JÉRÉMIE
Ordinante enim di^ino judicio non eis hic aliud culpa est et aliud pœna, sed sua in illis i^ertitur culpa.
Saint Grégoire.
Protegunt umbrœ umbram ejus.
Job.
Vinea mea coram me est.
Cant.
La foi, l'espérance, la charité :
— Credo, Domine, adjwa incredulitatem meam.
— Etiamsi occident me, sperabo in eum.
— Domine, compelle me amare te.
Écrivez-moi aussi souvent que vous voudrez. Je vous répondrai toujours avec plaisir.
P. Claudel.
A Jacques Rivière.
Tien-Tsin, le 23 mai 1907.
Mon cher ami.
C'est hier seulement que votre seconde lettre datée des 10-23 mars m'est parvenue. Elle m'a été envoyée par voie de Sibérie et
avait été oubliée à Kiatka dans Tun des quarante-six sacs de dépêches que les chameaux de Gobi s'étaient refusés jusqu'ici à nous apporter. Les pires chameaux ne sont pas ceux qu'on pense !
J'ai lu cette lettre avec le même intérêt et la même émotion que la précédente. Cela m'a reporté aux jours de mon propre « combat spirituel »• C'est la grande fermentation de la vingtième année d'où dépend tout le vin de la vie.
La confiance que vous avez en moi me touche et m'effraye un peu aussi. Vous me sommez de trouver la parole qui ressuscite et qui guérit, c'est Dieu seul et ses ministres qui la possèdent, je ne puis que vous donner quelques avis fraternels. Je reprends donc un à un les différents points de votre lettre.
Le Néant. Qui nie VÊtre, il nie tout être. Qui retire le i^erbe de la phrase, elle perd son sens. Qui nie l'unité nie le nombre qui en est fait. Qui ne croit plus en Dieu, il ne croit plus en rien. De Luther à Kant et à Nietzsche, la dégression est parfaitement suivie qui ramène
COlUlESPOJNJJAiNCE
l'homme au pire état païen dont les théories indiennes sont la meilleure expression. Retirez la fin du monde (qui en est aussi le commencement) et il n'y a plus de suite dans les choses, mais seulement ce chaos qui vous désespère et vous épouvante et auquel le vieux Tathâgata préférait le Néant.
Mais grâce à Dieu vous n'êtes pas dans les mêmes ténèbres, que la révélation chrétienne , a dissipées une fois pour toutes. Ne prenez pas pour une maladie incurable ce qui est une crise passagère et salutaire, et l'indice, au contraire, d'une âme forte et saine.
Que dire pour vous délivrer de cette obsession du Néant que j'ai bien connue aussi en mon temps? Le néant est ce qui n'existe pas. Comment ce qui n'existe pas pourrait-il seul exister? Mais je sais qu'une pure discussion philosophique ne vous satisferait pas. Il n'y a aucune proposition à qui la volonté ne suffise pour opposer la négative. D'autre part le témoignage de vos sens est bien fort qui vous dit que toutes choses passent, qu'elles ne vous sont même connues qu'en tant
qu'elles passent, qu'en tant qu'elles sont en mouvement, qu'en tant qu'elles n'existent pas par elles-mêmes (ce qu'on appelle « subsister » en termes d'école). Dieu seul subsiste. Toutes ses créatures ont part au néant d'où il les a tirées et où l'orgueil les ramène, puisque c'est la seule chose qu'elles ne tiennent pas de Lui.
A un témoignage sensible je réponds donc par un autre témoignage sensible. A côté de leur précarité toutes les choses portent l'image de l'éternité qui les contient (au sens de tenir ensemble) et qui nous permet de les comprendre. La matière passe mais la forme se maintient la même, éternellement renouvelée, comme Dieu même dont elle est une image partielle.. L'antinomie des philosophes Eléates reprise par Kant provient de ce qu'ils se représentaient l' Infini sous la forme d'une ligne droite, série sans terme à laquelle on peut toujours ajouter l'unité. Mais la droite même n'est qu'une rupture et une disjonction. La véritable image de l'infini est Je cercle, le zéro (qui veut dire œuf, semence
en phénicien). Or le cercle est en même temps la parfaite image du fini, de la création réalisée. Tout être vivant est un cercle plus ou moins modifié, mais toujours limité par un contour. La forme est la fermeture parfaite, infrangible, n'ayant ni commencement ni fin, image de cette éternité, de cet Être auquel nous ne pouvons échapper, malgré toutes les disciplines de Bouddha et du diable. ;
Un second principe de solidité sur lequel je vous demande de réfléchir est celui de V homogénéité. La science aux siècles derniers a prodigieusement étendu les limites du monde visible^l(A ce propos F... vous aura sans doute dit que pour des raisons que je vous dirai une autre fois, si cela vous amuse, je ne crois ni à l'infini du monde visible, ni à la pluralité dés mondes habités.) La plupart des étoiles sont placées à des distances de nous si énormes qu'elles n'ont pu être calculées. Mais l'œil analytique du spectroscope a pu être fixé sur elles, et il n'a discerné dans leur composition aucun autre élément que ceux
dont notre terre même est formée. Ainsi toutes les issues sont bienheureusement fermées ! D'un bout à l'autre l'univers est formé des mêmes éléments, régi par ce que la science appelle les mêmes lois et que j^appelle les mêmes formes. Tout le possible est occupé. Vous connaissez la distinction de la puissance et de Vacte. Voici devant vous la toute-puissance en acte.
Vous voyez donc que les choses ne sont pas un chaos, mais qu'en elles-mêmes il y a ordre, sens et nécessité. iL'infini n'exclut pas la personnalité, la rigueur de la forme la plus extrême. Donnez quelque dimension que vous voudrez aux côtés d'un triangle rectangle, ses propriétés n'en seront pas changées.
I II s'ensuit encore que nous ne sommes pas perdus, que nous avons des repères, des moyens certains de nous débrouiller dans une région dont la confusion n'est qu'apparente.; Si le mouvement d'une petite paillette de fer suffit à nous indiquer le Nord, et la tension d'un cheveu l'humidité de l'atmos-
phère, pourquoi cette construction supérieure constituée par l'homme ne nous donneraitelle pas des signes aussi légitimes et infaillibles, et, en raison du principe d'homogénéité que je posais tout à l'heure, ne nous fierions-nous pas aux directives intérieures autant qu'à celles d'une paillette de fer magnétique ou d'une cuillerée de mercure? Or le grand fait humain est le désir du bonheur et de la joie, qui n'est pas satisfait en cette vie. Il a le caractère évident, grossier, profond, d'une nécessité et nous n'avons pas plus de raisons de ne pas nous y fier qu'à notre appétit qui nous indique qu'il faut manger. Peut-être que je n'ai pas faim, peut-être que ce pain n'est pas bon à manger, sont des questions qui ne se posent pas.
De ce principe découle tout le christianisme : le paganisme ne voit pas de chemin entre Dieu et l'homme et désespère, comme il est naturel, mais le chrétien a une traite sur Dieu, signée du sang de Jésus-Christ ; il a des droits positifs, une croyance et une créance.
II n'y a rien qui existe plus que l'Être, il n'y a rien de plus fort que cet appel du parfait à l'imparfait que nous appelons Amour.
Complaisance dans le néant. En réalité ce n'est pas dans le néant que vous pouvez vous plaire, puisqu'il n'est pas, mais dans le sentiment de votre liberté, de votre danger, et même de votre faiblesse. Ainsi l'enfant grondé trouve un amer plaisir à être malheureux et seul. « Cela du moins est à moi. » Il y a un texte de saint Augustin qui répond assez bien à cet état d'esprit : At ego per a^aritiam meam non amittere te i^olui; sed çolui tecum possidere mendacium, sicut nemo çult ita falsum dicere, ut nesciat ipse quid çerum sit. Où trouvez-vous mieux que dans la religion un sentiment aussi profond du néant propre de l'homme, et cependant de sa dignité et de son grief? Lisez les neuf terribles nocturnes de l'Office des Morts. Toutes les choses meurent mais elles meurent en Dieu, comme un enfant qui rend le dernier soupir dans le sein de son père bien-aimé qu'il tient entre ses bras. Il y a joie à mourir ainsi.
Soyez de bon courage ! Tous ces malaises, tous ces symptômes en eux-mêmes excellents disparaîtront par la cure appropriée, par le baptême de l'Esprit fulgurant.
Décadence de V Eglise, Peu importe. La vérité n'a rien à voir avec le nombre de gens qu'elle persuade. Peu de monde aujourd'hui qui va à la messe, peu de monde aussi qui comprend Pindare ou Parsifal. C'est de votre âme que vous avez à répondre et non pas de celle des autres. D'ailleurs cela aussi est prédit : « Quand le Fils de l'Homme viendra, pensez-vous qu'il trouvera la foi en ce monde? »
(( EteS'i^ous orthodoxe? » — « Il n'y a qu'un commandement qui est d'aimer Dieu de toutes ses forces et de tout son cœur, et l'autre, qui est le même, qui est d'aimer son prochain comme soi-même. » S'il y a autre chose dans mes misérables livres, je les renie, je les désavoue avec exécration. Amour de Dieu, soumission totale à l'Église, je n'ai jamais rien enseigné d'autre. Lisez saint Jean, lisez saint Paul, là vous trouverez la splendeur de la
vérité et de la gloire, et vous n'aurez plus envie de revenir au galimatias de ce pauvre Claudel. Vous me rendrez heureux ce jour-là.
« Je naime pas les prêtres. » — Je ne les aimais pas non plus. Je n'ai jamais éprouvé une horreur et une agonie pareilles à celles que j'ai subies le jour de ma première confession. Mais là aussi est l'inspiration du diable et l'horreur des possédés pour Jésus-Christ (soit dit cum grano salis). Il le faut cependant. Vous reviendrez bientôt de ces préjugés indignes.
~ Je sais que vous souffrez, mais cette souffrance n'est honorable qu'à la condition que vous en sortiez vainqueur. Autrement ce n'est que « cette maladie des jeunes chiens » dont parle Barrés. Ou vous deviendrez chrétien, ou, comme bien d'autres, les plaisirs et les travaux de la vie vous guériront bientôt de toute inquiétude métaphysique. Bien des gens m'écrivent, mais il y en a peu qui aient le courage de préférer leur salut à leur orgueil. Ainsi ce jeune homme de l'Évangile qui demandait avec tant d'empressement
GOIIRESPONDANGE
les chemins du royaume de Dieu et qui « s'en alla avec tristesse » quand ils lui furent montrés. Laissez-moi croire que vous n'êtes pas de ces pauvres gens, et que je vais pouvoir vous appeler mon frère.
Je vous ai répondu comme je l'ai pu, n'attendez pas que jamais je puisse répondre exactement à tous vos doutes. Il y aura toujours une partie de la lutte qu'il vous faudra faire seul, et des épines que l'on ne réduit que par l'usure. Mais facienti quod est in se non negatur gratia. J'ai dû faire de la philosophie, mais en réalité la vérité est une chose bien plus simple, aussi naturelle que le soleil et l'eau fraîche, aussi facile à l'âme que le pain et le vin. Ne croyez pas non plus que l'acceptation chrétienne n'aille pas sans abêtissement et sans mutilation. Il y a bien des gens qui considèrent l'absinthe et le caféconcert comme indispensables à l'existence et s'émerveillent qu'on s'en prive. Illumination de l'intelligence^ nettoyage délicieux du cœur, accroissement et règlement de la volonté, voilà les effets de la discipline chré-
tienne. iLe chrétien est quelqu'un qui sait ce qu'il fait et où il va, au milieu de gens qui, pires que les bêtes brutes, ne savent plus la différence entre le bien et le mal, entre le oui et le non. Il est comme un dieu au milieu d'un peuple d'infirmes et d'alcooliques, non pas par lui-même, mais parce qu'il s'est mis en ordre avec toute la nature en se soumettant à qui il doit se soumettre. Lui seul a la liberté entre les esclaves. Je vous embrasse.
Paul Claudel.
A Jacques Rwière.