Je

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sens aussi que vos explications théologiques me feraient du bien. Je lirai saint Thomas, si je peux. Et je sais par M. F.-, que vous le conseillez aux âmes en quête. Mais avant tout l'Évangile, n'est-ce pas?

Oh ! mon frère, comme j'aurais besoin de vous près de moi, à tous les instants, pour me secourir et me guider. Je vous en prie ne vous découragez pas, écrivez-moi longuement, et parlez-moi de vous et comment vous vivez, et comment vous vous fortifiez. Je voudrais tant me rapprocher de vous, qui êtes depuis un an et demi le seul objet de mes méditations. Il faut que vous oubliiez tout ce que j'ai pu dire de méchant contre vous dans ma dernière lettre, sur les prêtres, sur l'oubli du christianisme. C'étaient de petites choses que je n'aurais pas dû dire. Vous n'aurez pas besoin de les réfuter.

Vous n'avez pas besoin non plus de me montrer que vous êtes d'accord avec l'Eglise dans la compréhension du dogme : votre Abrégé m'a fait comprendre l'orthodoxie admirable de votre interprétation. J'avais bien

CORRESPOJNDAINCE

saisi dans vos drames tout ce que vous dites là, mais je n'en voyais pas aussi nettement la concordance avec la doctrine chrétienne.

Il n^ a donc qu'une chose que j'implore de vous, c'est de m'enlever au néant, de remuer ma quiétude, de mettre en branle mon activité, d'exciter mon effort. Le long bavardage de mes deux lettres n'a fait que répéter ceci : ma faiblesse, mon inertie infâme, qui ont pour cause mon commerce avec le néant. Guérissez ce mal, et je crois. Je vous promets de faire de mon côté des tentatives désespérées pour m' arracher à ma bassesse, pour « sortir du sépulcre que l'homme s'est construit ».

Oh! je songeais aujourd'hui à l'ineffable paix où je me fondrais, si j'arrivais à communier avec vous, à pouvoir, comme vous me l'ordonnez, manger avec vous la Cène et vivre en Dieu. Oui, oui, je suis fait pour la joie et je la veux, et je l'aurai, si vous ne me quittez pas, si vous me soutenez à toutes les heures du jour.

Merci, mon frère, de votre embrassement. Que vos bras ne se dénouent jamais, qu'ils

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m' étouffent plutôt que de me lâcher. Je suis avec vous.

Jacques Rivière.

P.'S. — Je tenterai peut-être de communier à la Pentecôte. J'attends d'être libéré de mon service militaire (ce sera dans quinze joui^s) pour me recueillir un peu et m'examiner. « L'orientation dans le site », oui, je sais ; je tâcherai.

Dans votre prochaine lettre parlez-moi beaucoup du culte et dites-moi ce qu'il faut lire. Parlez-moi de votre œuvre aussi, dont la seule lecture m'est un bienfait, qui est la plus belle entre les plus belles.

Voici sur ce que je suis dans la société quelques renseignements, que vous devez savoir. Destiné dès l'enfance par mon père à l'étude et à l'enseignement du grec, j'ai préparé l'École normale supérieure pour entrer ensuite à l' Ecole d'Athènes. J'ai travaillé deux ans à Paris et échoué. J'ai alors, contre le gré de mon père, résolu de me tourner vers

la philosophie et j'ai obtenu ma licence l'an dernier à la Faculté de Bordeaux. Actuellement, après un an de service militaire, je ne sais plus que faire. Je déteste l'Université, avec laquelle pourtant je crois avoir passé un engagement de dix ans, qu'il me faudrait, pour être libre, compenser d'une certaine somme d'argent. Si je continue mes études à Bordeaux, j'aurai une bourse de douze cents francs pendant deux ans. Mais je voudrais quitter Bordeaux pour vivre seul à Paris : je me trouverai alors sans ressources. Que faire?

J'ai rêvé — comme je vous le disais — de partir pour la Chine, laissant toute ma vie passée, n'emmenant qu'un cœur nouveau. Mais que ferai-je là-bas? Vous ne savez rien, n'est-ce pas, où je me puisse utilement employer de façon à gagner ma vie? Un jeune Européen sans métier n'a rien à faire à Tien-Tsin? C'est un trop beau rêve. Et puis j'ai peur de vous.

Je vous dois toute cette confession pour mériter un conseil de vous sur la conduite que je dois suivre. Dites-moi si je peux tenter

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