‹ Correspondance 1907-1914Chapitre 7 sur 7 · SUR LA MESSE · texte numérisé non relu

SUR LA MESSE

27 mai 1907,

(( Ce n'est pas l'invocation, mais, si j'ose le dire, l'évocation de l'Éternel. Il devient présent sur l'autel en chair et en sang, Celui

CORllESPONDANCÈ

devant qui les anges s'inclinent et les démons tremblent. C'est ce fait formidable qui est la i&n et l'interprétation de toutes les parts de la cérémonie. Les mots sont nécessaires, mais comme moyens, et non pas comme fins ; ce ne sont pas de simples interpellations au trône de la Grâce, ce sont les instruments du sacrifice. Ils se pressent, comme impatients de remplir leur mission. Rapides, — le tout est rapide, car ils sont parts d'une action intégrale. Rapides, car ce sont les redoutables mots du sacrifice, — l'œuvre est trop grande pour tarder : selon qu'il est dit : « Ce « que tu as à faire, fais-le vite. » Rapides, car le Seigneur Jésus vient avec eux, comme lorsqu'il passait le long du lac au jour de sa chair, appelant promptement l'un, puis l'autre. Rapides, car comme l'éclair qui brille d'un bout du ciel à l'autre, ainsi la venue du Fils de l'homme. Rapides, car ce sont les mots du Seigneur qui descend dans la nuée, « le Seigneur, le Seigneur Dieu, patient et « miséricordieux, abondant en grâce et en « vérité ». Et comme Moïse sur la montagne,

A JAGQURS RIVIÈRE 7i

nous aussi « nous faisons halte et nous met- « tons nos fronts dans la poussière ». Tous, chacun à notre place, nous élevons nos yeux vers le Grand Avent, « attendant le mouve- « ment de l'eau ». Tous, chacun à sa place, avec son propre cœur, avec ses propres besoins, avec sa propre intention, avec ses propres prières, séparés mais concords, épiant ce qui arrive, le progrès, la consommation, — non point péniblement comme quelqu'un qui suit une des formes de prière jusqu'à la fin, mais comme un concert d'instruments de musique qui s'arrangent dans leur harmonie, nous avons part avec le prêtre de Dieu, à la fois le soutenant et guidés par lui. Il y a des petits enfants, et des vieillards, et de simples travailleurs, et des étudiants de séminaires, des prêtres qui se préparent, des prêtres qui font l'action de grâce ; il y a d'innocentes jeunes filles et il y a des pénitents ; mais de tous ces cœurs s'élève un grand hymne eucharistique, et la grande Action en est le champ et la mesure. Et vous me demandez si c'est là un office purement formel et déraison-

nable ! 0 Sapientia fortiter suai>iter que disponens omnia, o Adonai, o elaeis David et expectatio gentium^ i^eni ad salvandum nos, Domine Deus noster! »

Newman, Loss and Gains.

A Paul Claudel,

Bordeaux, 4 juillet 1907.

Comme la première votre lettre m'a jeté dans un trouble profond. Je l'attendais pour faire mon examen de conscience définitif. J'avais besoin de certaines précisions pour y voir parfaitement clair et discuter aussi impartialement que possible la terrible alternative. Un moment ces précisions, que pourtant je désirais avoir, m'ont bouleversé. Par un grand effort je me suis ressaisi. J'ai envisagé froidement ce que Dieu, selon vous, me demandait ; je me suis scruté moi-même avec la dernière minutie pour voir si je pour-

A PAUL CLAUDEL

rais jamais m'accorder à ses exigences. J'ai reconnu que tout accord, que tout accueil étaient non seulement irréalisables aujourd'hui, mais inimaginables dans l'avenir.

Oh ! je vous en prie, tenez-moi compte du courage immense qu'il me faut en cette minute pour vous dire cela avec cette brutalité. Jamais vous ne saurez le déchirement que ce m'est de m'avouer ainsi irréparablement séparé de vous. Il y a dix jours que votre lettre m'est arrivée, et depuis j'ai été dans une hésitation affreuse, n'osant pas me décider à cette abominable franchise.

Et cependant c'est fait. Je vous ai tout dit. Déjà vous me méprisez, vous me sentez dehors, perdu dans le monde, à jamais négligeable. Je vous dois cependant l'explication de cette incompatibilité que j'ai découverte entre moi et Dieu. C'est vous-même qui avez prononcé ma condamnation, sans vous en douter : « Il ne hait que le seul orgueil. Cor contritum et humiliatum non despicies. » Je n'avais pas encore compris que j'étais avant tout, essentiellement, profondément orgueil-

CORRESPOINDANGE

leux. Un jour que j'expliquais à M. F... comme je vous avais expliqué ce qui m'empêchait de croire : conscience du néant universel, complaisance dans cette conscience pourtant douloureuse, il me dit : « Mais c'est de l'orgueil ! » J'ai senti aussitôt qu'il avait raison. Jusque-là j'avais vécu dans une telle intimité, dans une telle fusion avec mon orgrteil, que je ne l'avais jamais aperçu. Comme d'autres ne s'aperçoivent pas de leur humilité. Ce jour-là j'ai vu jusqu'au fond ce que j'étais : orgueil, orgueil, orgueil. Tous mes gestes ne sont que cela, toutes mes pensées, toutes mes paroles.i^Et vous, vous dites déjà que je suis sauvé, puisque j'ai si bien saisi mon mal, puisque je le vois si à plein. Mais non. Car je refuse, tout mon être refuse d'appeler cela : mal. Comment le pourrais-je? Ce serait me renier, puisque je suis moi-même cela : orgueil, puisque tout moi n'est qu'orgueil, puisque mon essence est orgueil. En effet je vis dans une jouissance sans fond de moi-même, de mon orgueil, de ce qui vous semblera ma plaie. Je me félicite

intérieurement — sans me lasser — d'être ce que je suis. Pas même comme Timmoraliste je ne dis : « Je te loue, ô mon Dieu, de ce que tu m'as fait créature si admirable. » Mais : (( Je me loue, de ce que je me suis fait créature si admirable. )) j N'allez pas confondre l'empêchement de mon orgueil avec le respect humain, cette petite répulsion quasi physique à baisser la tête. Dimanche dernier je me suis prosterné devant le Saint Sacrement sans la moindre hésitation. Mais si je plie le genou, je ne ploie pas mon âme. Avec une folie et une témérité que vous direz impies, je la veux droite et inflexible à quelque souffle que ce soit. Oui, Tête d'Or, si vous voulez. Et sa mort même ne me fait pas peur. Il a vécu.

Ai-je donc commis une hideuse hypocrisie en vous suppliant, en me plaignant à vous d'un mal, en implorant de vous un remède? Non, mais ce qui en moi a crié vers vous n'était que passager ; une insatisfaction du moment, un froissement de l'orgueil, un désir d'appui ; on est si seul quand on est orgueilleux. Et je vous aimais tant, je m'étais tant

passionné pour vous qu'il me semblait que vous m'exalteriez encore. Cela je ne le sentais que confusément, dans une sorte d'angoisse que je prenais pour un désir religieux de paix surnaturelle. Mais il n'en était rien. Car voyez — oh ! me pardonnerez-vous jamais? — je ne veux même plus de la joie, je refuse toute joie, je refuse toute immortalité. Yous me dites que je ne mourrai plus, si je suis en Dieu. Mais je veux mourir. J'ai assez avec moi. Ce m'est assez que de ma vie, même si elle me doit être une interminable souffrance. J'aime mieux souffrir que de consentir à une domination, cette domination ne dût-elle durer qu'un instant et me donner l'éternelle béatitude.

Vous penserez que tous ces blasphèmes me sont soufflés par le démon. Non, je les écris froidement, sans trembler, avec seulement l'épouvantable douleur de briser l'amitié qui déjà vous inclinait vers moi. Comprenez que j'aurais pu, même une fois détrompé moi-même, vous tromper encore, vous faire accepter mes tergiversations avec des motifs plausibles. Je vous aime trop

A PAUL CLAUDEL

pour ne pas préférer que vous m'abandonniez, à vous abuser ainsi indéfiniment. C'est pourquoi j'ai recueilli toute mon énergie pour écrire cette lettre qui me déchire. Je ne vous demande que de m'en savoir gré.

Voyez-moi. Je ne peux me retourner sans éprouver sur mon âme l'épine de mon orgueil. Je suis fier en ce moment de mon courage et de ma brutalité; et d'avoir honte d'en être fier n'apaise pas ma fierté.

Comprenez combien tout cela est profond. Dès ma petite enfance je raffinais mon orgueil ; je me créais de petites humiliations pour avoir l'orgueil de ne pas les avoir redoutées. Si vous saviez de quelles subtilités j'ai entouré mes états de grâce, lors de ma première communion ! J'épurais ma pureté, je m'inventais des scrupules, dont je me glorifiais, dont je m'humiliais de me glorifier, dont enfin je me glorifiais de m'humilier de me glorifier. Et ainsi à l'infini. Et déjà cela m'était si doux qu'avec une conscience résolue dont je m'étonne en m'en souvenant, je renonçais d'avance à tout autre bonheur.

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à toute promesse de joie. Dès enfant, j'ai refusé la joie, j'ai renié tout bonheur, me disant en secret : « Je m'aurai toujours, moi. » Et toujours je m'ai eu, jamais de moi je ne me suis rassasié, je me suis voulu précieux, glorieux, fragile, je me suis attifé avec d'inconcevables minuties. A certains moments je sentais qu'il n'était rien que je ne sacrifierais à mon orgueil, à la beauté de mon moi. Et même ses insuffisances m'ont plu comme des stimulants à le perfectionner. !

Que tout cela vous paraît lamentable !

Avec votre robuste certitude vous vivez tout en Dieu ; vous êtes dans une fusion, dans une communion perpétuelle. Moi j'ai l'air — et pourtant j'ai horreur du facile — de jouer le rôle vulgaire du satanique. En vérité j'ai l'air bien malin à côté de vous. Mais que vous devez me mépriser !

Oh ! dire que c'est ainsi que j'accueille vos paroles de conseil et de réconfort, vos recommandations comme à un ami malade.

Il semble que je soulève les couvertures brusquement et que je me lève tout droit,

A PAUL CLAUDEL

après avoir tant supplié qu'on me dorlote.

(Je suis ainsi. Et je ne changerai pas. Je ne pourrais changer que si je me préférais autre, que si je m'étais un objet de dégoût. Mais je m'aime, je m'aime tant ! Tenez, encore un mot que je me disais tout enfant en me serrant le poignet quand j'étais seul. Je m'aime toujours, et non seulement ce qui en moi peut passer pour des beautés, mais mes misères, mes hontes, mes turpitudes secrètes et toutes mes maladies. Je suis tel et resterai tel. Je me rendrai tel qu'il m'a fait à Qui m'a conçu !

Je ne suis pas dans les rets du Christ. Qu'aurait le Christ à faire de moi si ce n'est me damner? Je suis libre et je ne mourrai que de solitude.

Voilà qui est consommé. A quoi bon pousser à l'ostentation un aveu que j'ai voulu d'une sincérité froide et précise? Je sens que j'ai brisé toute votre affection pour moi.

Et pourtant, ô vous que j'ai appelé mon frère, est-il vrai que nous soyons à jamais

disjoints? Comment se fait-il qu'en vous lisant j'aie eu un tel désir de votre appui, je me sois senti tellement appelé par vous? Je ne crois à rien là de surnaturel. Mais il y a vraiment quelque chose d'étrange dans cette idée que j'ai eue de vous écrire. Je voudrais tant que vous me disiez que je ne suis pas perdu à jamais pour vous, que vous vous souviendrez toujours de moi.

Malgré moi, et par la nécessité d'être franc, j'ai exagéré, dans tout ce que j'ai dit plus haut, ma noirceur. Je reste persuadé de Dieu, je m'accepte baigné d'inconnaissable et d'un mystère ineffable, je refuse seule* ment de préférer Dieu à moi, je ne crois pas qu'il nous demande autre chose que le parfait et intégral développement de nousmêmes. Mais vous voyez que je ne suis pas impie, que peut-être nous pouvons encore nous parler sans haine, et même nous comprendre souvent. Ne m'abandonnez pas tout à fait. Tenez votre promesse de répondre à toutes mes lettres, de m' éclairer toujours et de me soutenir.

A PAUL CLAUDEL

Je vais lire les livres que vous me recommandez. J'y trouverai un grand profit, j'en suis sûr. Il me tarde de connaître la Bible.

Et comme je vous remercie de m'a voir fait envoyer vos deux nouveaux livres \UArt poétique^ dont je connaissais déjà les trois parties (M. F... m'ayant prêté le Traité de la co-naissance), est admirable. Et tant de choses y deviennent claires.

Peut-être écrirai- je dans V Occident une étude sur « Paul Claudel, poète chrétien ». N'ayez aucune crainte, je n'y ferai intervenir aucune de mes petites objections. Je crois qu'il est utile de montrer à tous ceux, déjà nombreux, qui vous admirent comme notre plus grand poète, que toute votre œuvre a, avant tout, une signification religieuse, qu'elle est un enseignement. Afin qu'ils soient troublés eux aussi.

Cependant si cette étude peut vous être le moins du monde désagréable, il va sans dire qu'elle ne sera pas publiée. Si vous ne me dites rien à ce sujet dans votre réponse, — que j'attends malgré tout, n'est-ce pas? —

je me considérerai comme pouvant faire l'article en question.

L'Occident va probablement donner de moi une petite Divagation dont je vous supplie — ' si vous la lisez — de ne tenir aucun compte. Elle est vague et crée des équivoques. C'est toujours mon orgueil, lequel me joue souvent de bien vilains tours, qui m'a poussé à la publier. J'en ai déjà regret.

Et il faut qu'ici je m'arrête, ne pouvant rien ajouter à tant de choses cruelles, vous suppliant seulement une dernière fois de ne pas m'abandonner.

Jacques Rivière.

A Paul Claudel.

Vendredi, 5 juillet 1907.

Ma lettre, datée d'hier 4 juillet, répond à la vôtre du 25 mai, que j'ai reçue le 24 juin. Cette lettre-ci répond à la vôtre du 23 mai.

que j'ai reçue ce matin seulement. Il y a eu interversion entre vos réponses.

Donc, quand j'ai écrit les choses terribles d'hier, je n'avais pas lu ce passage, qui me bouleverse maintenant :

« Ou vous deviendrez chrétien, ou, comnre bien d'autres, les plaisirs et les travaux de la vie vous guériront bientôt de toute inquiétude métaphysique. Bien des gens m'écrivent, mais il y en a peu qui aient le courage de préférer leur salut à leur orgueil... Laissez-moi croire que vous n'êtes pas de ces pauvres gens, et que je vais pouvoir vous appeler mon frère. »

Oh ! la tentation de vous demander de m' attendre encore, de vous dire que je vais venir, que je vais lutter contre mon orgueil. Et il y aurait du vrai. Je voudrais bien, à certains moments, me défaire de tout pour me perdre en Dieu avec vous. Déjà vous m'avez un peu changé, rapproché du christianisme, fait comprendre que toute haine des prêtres était sotte et puérile, fait aimer et désirer la lecture des textes sacrés.

CORT\ESPONDANGE

Mais non, il faut secouer toute envie d'hypocrisie. Je ne peux pas, je ne peux pas être chrétien.

Je ne peux pas, parce que, si je pouvais, je le serais déjà. Je ne peux pas, parce que je ne peux pas être ceci et non cela. Admirablement vous répondez à mes petites objections, les noyant dans un flot de vérité. Je consens, je comprends, je renie tout ce que j'ai dit. Mais — oh ! ce mais terrible et qu'il faut bien dire cependant — mais il reste quelque chose, je ne sais quoi, je ne sais quelle informulable objection, qui est, si vous voulez, la perversion originelle, — à laquelle je crois, je crois très profondément, mais que je ne puis éliminer en moi.

Toutes ces impossibilités de croire : complaisance dans le néant, inertie, ironie, orgueil, que je vous ai énumérées, ne sont que les formes diverses de ce primordial refus intérieur, qui est plus fort que moi, qui est plus fort que moi !

Et qu'ajouterais-je? Pourquoi espérer obstinément guérir? Si je n'ai pas guéri dans la

A PAUL CLAUDEL

crise que je viens de traverser, c'est que je suis incurable. Et d'autant plus incurable que je me demande même si je suis malade. Les plaisirs ni les travaux de la vie ne feront passer mes inquiétudes métaphysiques. Elles ont déjà passé ; ou plutôt elles ont pris la forme d'un désespoir profond, inébranlable, muet, de toutes choses. Je me suis résigné à la toute-vanité. Et ce qui prouve la sincérité de cette attitude, c'est que le grotesque de son romantisme ne peut m'en faire démordre.

Il est donc vrai que nous ne nous connaîtrons pas, que vous ne m'appellerez jamais de ce nom de frère, dont j'avais usurpé le titre en vous parlant, avec lequel je vous implorais! Oh! je n'aurais jamais cru avoir à faire un tel renoncement. Il m'est plus cruel que celui qu'exigerait de moi le christianisme. Je le fais cependant parce qu'il le faut, parce que je suis ainsi et que je ne me changerai pas. Je suis de ces pauvres gens qui préfèrent leur orgueil à leur salut.

86 GORRESPOINDANCE

Avec toute ma détresse, avec toute ma douleur, je vous supplie de me pardonner.

Et vraiment ne lirai-je plus jamais de lettre venant de vous?

A Jacques Rwière.

Tien-Tsin, le 4 août 1907.

Mon cher ami,

Je reçois à l'instant vos deux lettres des 4 et 5 juillet.

Défaites-vous donc de cette idée que vous m'avez dit des choses terribles, irrémédiables, que je vais vous abandonner, que tout est brisé entre nous, etc. Je passe toute ma vie au milieu de gens et de livres chez qui Dieu tient peu de place, et croyez qu'à cet âge de trente-neuf ans que je vais atteindre dans peu de jours je ne suis pas prompt à m'indigner

et à me scandaliser. Qu'un jeune homme de votre âge frémisse devant l'inexorable vérité et devant les acceptations et les renonciations qu'elle implique, cela n'a rien de surprenant. Saint Paul lui-même, son premier mouvement est de se cabrer, comme son cheval : calcitrare. Dieu aura son heur^ avec vous, que ce soit la première ou l'onzième : j'ai eu le tort d'être plus pressé que lui.

Mais quelle tristesse que cette vie à laquelle vous vous résignez ! Voyez l'immense misère de ce monde qui vous entoure, et songez que vous ne lui serez d'aucun secours, vous à qui les loisirs que Dieu vous a donnés faisaient un devoir de chercher et de trouver la vérité, comme tout homme de volonté droite doit le faire. Aux affamés et aux misérables votre ' orgueil et votre terrible contentement bour-, geois de vous-même sont de peu d'avantage. î

Je comprends parfaitement bien que vous exagérez quand vous me parlez de votre orgueil. Mais cependant permettez-moi ici d'être sincère. C'est bien assez pour vous comme pour moi d'avoir nos défauts, mais du

moins n'en faisons pas des bondieux respectables et intangibles, de hideuses petites idoles. Non, le mal n'est jamais beau, il est toujours sot et court. Mali nulla suhstantia. Il consiste dans un désordre et dans une fin mal choisie. L'orgueil n'est pas une marque de force, mais de faiblesse, les Pères l'appellent une « luxure spirituelle » et comparent l'orgueilleux aux Efféminés dont parlent les prophètes. Vous voilà bien avancé parce que vous dites : a Je ne servirai pas ». Non serçiam — à la manière d'un verre cassé et d'un mauvais outil. Vous vous aimez vous-même : l'expérience se chargera de vous guérir et de vous renseigner sur vous-même avec toute la brutalité nécessaire.

Vous me dites : « Je ne puis pas être chrétien », comme un homme qui dit : « Je ne peux pas voir » et qui n'ouvre pas les yeux. Je sais parfaitement que ce n'est pas tant l'intelligence qui doit être éclairée, c'est la volonté qui doit être purgée, fortifiée et rectifiée. Je vous ai indiqué les agents thérapeutiques de cette cure, dont le plus important est le retour au médecin autorisé, c'est-à-

à-dire le prêtre. Vous prenez pour des obstacles insurmontables les suggestions de la mollesse, de la paresse et, comme vous le dites fort bien, du diable. Pour vous guérir d'un bobo physique vous iriez au bout du monde, mais pour le salut de votre pauvre âme, le moindre obstacle, la première difficulté, vous décourage et vous anéantit. Non, vous n'êtes pas satisfait de vous-même, et cela aussi est un symptôme. Pourquoi l'estomac et la conscience seraient -ils faits d'une manière différente? Pourquoi en croire l'un et non pas l'autre? Quand vous avez mal au cœur^ c'est qu'il y a quelque chose chez Jacques Rivière qui n'est pas comme il devrait être.

Dans vos deux lettres il n'y a qu'une chose de grave et qui m'émeut et me trouble profondément : c'est que vous vous êtes senti appelé vers moi. C'est donc Dieu qui vous adressait à moi. Si donc cet appel n'a pas été efficace, c'est qu'obscurément j'ai été manquant envers vous, c'est que je n'ai pas été trouvé priant et mortifié comme je l'aurais dû. Il n'est que trop vrai. N'employez

pas légèrement comme vous le faites ces mots de « communion et de fusion en Dieu » etc. Cela me fait horreur que quelqu'un puisse penser de telles choses de moi, comme si j'étais une manière de saint! Je ne suis qu'un pauvre bonhomme tout plein du tracas des affaires et de la vie de famille, jouissant médiocrement et bourgeoisement des biens de ce monde et de l'autre, menant une vie pleine de lâcheté, de torpeur, et coupée de temps en temps des constatations les plus amères et les plus humiliantes. Enfin, pauvres enfants, Dieu est notre père à tous, et il aura compassion de notre indicible absurdité personnelle.

Pardonnez-moi donc le peu de secours dont j'ai été pour vous. Écrivez-moi tant qu'il vous plaira. Je vous répondrai toujours. Mais écrivez-moi non pas comme une dévote à son confesseur, pour étaler complaisam- ^ ment vos petits travers, mais pour chercher de tout votre cœur les moyens de les guérir. Je vous serre bien affectueusement la main.

Claudel.

En relisant votre lettre je vois que vous croyez en Dieu : mais vous voulez un Dieu discret, pas gênant et confortablement inconnaissable. « Le parfait et intégral déve-' loppement de vous-même. » Il n'y a de développement parfait et intégral que celui qui est proportionné à sa fin qui est Dieu pour l'homme. L'homme n'a été fait ni par luimême, ni pour lui-même, mais par Dieu et pour Dieu.

Facienti quod est in se non negatur gratia. Les conversions sont toujours l'effet moins d'une grande victoire consommée que d'une longue série de tout petits efforts réussis. Toute la machine qui marchait dans un sens, il faut lui apprendre un autre sens. Il faut apprivoiser peu à peu votre inconscient. Il faut vous créer une atmosphère catholique, vivre dans ce monde si admirable de la pensée et de la beauté chrétiennes, apprendre votre religion que vous ignorez sans doute complètement, suivre les offices, prendre l'habitude de parler à Dieu tous les jours, ne fûtce que quelques instants, ne fût-ce que pour

lui dire que vous ne croyez pas en lui et qu'il vous ennuie, réfléchir chaque ,soir à ce que vous avez fait dans la journée, /aîre V aumône surtout^ aller voir les pauvres, cela vous attendrira le cœur. Soyez patient, et ne prenez pas tous les insuccès et toutes les lubies de la vanité et de Tamour-propre pour des raisons péremptoires et pour des obstacles infranchissables.

^ Paul ClaudeL

BordeauXj 3 octobre 1907,

Si j'ai attendu un mois avant d'entreprendre cette réponse, c'est que je me suis longtemps demandé si j'avais quelque chose à vous répondre. Il me semblait avoir tout dit et que vous aviez eu définitivement raison de tout ce que j'avais dit. J'avais presque des remords en songeant aux plaintes incohérentes, aux exigences contradictoires, aux questions tumultueuses dont je vous

A PAUL CLAUDEL

avais accablé. Je regrettais d'autant plus tout cela que je sentais avec quelle netteté et quelle plénitude vous y aviez répondu, sans cependant me satisfaire et me convaincre. J'avais honte d'avoir eu l'air de vouloir « étaler complaisamment mes petits travers, comme une dévote à son confesseur », et de vous avoir forcé à des explications qui ne me décidaient pas.

Depuis il m'a semblé que j'avais mieux à vous dire, une question plus essentielle à vous poser. Cessant de vous énumérer un peu ridiculement les raisons subjectives de mon incroyance, je voudrais vous demander pourquoi il faut être chrétien, pourquoi c'est une nécessité, selon vous, d'avoir un Dieu, une religion et un culte. J'accorde que le monde est un chaos, que tout est dans un désordre et un bouleversement terribles. J'accorde que le catholicisme est la seule explication possible de ce chaos, que seul il donne un sens à la nature. Mais pourquoi y aurait -il une explication, pourquoi la nature auraitelle un sens, pourquoi y aurait-il eu « un

ordre primitif » et une « viciation » de cet ordre? Voilà ce dont je ne comprends pas la nécessité. Qui me force à croire qu'il y a dans les choses un bien et un mal, un haut et un bas, un beau et un laid? Qu'est-ce qui légitime le passage de mon désir à la réalité de l'objet de ce désir? Est-ce parce que j'ai besoin, pour comprendre le monde, de l'ordonner, que, en effet, il y a un ordre dans le monde? Je ne vois pas du tout en quoi il est indispensable que l'univers ait une intention, un but, une signification. Il me semble au contraire qu'il est bien « l'automate éternel dansant indéfiniment », la plus vaine, la plus gratuite des comédies, une bonne plaisanterie jouée par le néant.

Me permettrez-vous de dire que vous me semblez admettre une foule d'idées a priori, qui toutes peuvent se ramener au postulat suivant : pour que je ne sois pas désespéré il faut qu'il y ait un sens à ce que je vois. Donc il y a un sens à ce que je vois. Vous m'avez écrit : « Qui retire le Verbe de la phrase, elle perd son sens. » Moi je dis : « Qui ajoute le

A PAUL CLAUDEL

Verbe à la phrase, elle prend un sens. » Mais si elle n'a pas de sens? Vous avez dit aussi : « Le chrétien est quelqu'un qui sait ce qu'il fait et où il va, au milieu de gens qui, pires que les bêtes brutes, ne savent plus la différence entre le bien et le mal, entre le oui et le non. » Mais moi je pense qu'elle n'existe pas cette différence, qu'il est indifférent d'assassiner son père ou de ne le pas faire ; rien ne me prouve que nous soyons meilleurs que les bêtes brutes. Cela vous semble des blasphèmes formidables parce que votre christianisme vous a empêché de voir combien la vie se moquait avec insolence du bien et du mal, et la réalité du oui et du non. Voici que de nouveau je vous parais bien puéril et bien ridicule. Réfléchissez pourtant à la radicale impossibilité de prouver l'existence objective de& « valeurs ». Ce que je dis n'a rien de nietzschéen. Je ne prétends pas « renverser les valeurs », appeler mal ce qu'on appelle bien et i^ice çersa. Je nie simplement les valeurs, et le principe de non-contradiction. Je crois très naturellement qu'une chose

peut à la fois être et ne pas être, et mon incapacité à le concevoir importe peu. En un mot j'accepte le chaos sans vouloir y découvrir des traits et un visage, je ne vois que le nul et rinsensé partout.

Vous répondrez que j'en ai souffert, puisque je m'en suis plaint à vous, que j'ai imploré de vous une solution. J'en souffre encore, j'en souffre au point d'en sentir par moment ma vie tout empoisonnée. C'est cette affreuse angoisse dont je vous ai parlé, ce sentiment du néant, qui m'assaille parfois et m'étouffe. Mais qu'est-ce que cela prouve? Cela veutil dire qu'il y ait autre chose qui me fasse éprouver l'atrocité de cet état, un point de comparaison par quoi je saisisse l'odieux de la vie? Pourquoi cette idée qiie j'ai d'une harmonie universelle signifierait-elle qu il y a une harmonie universelle, invisible à qui n'est pas chrétien? Ne puis-je lavoir construite, cette idée, par opposition et par contraste au désordre que je constate? Encore une fois rien ne me permet de passer de la réalité de l'idée à la réalité de son contenu.

Je sais bien que vous arguez sans cesse de cette faim en nous d'intelligibilité à l'intelligibilité même des choses. Mais cela ne me paraît pas légitime. C'est vous qui ferniez les yeux pour ne pas voir les choses telles qu'elles sont, pour vous éblouir avec votre beau rêve intérieur, et oublier — en perdant le souvenir de la lumière cruelle, — que ce n'est qu'un rêve.

Je suis si jeune qu'il est très ridicule de montrer tant de pessimisme à qui a vécu plus que moi, plus douloureusement peut-être que moi. Ma seule excuse est que ce pessimisme est ce qu'il y a en moi de plus sincère, que ce désespoir est né avec moi, qu'il est tellement attaché à mon âme que je ne songe même pas à l'afficher, que je n'en parle jamais à d'autres qu'à vous, que je le laisse à peine entrevoir par instants et toujours involontairement, dans un mot rapide, vite repris. Mais, je vous supplie de me croire, jamais je n'ai pensé qu'il pût y avoir une raison aux choses, un ordre dans le monde, du bonheur pour les hommes. J'ai ri tout de suite des belles expli-

cations philosophiques, de ces cosmologies si bien réussies qui vous démontrent pourquoi telle chose est à sa place dans le meilleur des univers possibles. Quand je vous ai rencontré, j'ai été séduit d'abord par cette angoisse sans fond de Cébès, par le « Rien n'est )) de Besme, par l'épouvantable inquiétude de tout Tête d'Or. Ce n'est qu'ensuite que m'est apparue la partie explicative, lumineuse, triomphante, alors que vous vous étiez déjà emparé de moi. A ce moment j'ai eu une lueur d'espoir; j'ai vu que vous prétendiez donner une explication du chaos, une satisfaction à cette faim en nous, un remède à ce vieux mal que je croyais incurable. J'ai senti que l'explication était admirablement adéquate, que le catholicisme rendait compte de tout et pouvait rassasier toute exigence. C'est alors que je vous ai écrit pour vous demander de me' confirmer mon espérance. Dans mon transport je vous ai laissé croire que j'étais presque converti : je le croyais moi-même. A mesure que vous me combliez d'admirables éclaircissements, je

A PAUL CLAUDEL

sentais de plus en plus parfaitement que cela en effet satisfaisait à tout, mais en même temps je découvrais que je ne pouvais pas accepter la solution : je vous ai donné toute une série de raisons, qui étaient des empêchements subjectifs, et qui me semblaient alors les véritables. Dans la froideur qui succède maintenant à cette crise, je vois mieux ce que c'était : au fond je n'avais pas besoin d'explication, j'étais depuis longtemps résigné à ne voir que le néant et le chaos devant moi, la vanité, le sans-raison en tout ; je ne veux pas comprendre, parce qu'il n'y a pas à comprendre, parce que cet univers, dont je ne sais même pas avec certitude s'il existe, est le plus inutile, le plus gratuitement vain qui se puisse rêver. Et je ne m'en plains même pas. J'ai pris mon parti dès longtemps d'y vivre en solitude et avec dédain.

Peut-être m'accuserez- vous de m' être encore complu dans mes péchés, et d'avoir fait une confession à l'avantage de mon orgueil? J'ai essayé pourtant d'être net et froid et de ne

me point parer de mon incapacité et de ma faiblesse.

Pardonnez-moi en tout cas cette nouvelle lettre, qui n'avance rien, et répondez-y, bien . que je pense vous rendre la réponse assez difficile.

— Je vais partir pour Paris.

L'étude que j'ai écrite sous le titre de : Paul Claudel, poète chrétien, va paraître sous peu, soit à la Grande Re<^ue, soit à V Occident, J'espère qu'elle ne vous déplaira pas trop et que vous ne vous trouverez pas trop trahi. Je vous la ferai envoyer.

J'ai lu un peu de la Bible, surtout l'Ancien Testament que je ne connaissais que par l'Histoire Sainte. Mais que vous en dire qui ne soit pas littéraire? J'ai lu aussi Newman {Le Déi^eloppement du dogme chrétien. Méditations et prières), qui est beau et émouvant. Je vais lire Catherine Emmerich.

Que pensez-vous du mouvement philosophico -religieux, dont les promoteurs sont le ) P» Laberthonnière, M. Blondel, Le Roy? On

m'a dit que vous trouviez cela « protestant ». Il me semble qu'il faut être équilibriste pour tenir dans une situation pareille, sans dégringoler hors du catholicisme. Je connais un jeune abbé qui est féru de ces gens-là, et qui s'effraie que vous affirmiez si dogmatiquement. Moi je trouve que la foi est la foi.

Croyez que je pense toujours à vous avec une ferveur, un respect, et une affection difficiles à dire.

Votre Jacques Rivière.

A Jacques Rwière.

Tien-Tsin, le 24 octobre 1907.

(Fête de saint Raphaël archange.)

Mon cher ami.

J'ai été bien content de recevoir votre lettre. Je me reprochais de vous avoir peutêtre sans le vouloir parlé trop durement dans ma dernière lettre et je craignais une longue

CORRESPOINDANGE

interruption de la conversation que nous avons engagée depuis quelques mois. J'ai peur qu'elle ne se termine pas immédiatement de la iiianière que j'aurais espérée, mais enfin ce n'est pas seulement au Jacques Rivière d'aujourd'hui que j'écris, mais au Jacques Rivière qui sera l'homme de vingt ou quarante ans plus tard. Aucune semence ne pousse en un jour. Il y a tel ou tel mot de mes lectures que j'ai porté pendant dix ans et plus, avant d'en trouver le sens efficace. Peut-être un jour où je serai mort depuis longtemps vous souviendrez-vous de quelqu'une de ces paroles que je vous adresse, guidé par la plus sincère affection.

Toutes les objections qui forment le port de votre dernière lettre se résument dans la détestable parole de ce hideux Renan qui m'avait tellement révolté à l'époque même où je n'étais pas chrétien : « Après tout la vérité est peut-être triste ! » Je n'étais pas chrétien alors, mais je comprenais profondément des documents célestes comme les chœurs à' Antigone et la Neuvième Sym-

phonie. Je savais déjà du fond de mon cœur et de mes entrailles que la grande joie divine est la seule réalité et que l'homme qui n'y croit pas sincèrement ne fera jamais œuvre d'artiste pas plus que de saint, mais simplement de pauvres devoirs prétentieux d'homme de lettres et force fleurs de papier. Là est l'explication de l'attitude tragique de Stéphane Mallarmé, ou de l'artiste pur, s'apercevant qu'il n'a vraiment rien à dire.

Ici nous arrivons à la grande querelle de l'objectif et du subjectif que vous n'êtes pas le premier à me faire. Kant est un grand philosophe que j'honore, mais il a été bien peu compris, et il a inventé un vocabulaire qui a complètement brouillé les cervelles.

Attachons-nous cependant à cette distinction et dans un si grand désordre dégageons les points que nous considérons tous deux comme acquis et indubitables.

D'une part et tout d'abord vous ne mettez pas en doute votre propre souffrance. Je n'examine pas si elle comporte ou non un remède, mais si elle comporte ou non une

CORRESPOJNDANCE

cause, et je suppose que vous tombez d'accord que cette cause est la disproportion fondamentale qui existe entre les besoins de votre âme et leur satisfaction. Ce phénomène est général et si uniforme que je le prends comme un fait objectif établi dont vous êtes seulement un « témoin ». L'esprit, le cœur humains, n'ont pas en ce monde l'objet, la fin qui répondent à leur puissance et à leur étendue, ou si on le nie, que Ton me dise lesquels, car chaque objet est particulier et l'esprit n'envisage que le général (1). La richesse, et la satisfaction de nos désirs physiques ne font qu'hébéter et étouffer ce besoin, ils ne le satisfont pas. L'analyse le prouverait immédiatement.

D'autre part, en dehors de nous et en dépit de toute rhétorique, nous trouvons toutes choses fort proprement et honnêtement adaptées à leur fin^ qui est d'exister et de se perpétuer dans la plénitude de leur nature, en se prêtant mutuellement concours. Si

(1) « Montre-nous le père (le générateur) et cela nous suffit. » (Saint Philippe dans l'Évangile.)

nous voyons entre elles un état de désordre (relatif), et de lutte (à qui l'on ne saurait donner autant d'importance qu'au fait de l'ordre, car l'une permet l'existence même et l'autre n'en affecte que les modalités), je vous en donne cette raison (sans introduire ici celles que l'on tire du péché originel) que chacune étant une image de Dieu est animée d'une tendance à l'inj&m, que la présence des autres corrige et réprime.

La situation est donc celle-ci : hors de l'homme un certain ordre que vous ne pouvez nier et chez l'homme un désordre que vous ne niez pas davantage, puisqu'il fait la raison même des lettres que vous m'écrivez.

Vous ne vous trouvez donc pas en présence d'un monde complètement désordonné, c'est-à-dire où les choses existent sans aucune suite de l'une à l'autre, mais au contraire où elles s'arrangent pour maintenir un certain état, un certain cycle, toujours le même, et l'anneau de l'année. Si les choses étaient calculées pour ne pas exister, elles n'existeraient

pas. Vous VOUS trouvez en présence d'un monde partiellement désordonné, sur un seul point central et suprême : tout indique, comme du doigt, non pas une présence, mais une certaine absence.

Ici je répudie la distinction du subjectif ou de l'objectif. Subjectif ou objectif, tout fait pàrtie d'un ensemble étroitement solidaire et homogène. Je ne vois pas pourquoi une disposition de l'âme évidente ne constituerait pas un objet d'étude aussi authentique et aussi sûr que telle pièce de la trousse d'un insecte. Elle porte sur un certain ordre de réalités un témoignage dont elle est seule capable. Pourquoi ce que vous appelez subjectif serait-il seul un rêve et une illusion et pourquoi ne lui attribueriez-vous pas la même valeur documentaire qu'à un objet concret? Il n'y a donc pas là la pétition de principe dont vous m'accusez. Je ne dis pas : je désire telle chose, donc elle est (1) ; mais je dis : je désire telle chose, donc elle n'est pas avec

(1) Ce qui serait d'ailleurs parfaitement légitime comme la faim pour la nourriture.

A JACQUES RIVIÈRE lOT

moi, donc je suis privé de la fin qu'elle constitue pour moi, donc je ne suis pas ordonné par rapport à elle, donc je suis par rapport à elle dans un état de désordre. Ce qui est le seul point que je veuille établir pour l'instant.

Toute chose est l'aboutissement de séries différentes : elle constitue un ordre à la fois dans son état et dans sa production. Le nom que vous lui donnez désigne un certain ordre qui l'a elle-même appelée à l'existence.

Il y a donc d'une part hors de l'homme ordre sur tous les points, puisque vous ne pouvez désigner aucune chose dont la fin ne soit atteinte ou susceptible d'être atteinte, tandis que la propre fin de l'homme ne peut être atteinte en ce monde. J'appelle fin ici simplement le moyen trouvé au dehors de se maintenir complet : je la prends dans son sens concret de fermeture. D'autre part, en l'homme, désordre, qui, créé pour le général, ne possède pas l'objet condigne de sa considération.

CORKESPONDANCE

Ce que vous êtes disposé à accepter, ce n'est donc pas un chaos général, mais un désordre partiel. Et cela vous ne le pouvez pas. Comme dit Pascal, il faut prendre parti. Vous n'êtes pas isolé au milieu de la nature. Tout être est obligé à remplir sa fin et comme il y a l'obligation physique, au-dessus il y a ;le devoir moral. L'erreur des soi-disant kantiens est de distinguer plusieurs séries de réalités antagonistes ; elles ne s'excluent pas, elles se superposent. Là où la perception finit, le devoir commence, mais nous ne restons jamais sans guide. Si vous ne remplissez pas votre fin, vous serez un organe avarié, une souffrance pour vous et pour les autres. Votre solitude et votre dédain ne vous mèneront pas loin. C'est ce point où la raison s'arrête et où la révélation va à sa rencontre suivant la parole du psaume : Misericordia et {>eritas obi^iai^erunt sibi, justitia et pax osculata sunt. La miséricorde s'est avancée à la rencontre de la raison, et la grâce a embrassé la justice, l'ayant suscitée.

— C'est égal, cette discussion peut nous

mener loin. Si nous entrons maintenant dans le domaine des objections générales, un vaste champ s'ouvre à nous. Vous n'avez pas encore touché celle qui est à mes yeux la plus grave, c'est le problème du mal, ni celles qui sont le plus irritantes et inextricables, ce sont les questions de critique et d'exégèse. Quoi que je fasse, je ne pourrai jamais vous rendre la vérité catholique évidente, parce que Dieu ne veut pas qu'elle le soit et exige de nous un efïort de volonté généreux et libre pour l'embrasser, Vere tu es Deus ahsconditus. Ne croyez pas que par le fait que l'on est chrétien toutes les difficultés soient ipso facto résolues, ou qu'il faille attendre cette solution pour entrer dans l'Eglise. Mais une fois que vous serez au dedans avec nous, toutes ces disputes vous paraîtront plus irritantes que sérieuses ou utiles.

Je sais très bien que ce n'est pas là le grand obstacle contre lequel je lutte en vous, mais votre jeunesse rebelle, impatiente de frein, et de tout ce qui la gêne dans son avidité de connaissances et de sensations nouvelles.

Mais quel monde à découvrir vaut celui de la vérité éternelle, toujours nouvelle et jeune? Les gens qui ne la connaissent pas me font l'effet d'infirmes et d'eunuques. Vous vous priverez de quelques plaisirs avilissants et qui ne mènent à . rien, mais vous connaîtrez le fer et l'acier, les joies salubres, martiales, athlétiques, de la victoire sur soi-même. Vous ferez le bien, vous serez dans le monde comme quelqu'un d'accepté et d'utile, vous connaîtrez l'ineffable joie d'une bonne conscience, la sécurité d'un fils qui est avec son père, vous serez en paix avec toutes les choses qui existent. Alors vous n'accuserez plus le monde d'être incompréhensible et féroce, mais vous partagerez la bénédiction de toutes ces créatures innocentes.

— Vous êtes bien gentil d'avoir fait cet article sur moi. J'ai lu celui que vous avez publié dans V Occident. Vous avez vraiment l'étoffe de l'écrivain. Je vous dis cela sans vous féliciter autrement. Il y a bien des vocations que je trouve préférables à celle de l'homme de lettres.

Je connais très peu la philosophie des personnes que vous me citez et je n'éprouve à cet égard ni curiosité ni intérêt. Je sais seulement que les livres de deux d'entre elles ont été condamnés par le Saint-Siège. Il y a des gens qui ont honte de cette pauvre vieille mère Eglise et qui voudraient l'habiller à la mode du jour, avec des corsets droits et des chapeaux cloche. Cela est plus ridicule que dangereux. Cela me fait penser à tous ces pauvres gens qui étaient terrifiés par le fier équipage de la science moderne et qui s'efforçaient de mettre la Genèse en accord avec les « découvertes » de l'évolution ou de la théorie de Laplace. Aujourd'hui tout l'ouvrage de la science moderne est ruiné jusque dans ses fondements et où sont tous ces apologistes tremblotants?

Je suis bien content que vous ayez commencé vos lectures chrétiennes. Allez à Notre- Dame, c'est là que je me suis converti autrefois, et tâchez de prier devant cette belle statue de la Vierge devant laquelle je me suis

agenouillé si souvent. Vous lui donnerez de mes nouvelles.

Je vous serre affectueusement la main.

P. Claudel.

A Paul Claudel.

Paris, le 7 décembre 1907.

Comment reconnaîtrai-] e jamais votre accablante bonté? Ainsi ni mes puériles déclamations, ni mes sottises gravement systématisées, ni mes petits chagrins transformés en grands désespoirs ne vous ont lassé. C'est toujours avec la même patience que vous me reprenez, essayant toujours de me ramener vers la joie.

Je vais vous dire en grand secret quelque chose : depuis ma dernière lettre j'ai senti naître une lumière en moi. Oh ! ce n'est pas

A PAUL CLAUDEL

encore la lumière chrétienne, mais c'est un espoir encore informe et qui grandit ; oh ! il me semble que peut-être la joie existe. Je ne suis plus seul, et perdu. Je n'ose rien dire encore ; j'attends, j'attends ce qui va arriver, ce qui va m'être révélé, ce qu'il me sera permis de connaître et d'apercevoir à cette clarté. — Ce n'est pas un état continu de calme et de paix ; par instant m'assaillent encore mes grandes angoisses, de nouveau me voici face à face avec le néant et comme terrassé par lui. Et je blasphème plus fort que jamais, parce que je suis de plus haut précipité ! Mais quand il ne me reste plus de force pour me désespérer, de nouveau secrètement, comme une lumière, la nuit, qu'un arbre m'aurait un instant cachée, réapparaît la clarté intime. Oh ! j'essaie d'être calme et froid ; mais vraiment si cela est, s'il y a une joie encore, je la veux.

Non, non, ne croyez pas que je veuille être chrétien. J'en suis toujours aussi éloigné. Je ne parle que d'une joie possible, qui me tirerait au moins de cette infection où j'ai vécu jusqu'ici. J'ai cru que je n'avais pas le droit,

après vous avoir accablé de mes récriminations, de vous cacher cela. Vous dites que, même avant d'être chrétien, vous compreniez la joie par des documents tels que les chœurs d^Antigone et la Neuvième Symphonie. J'ai aimé jusqu'au délire, jusqu'à en sentir trembler ma substance intérieure, tout ce qui est beau, libre et triomphant. Mais l'exaltation que cela me donnait était mortelle et sombre et touchait à la douleur. Je ne voyais que le néant sous cette beauté. J'aimais plus que tout Tristan : oh ! j'aimais tellement Tristan avec sa nuit et son râle interminable d'agonie sans espoir. Oh ! vous avez senti cela, vous aussi, et combien ce peut être terrible pour quelqu'un d'accablé, ces mélodies qui s'élèvent sans cesse, lentes, comme angoissées de trop de passion et chargées de trop de ténèbres, qui s'élèvent pour invoquer toujours, toujours, toujours le néant, et la mort et l'obscui rité éternelle. Même en vous écrivant cela, je pleure presque de cette terreur que me donnait Tristan, et qui est bien une des choses qui m'ont le plus confirmé dans mon déses-

A PAUL CLAUDEL

poir. — Je vous dis cela pour vous montrer que le délire du beau, même quand il est joyeux, ne pouvait me faire renaître, et que la Neuvième elle-même ne pouvait que me déchirer.

Maintenant je vois peut-être autre chose de plus fort et de plus certain. Mais je reviens à votre lettre. Et d'abord quelle puérilité de vous avoir reproché le passage du subjectif à l'objectif, alors que je ne fais sans cesse que me servir de ce passage. Car quand je conclus de mon sentiment du néant à la réalité du néant, que fais-je, sinon réaliser mon âme? Au fond c'est ce que tout le monde fait et ne peut s'empêcher de faire ; mais c'est peut-être aussi ce qui prouve l'équivalence de toutes les vérités, par suite leur égale vanité. Et alors c'est retomber dans une plus noire incertitude, dans un plus désespéré scepticisme.

Je sais bien que vous tirerez immédiatement parti de ceci pour me faire convenir qu'au moins je n'attache pas à ma négation de valeur objective, que par conséquent je ne peux affirmer que le néant soit. Et vous essaierez de me prouver une fois de plus admirable-

COKIIESPONDANCE

ment que la vérité, elle, doit être réelle et hors de nous, parce qu'elle est le complément nécessaire à notre intelligibilité, parce que sans elle ne se peut comprendre notre désordre intérieur, joint à l'ordre du monde extérieur. En effet, je ne peux accepter un désordre partiel ; mais me prouvez-vous que ce désordre est partiel? Vous me dites : « En dépit de toute rhétorique nous trouvons toutes les choses fort proprement et honnêtement adaptées à leur fin, qui est d'exister et de se perpétuer dans la plénitude de leur nature, en se prêtant mutuellement concours. »

J'ai deux objections à cela, qui, si elles valent, démontrent que le désordre est aussi complet hors de nous qu'en nous :

l'' Nous sommes d'accord pour appeler ordre la conformité à une fin et la coopération de tous les êtres à cette même fin. Mais dans le cas présent, qu'est cette fin? Selon vos propres paroles, c'est « d'exister et de se perpétuer dans la plénitude de leur nature ». Mais je n'appelle pas cela une fin. Persévérer dans l'être, si ce n'est pas pour

A PAUL CLAUDEL

atteindre quelque chose, ce n'est pas avoir une fin. J'admets cet accord de toutes les choses entre elles, mais je le crois sans objet ; je le vois se dérouler continûment, se perpétuer en harmonies successives et toujours nouvelles, son développement m'apparaît même comme essentiellement libre. Mais je ne vois pas qu'il tende à quoi que ce soit, que quoi que ce soit lui soit proposé. Donc il n'a pas de fin ; donc ce n'est pas un ordre.

2'' Admettons que ce soit un ordre (ce qu'on ne peut faire — n'est-ce pas — sans cesser d'appeler ordre la conformité à une fin). Cet ordre, qui vous dit qu'il n'est pas projeté par notre propre intelligence sur les choses, qu'il n'est pas une forme au sens kantien, selon laquelle seulement peuvent les choses nous être présentées. Si c'est cela, il ne fait que voiler le désordre foncier qui doit être l'essence de la réalité extérieure, comme il est l'essence de notre réalité intérieure. Car n'est-il pas bizarre que ce soit justement en nous que Tordre ne se trouve plus? Cela ne semble-t-il pas s'expliquer par ce fait que,

COR RESPONDANCE

comme nous nous connaissons immédiatement, nous voyons en nous intuitivement la réalité telle qu'elle est, c'est-à-dire désordonnée. Quand nous ôtons nos lunettes nous voyons trouble parce que nous voyons vrai.

Ces deux objections semblent démontrer que le désordre est universel, et détruire par conséquent votre argumentation qui repose toute sur cette idée qu'un désordre partiel est impossible. — Pour vous montrer pourtant l'état que je fais de ces objections, je vous avoue qu'il me serait extrêmement facile de les réfuter tout de suite, en m'appuyant sur la critique admirable qu'a faite Bergson, dans rÉçoludon Créatrice, des idées de néant et de désordre. C'est vous dire l'importance que j'y attache et combien peu j'ai besoin que vous me les démolissiez philosophiquement.

Je n'ai jamais accordé et je n'accorde aucune valeur démonstrative à la philosophie. Plus je m'y attache, plus je la conçois comme un jeu, le plus voluptueux peut-être qui soit, car de tous le plus vain. Ce que je viens de vous écrire m'est venu au courant de la plume. Et

A[PAUL CLAUDEL 119

je Tai enregistré simplement pour vous montrer que je pouvais, si je voulais, démolir votre argumentation, que par conséquent elle ne me convainquait pas. Mais celle-ci eût été rationnellement probante que mon incrédulité fût restée aussi inébranlable. Rien de logique jamais ne me sera rien. Quand je pense à la façon dont naissent nos idées et dont elles se combinent, je ris qu'on puisse songer à leur accorder la dignité de renseignements sur l'inconnu. Si quelque chose doit m' ébranler, si quelque chose est, je le saurai par un appel sans voix, par une commotion intérieure, qu'aucun mot ne pourra signifier. C'est pourquoi j'écoute en ce moment avec tant d'attention au-dessus de moi-même.

Et vraiment je ne peux rien dire de plus pour l'instant. J'attends, j'attends de toutes mes forces. Je ne crois pas que je serai rapproché du christianisme ; mais quelque chose va changer en moi, j'en suis sûr. Ne regrettez pas trop de dépenser tant de forces en vain pour une petite âme faible et incertaine, qui fuit toujours et toujours se dérobe. A chaque

fois j'abandonne toutes mes objections et pourtant je ne me reconnais pas vaincu. Jusqu'ici c'était parce que je trouvais de nouvelles raisons de ne pas croire. Aujourd'hui ce n'est même pas cela. J'avoue tout ce que vous voulez, je n'oppose plus rien à votre dialectique, et pourtant je ne me rends pas. Je sens combien cette attitude est étrange ; mais je ne peux en avoir d'autre. Je ne serai ramené que par une force intérieure, si je dois l'être jamais.

Je veux prévenir le reproche que vous ne manquerez pas de me faire de vous avoir un peu trahi dans mon étude. Cette prédestination que j'ai voulu voir, principalement dans Mara, je sais que vous la rejetez. Mais je n'ai compris vraiment mon erreur qu'une fois la chose livrée à l'impression. M. F... me l'a vivement reprochée. Je vous demande pardon.

Je crois cependant que la suite sur le Péché Originel et la Rédemption réparera cette faute d'interprétation. Vous me direz si vous jugez qu'une rectification doive être ajoutée à la fin de l'article en post-scriptum. Si vous trou-

A PAUL CLAUDEL 121

viez quelque autre trahison, qui vous gênât trop, n'hésitez pas à me la signaler, pour que je la répare dans la mesure du possible. Je ne vous ai pas envoyé moi-même V Occident ^ parce que je sais que vous le recevez.

Serait-ce trop vous demander que de vous prier de me dire ce que vous faites, à quoi vous travaillez, et vos pensées un peu sur votre art? Cela me ferait bien plaisir et m'intéresserait beaucoup. Car je pense que vous serez assez bon pour me répondre encore.

J'irai à Notre-Dame voir la Vierge devant qui vous avez prié.

Je vous prie de croire à mon affection respectueuse et passionnément dévouée.

Votre

Jacques Rivière.

P.-5. — Je vous avais annoncé, je crois, que mon étude paraîtrait à la Grande Re^ue. En effet le directeur, à qui je l'avais offerte, m'avait demandé de la lui envoyer. Au bout d'un mois il me l'a restituée en me disant que c'était très intéressant, mais que je ne vous

expliquais pas assez élémentairement, que j'avais pris un peu vos habitudes de style {?!), que vous étiez un « auteur certes intéressant, mais assez obscur » (pour les aveugles, oui), que d'ailleurs il ne pouvait consacrer quarante pages de sa revue à un monsieur qui n'avait pas l'importance de bien d'autres.

J'ai ri pour nous deux.

Je ne sais si vous recevez la Grande Reçue. Si oui, vous y verrez une petite étude de mon seul ami avec vous sur le Corps de la femme (1). Je voudrais bien que vous m'en parliez, si vous pouvez la lire.

Je ne recommande pas mes lettres, parce que je suis trop pauvre. Je vois d'ailleurs qu'elles vous arrivent à peu près convenablement.

Encore une fois je vous assure de ma très profonde affection.

J'ose à peine vous charger de présenter mes respectueux hommages à Mme Claudel

(1) Alain-Fournier : Le Corps de la femme (Grande Reme du 25 décembre 1907).

et VOUS demander des nouvelles de votre petite Marie.

A Jacques Rivière.

Tien-Tsin, 11 janvier 1908.

Votre dernière lettre m'a fait plaisir. Ce sont de bonnes étrennes que vous me donnez. Quoi que vous pensiez, vous ne vous rapprochez pas de la joie sans vous rapprocher de sa source qui est Dieu et le Christ. Pour le reste, Paris n'a pas été construit en un jour, ni ce mystérieux temple de Jérusalem qui fut édifié sans qu'on entendît le bruit de la hache et du marteau. {Rois.)

Si vous le voulez bien, je ne ferai pas de philosophie avec vous aujourd'hui. Je vois d'ailleurs que vous n'attachez pas autrement d'importance aux objections que vous m'envoyez. J'ai pris en revanche la résolution de tâcher de réciter chaque jour mon

chapelet pour vous. Cela me ferait plaisir si de temps en temps vous consentiez à vous astreindre à cette pratique. La prière est d'un tel prix que, même si vous ne croyez pas, même sans attention de votre part, elle ne resterait pas sans fruits. C'est un merveilleux pacifiant pour l'esprit et qui vous ouvrira les chemins de la méditation. Si vous m'aimez, comme vous le dites, il me semble que vous ne pouvez me refuser cet acte de bonne volonté qui nous réunira chaque jour dans la même pensée et dans les mêmes paroles.

Vous me demandez des détails sur ma vie présente, elle n'a rien de remarquable ou d'intéressant. Je consacre une demi-heure chaque jour à la poésie et le reste du temps à ma famille et à mes occupations de magistrat et de maire de la petite ville que je suis chargé d'administrer. Je compose en ce moment la dernière des quatre Grandes Odes ou psaumes ou monologues où je reprends et développe en les mêlant à ma théorie de la Parole et aux incidents de ma vie passée et présente la doctrine de mes deux traités. Le

tout formera un volume que je voudrais imprimer dans le format et les caractères de VOde des Muses et qui portera le titre de Cinq Grandes Odes suwies d'un Processionnal.

Quant à mes théories proprement littéraires, je vous avouerai bonnement que je n'en ai aucune. Autrefois j'avais encore certains adages pareils aux proverbes des paysans sur la saint Médard ou la pluie du matin, par exemple : Rien de trop, se défier des adjectifs^ etc.. Maintenant je n'ai plus confiance même dans ces simples règles. Il n'y a d'autre principe à se poser que de faire ce qu'on peut le mieux qu'on peut.

J'attends toujours les articles que vous m'annoncez et dont F... et Jammes m'ont déjà parlé. Vous êtes un gentil garçon, quoique au point de vue du fruit à retirer vous puissiez placer mieux votre objet d'étude^ les Grecs, les Latins, Shakespeare et Dante. Enfin, puissé-je être pour vous ce que Rimbaud a été pour moi.

Ma petite fille est délicieuse, mais vous

êtes encore trop jeune pour comprendre les joies d'un père.

Je vous serre affectueusement la main.

Paul Claudel.

A Jacques Rwière.

Tien-Tsin, le 28 janvier 1908.

Mon cher ami,

J'ai enfin reçu votre grand article et je n'ai aucune fausse honte à vous avouer qu'il m'a fait plaisir. Pour quelqu'un si peu habitué que moi à la gloire, c'est un bonheur profond de se sentir aimé et surtout compris. C'est la première fois qu'une étude méthodique est consacrée à mon œuvre, et pour l'auteur même c'est une chose pleine de renseignements que de la voir ainsi objectivée, et de se regarder dans une paire de prunelles attentives. Vous me faites très bien comprendre à moi-même comment mon vers, mon drame

et ma doctrine sont Touvrage de la même aspiration, pacifique ou précipitée. Calmerezvous ainsi le vieux remords que je sens à n'avoir pas su me servir du vers canonique? La rime et le nombre imposé des syllabes donnent à la parole un caractère de nécessité, de forme extérieurement imposée : il n'y a plus moyen de rien changer. Tandis que mon vers n'est jamais qu'un cri, une proposition dans la solitudcj qui ne se passe pour exister de la foi et de l'acceptation d'un auditeur ami. D'autre part le vers classique est trop raide et artificiel pour le drame et dans la poésie, au delà d'une certaine mesure, il devient rapidement ennuyeux et même exaspérant (voir Leconte de Lisle). Cette succession régulière de rimes et de rimes masculines et féminines produit une espèce de battement comme le soleil derrière une palissade. Je regrette le vers iambique, si pur, si nu, si aisé. (Voir l'admirable poëme de Catulle, les Noces de Thétis et de Pelée.) Chez nous Racine et Chénier sont les deux maîtres inimitables. Evidemment, je comprends les nécessités

de votre point de vue, mais je regrette un peu que vous n'ayez pas signalé ce que je considère comme mes deux découvertes principales : la sensation active et le mouvement indépendant du déplacement local. Autrement votre analyse est merveilleuse d'intelligence, même dans les passages qui, même pour moi, sont les plus difficiles [U homme hostie intelligible).

Il y a une exagération que je suppose de pure rédaction, quand vous dites que pour moi le grand, le seul péché est de ne pas rester dans sa destinée. Bien entendu, pour moi comme pour tout chrétien, les péchés consistent dans l'infraction au Décalogue et leur gravité varie uniquement suivant la matière et l'intention. Mais comme artiste je puis considérer le péché de deux manières : soit comme symbole, à la manière dont le fait Notre-Seigneur dans la parabole où il loue l'intendant infidèle ; soit comme application de ce texte de saint Paul : Omnia cooperantur in bonum, avec la glose de saint Augustin : etiam peccata. C'est ainsi que l'adultère de David, si sévèrement puni, a fourni une de ces mères dont est

sorti Notre-Seigneur, selon ce qu'il est spécialement noté dans la généalogie.

J'attends avec impatience la suite de votre étude.

Je continue à travailler avec beaucoup de plaisir à ma Cinquième Ode. Cette idée d'un monde fini et fermé, d'une terre seule habitée par des êtres vivants et intelligents, que j'ai trouvée dans Coventry Patmore et qui m'a été confirmée scientifiquement par Wallace, est pour moi une source de lumière. Cette idée de l'infini dont Renan s'enorgueillit si bêtement comme d'une conquête précieuse n'est au contraire que l'imagination de cerveaux barbares et enfantins. C'est ainsi que les anciennes cartes peuplaient les informes confins du monde de monstres et de prodiges. Christophe Colomb a été plus que le découvreur d'un monde, il a été le réunisseur de la terre. Uinfini est partout pour l'esprit la même abomination et le même scandale. (Je parle de l'infini dans les choses qui sont de nature finie.) L'objection : qu'est-ce qu'il y a là où le monde commence ou finit, est

aussi enfantine que celle qui niait la sphéricité de la terre par le fait que nous n'avons jamais la tête en bas.

Quand on lit un traité d'astronomie, par exemple la description des travaux de Lagrange sur les perturbations planétaires, on est saisi d'admiration pour les précautions prises pour que chaque planète garde son orbite avec une précision exquise. Le ciel est une extase mathématique, et l'infini qui n'est que l'imparfait n'y a aucune place.

Je vous serre affectueusement la main.

P. Claudel.

A Paul Claudel.

Pari», 22 février 1908.

Mon cher grand ami.

Je viens de recevoir votre deuxième lettre et vos remerciements pour mon article.

Quelle récompense ! et que je n'attendais pas.

A PAUL CLAUDEL

Tant que je n'étais pas en relation avec vous, je croyais bien avoir dit sur vous l'essentiel, dans des termes à peu près convenables. Mais depuis le début de notre correspondance des craintes m'étaient venues : j'avais peur que vous ne vous trouviez trahi par moi, ce dont je ne me serais jamais consolé. Même, après la publication de l'article, j'avais, en le relisant, découvert plusieurs points où je vous exagérais et vous déformais. Le principal était justement celui de la nécessité du péché. A vrai dire j'avais senti ce que vous me dites avant de livrer mon étude. Mais je l'avais déjà depuis deux ans si souvent remaniée qu'une paresse — peu excusable — m'a pris au dernier moment de modifier le passage. Je le regrette maintenant.

Je ne crois pas cependant qu'à qui vous lit bien il puisse venir à l'idée que, selon vous, le péché est nécessaire. Il faudrait d'ailleurs connaître bien mal le catholicisme pour ignorer l'interprétation véritable de VOmnia cooperantur in bonum. Il me semble aussi que ce que je dis d'après vous sur la puni-

tien du péché, sur les terribles conséquences qu'il entraîne, sur l'enfer, doit corriger suffisamment le passage où une insuffisance de rédaction m'a fait vous trahir. — Cependant si vous tenez à ce que je revienne là-dessus dans une manière d'appendice, je le ferai avec grand plaisir. Au début d'ailleurs j'avais l'intention d'insister sur le vers :

« Le mal est dans le monde comme un esclave qui fait monter l'eau. »

Il y a de si admirables choses à dire làdessus que je ne résisterai peut-être pas à la tentation de le reprendre. Je regrette aussi de ne pas avoir parlé de Partage de Midi^ que je n'ai connu qu'à un moment où mon étude était déjà trop fortement organisée pour en pouvoir accueillir le commentaire. Puis j'ai craint que, l'ayant fait publier hors commerce, vous ne fussiez fâché de le voir par trop divulguer.

J'ai vu que d'autres n'avaient pas eu ce scrupule. Je ne sais pas si vous trouvez qu'ils aient dit grand'chose d'essentiel.

Je vais achever de dépouiller toute mo-

A PAUL CLAUDEL 133

destie pour vous dire que mon étude vous a fait connaître à pas mal de gens, qui sont maintenant extrêmement enthousiasmés de votre œuvre. Je ne sais personne qui n'ait été touché d'une façon ou d'une autre par les citations que je faisais. Et nul ne çous a accusé d'obscurité. Tous ont senti plus ou moins confusément, à travers toute leur littérature, qu'il y avait là quelque chose de grand, dont il ne fallait parler qu'à voix basse. Vous avez échappé aux plaisanteries qui ont poursuivi Mallarmé (lequel d'ailleurs faisait bien tout pour les attirer).

Des Normaliens (cinq ou six au moins) se sont mis à vous lire. Ç'a même été assez drôle par moments. L'un d'eux me poursuivait partout pour me demander : « Mais pourquoi ne parlez-vous pas de la sensibilité de Claudel? Parlerez-vous de la sensibilité de Claudel? » Je n'ai jamais pu lui faire définir ce qu'il appelait votre sensibilité.

Je vois, en relisant votre lettre^ que vous regrettez mon silence sur la sensation active

GORHKSPONDAINCE

et le mouvement indépendant du déplacement local. Sur la première question c'est bien en effet la nécessité de mon point de vue qui m'a empêché d'être plus explicite. Je considérais le monde dans sa totalité occupé à naître^ et je ne me suis pas inquiété de la façon dont les individus percevaient, en s'appuyant sur leur contour, les formes circumvoisines. J'avais bien compris cela cependant et senti combien c'était important. Mais j'ai été obligé à bien des sacrifices.

Sur le mouvement indépendant du déplacement local (je pense que vous voulez parler de la vibration intérieure et de ce reploiement sur lui-même de l'élan qui se heurte aux limites de l'être), j'ai bien dit quelque chose (p. 170). Mais peut-être n'ai-je pas suffisamment insisté. — Si vous le désirez je reprendrai tout cela avec le reste dans un appendice. Mais dites-moi si ce sont bien là les deux questions que vous trouvez insuffisamment traitées.

Je vous remercie de ce que vous me dites sur votre travail. Avec quelle impatience j'at-

A PAUL CLAUDEL

tends VOS Odes! — J'ai toujours été blessé comme d'une impudeui^ par ces divagations sur r Infini, et cette manière de s'extasier sur ce que le ciel n'a pas de fond. En vérité ce n'est pas, comme vous le dites, une idée d'enfant et de barbare, mais une idée de faux savant à qui les considérations astronomiques tournent la tête, — que de croire le monde admirable parce qu'on ne sait par quel bout le prendre. Les primitifs n'ont, que je sache, jamais imaginé un univers sans fin» Ils sentaient bien qu'à toute maison il faut un toit et des murs. — Ceci est en contradiction directe avec ce que je disais dans ma Méditation sur V Extrême-Occident. Mais j'ai dit tant de bêtises dans ma courte vie. Et cette Méditation est une des plus grosses, — que j'écrivis rapidement et séduit par je ne sais quel mauvais démon. Cette expérience m'apprendra à tourner plusieurs fois ma langue dans la bouche avant de parler.

J'ai essayé, ainsi que vous me le demandez, de prier pour être avec vous. Je ne

peux pas y réussir, tant j'en ai perdu l'habitude. Je vous promets de faire tout mon possible. Mais voyez-vous, je suis un tel enfant, malgré mes vingt-deux ans. Je passe ma vie à sauter du plus profond désespoir à la plus ridicule exaltation. J'ai de ces moments où j'ai le goût de la mort dans la bouche, où je sais bien que tout est fini, qu'il n'y a plus rien à attendre. Cela dure quatre jours, qui sont des siècles.

Puis je m'enlève, je plane, je suis fort, je commande, et de grands souffles d'orgueil me gonflent. Jusqu'à la nouvelle rechute. Quand je suis en bas, alors quelquefois je sens le besoin de dire : mon Dieu, mon Dieu, et de me jeter à genoux et de remuer les lèvres. Mais sitôt guéri je suis incapable de tout recueillement, je ne sens plus que la tempête de ma puissance et cette légèreté admirable qui transporte.

Je vous promets de faire tout ce que je pourrai — c'est bien peu — pour prier avec vous.

A PAUL CLAUDEL

Je passe à un autre sujet bien différent. Il faudra que vous me pardonniez encore l'incohérence de cette lettre. — Ce que vous dites de Rimbaud. — Comme je suis heureux de voir qu'il a été quelque chose pour vous ! Mon ami Fournier (dont je crois vous avoir parlé) et moi avions cru sentir dans Connaissance de VEst certains souvenirs de lui. — N'est-ce pas qu'il est, lui, le grand poète terrible, dont on ne parle pas, parce qu'on en a un peu peur? Je voudrais bien que vous me disiez ce que vous en pensez.

Je me déciderai peut-être à rédiger certaines idées amusantes que j'ai sous le titre : Introduction à une métaphysique du rêç^e. Ce serait un bon moyen, tout en disant certaines choses sérieuses, de se moquer des professeurs de philosophie.

Je vous ai déjà fourni tant de fois l'occasion de me pardonner que vous ne pourrez pas cette fois encore me refuser votre indul-

CORRESPOJNDAJNCE

gence pour toutes les petitesses et toutes les incohérences que je vous écris.

Je vous supplie de croire à ma très profonde et très respectueuse affection d'enfant insupportable.

Jacques Rivière.

A Jacques Rwière.

Tien-Tsin, le 12 mars 1908.

Je reçois à Tintant votre lettre et le numéro de V Occident qui contient la fin de votre étude sur mon compte et je vous réponds immédiatement pour être sûr de ne rien oublier, en procédant article par article comme le Mons. Grewgious de Dickens.

— Je suis très fier et très content de votre étude qui est le premier travail raisonné que Ton ait fait sur mon compte. Que de choses vous avez dégagées de ce qui paraît à bien des gens (peut-être à moi-même) un fouillis inex-

tricable! Bien entendu je me rends compte des omissions auxquelles la nécessité de toute construction oblige. Cependant je dois vous faire trois remarques à la première desquelles seule j'attache une certaine importance.

« L'âme ne diffère point de Dieu par sa substance (p. 27) » serait nettement une hérésie. La substance même de l'âme est de différer de Dieu. Reste à savoir comment le simple peut différer du simple. C'est là un des points où ma théorie n'est pas achevée et ne présente que ce que les maçons appellent des « corbeaux ». (De même pour la distinction de l'esprit et de la matière.) Dans la question de la simplicité de l'âme j'ai suivi la théorie classique et thomiste. Reste à savoir jusqu'à quel point la simplicité exclut la composition. Exemple : Dieu est simple bien qu'en trois personnes. J'ai plutôt une tendance aujourd'hui à regarder la simplicité comme un élément anormal, artificiel, violent, et d'ailleurs illusoire. Rien n'existe sans un certain rapport interne.

J'ai moi-même employé un langage défectueux dans la citation que vous faites

COW RESPOINI) A.NCK

page 269, lignes 7 et suivantes. La dernière encyclique nous rappelle justement qu'entre Dieu et l'homme il y a un rapport de convenance et non pas de nécessité. Autrement nous tomberions dans le panthéisme.

Par mouvement indépendant du déplacement local, j'entends en particulier les alternatives de tension et détension, d'acte et de puissance, en un mot la vibration substantielle sur laquelle, après la mort, toute connaissance pourra s'insérer comme la perception actuelle sur la vibration de nos sens. La vie après la mort sera une information consciente, une auto-reproduction en une image ou différence exquise de Dieu considéré en face.

Sur le péché, on me fait souvent dans les discussions cette objection : « La confession est une chose trop commode ! Il suffit d'un mea culpa pour se laver de toute une série de fautes et de maux que vous avez déclanchés. » Oui, mais il est consolant de penser que le péché produit de bons résultats comme de mauvais. Uaç^eu nous ôte notre responsabilité personnelle.

Ce que vous me dites au sujet de l'infini est excellent. J'espère que tous les bons esprits seront bientôt débarrassés de cet affreux incubus qui a pesé sur les générations antérieures. Kant dit que l'espace ne peut être limité par le non-espace. C'est là un pur sophisme. La position d'un point ne peut être donnée que par les autres points existants. Quand sa position par rapport à ces points est déterminée, le problème est complètement résolu. Une limite n'est qu'une section entre deux parties homogènes ; là où il y a non plus homogénéité mais négation il n'y a plus de limite. C'est toujours la confusion kantienne des divers ordres de connaissance. C'est ainsi qu'il dénie toute valeur à la connaissance sensible parce qu'elle n'est pas la connaissance raisonnable. Mais chaque chose a ses instruments appropriés. C'est comme si nous n'en croyions pas nos oreilles, parce que nous ne pouvons nous en servir pour respirer un parfum.

De même pour l'infiniment divisible : une

ligne peut toujours être coupée en infiniment de morceaux, mais non pas un enfant ni un triangle qui sont insécables, ni même le mouvement, mais la ligne seule qui est son image immobile. Toutes les antinomies de Kant reposent sur la faculté de l'imagination de se représenter, d'ajouter inépuisablement l'unité.

Rimbaud a été l'influence capitale que j'ai subie. D'autres, et principalement Shakespeare, Eschyle, Dante et Dostoïevsky ont été mes maîtres et m'ont montré les secrets de mon art. Mais Rimbaud seul a eu une action que j'appellerai séminale et paternelle et qui me fait réellement croire qu'il y a une génération dans l'ordre des esprits comme dans celle des corps. Je me rappellerai toujours cette matinée de juin 1886 où j'achetai cette petite livraison de la Vogue qui contenait le début des Illuminations. C'en fut vraiment une pour moi. Je sortais enfin de ce monde hideux de Taine, de Renan et des autres Moloch du dix-neuvième siècle, de ce bagne, de cette affreuse mécanique

entièrement gouvernée par des lois parfaitement inflexibles et pour comble d'horreur connaissables et enseignables. (Les automates m'ont toujours inspiré une espèce d'horreur hystérique.) J'avais la révélation du surnaturel. Le génie se montre là sous sa forme la plus sublime et la plus pure, comme une inspiration réellement venue d'on ne sait où.

Voilà déjà un an que nous correspondons. C'est le moment de faire le bilan de nos relations. Vous m'avez causé de vives joies car quel auteur n'aimerait avoir sa pensée ainsi embrassée et étudiée — et de plus grandes déceptions encore. J'espère qu'à vous aussi nos entretiens auront été profitables. Dieu entre et séjourne plus facilement dans une maison bien ordonnée. Mais le plus grand ennemi de l'Esprit Saint est la pensée qu'on vaut quelque chose.

Puisque vous fréquentez la Vierge de Notre-Dame, vous devriez bien lui dire qu'elle me fasse quitter Tien-Tsin où je m'ennuie fort, avec mon conseil municipal et trois

journalistes dont je viens d'être obligé d'expulser le plus dégoûtant.

Je vous serre la main.

P. Claudel.

Le plus sûr moyen de vous fondre le cœur serait de voir et de secourir les pauvres. Que n'entrez-vous dans une conférence de Saint Vincent de Paul? Tout d'abord ce serait une excellente humiliation d'amour-propre, et ensuite vous secourriez vos frères souffrants et vous feriez un acte d'amour pratique et efficace envers cette image de Dieu qui ne serait pas laissé sans récompense.

A Paul Claudel.

Dimanche de Pâques, 19 avril 1908.

Mon cher grand ami,

Je suis un peu en retard avec vous. Vous comprendrez, par ce que je vous dirai en finissant, que j'aie pu avoir des distractions excusables.

A PAUL CLAUDEL

A votre lettre j'ai beaucoup de choses à répondre et d'abord sur la critique que vous me faites d'avoir, dans mon article, parlé d'une confusion de substance entre l'âme et DieUe J'avoue que je ne me suis^appuyé sur aucun texte de vos œuvres, que par conséquent j'ai eu tort de vous attribuer cette idée.

Cependant je me demande si elle n'est pas impliquée dans le christianisme même ou du moins dans la théologie chrétienne. Et le fait qu'avec une admirable franchise vous avouez votre système incomplet et inachevé sur ce point me confirme dans cette opinion, qui m'est venue en étudiant pour un ouvrage de philosophie la Théodicée de Fénelon. En effet, vous savez que Fénelon a passé son temps à se retenir sur la pente du panthéisme auquel sa doctrine conduit inévitablement. Je veux bien, et c'est ce que dans mon mémoire j'ai essayé de démontrer, que son quiétisme soit pour une bonne part dans cette tendance de son système philosophique. Mais j'en suis venu à me demander

si cela ne vient pas de plus haut et d'une idée essentielle au christianisme.

Ce n'est pas seulement, il me semble, par Fénelon que toute la perfection de la créature est attribuée à Dieu, restituée à Dieu, remise en Dieu. La théologie chrétienne conçoit Dieu comme tout, la créature comme rien, j'entends dans l'ordre de la perfection. — Mais d'après une autre théorie, la perfection se confond avec l'être, n'est autre chose que l'être ; tout être est bon ; toute bonté est quelque être ; l'infiniment bon est l'être infini. Être bon et être simplement, c'est une même chose* — Donc si l'on rapporte à Dieu toute la perfection, on lui rapporte tout l'être. Et l'on ne peut dire que ce rapport est uniquement une désignation d'origine ; je prétends qu'il faut l'entendre comme une attribution réelle à Dieu de cet être, comme une affirmation qu'il le possède seul actuellement, que cet être est en lui. Car que signifient les mots d' écoulement^ de communication de sa perfection infinie? La bonté de Dieu, qui est son être, peut-elle lui être partiellement

A PAUL CLAUDEL

soustraite, et peut-elle être logée provisoirement dans des individus distincts de lui? Cela jie veut rien dire. La participation à l'être de Dieu est forcément une confusion de substance avec lui, puisqu'il ne peut rien être dérobé de sa perfection sans en diminuer l'infinité, sans par suite lui ôter sa qualité de Dieu, En attribuant toute la perfection des créatures au Créateur, vous empêchez toute distinction substantielle entre eux.

Vous direz peut-être qu'il n'est pas de foi que l'être et la perfection soient identiques, par conséquent qu'on peut replacer en Dieu la perfection des êtres finis sans replacer en lui leur existence. Mais je vous demande alors ce que sera l'être s'il n'est pas la perfection, ou la perfection si elle n'est pas l'être. Si l'être n'est pas une perfection, en donnant l'être aux créatures Dieu leur a donné quelque chose de mauvais ; elles ne sont donc pas responsables de ce qui leur sera par cet être inspiré de coupable. D'autre part, si la perfection n'est pas de l'être, qu'est-elle de réel, de positif? Sera-t-elle la

limite de l'être? Mais en Dieu l'infinie perfection est justement l'infinité de l'être. Il n'y a de positif que l'être ; or la perfection est nécessairement quelque chose de positif ; donc elle est de l'être.

L'être et la perfection étant une même chose, en restituant à Dieu la perfection de la créature (et l'on est forcé de la lui reconnaître comme une possession actuelle), on identifie l'être de celle-ci avec l'Être divin.

— Par conséquent le christianisme théologique est de tendance panthéistique.

Et le fait le confirme, puisque je constate d'une part les expressions extraordinairement hardies des Pères et des Mystiques sur la confusion de substance {Périt quodam modo humana meus et fit dwina. Saint Augustin.

— Nihil amare in homine^ nisiDeum. Id. etc.), d'autre part votre embarras sur cette question.

L'explication que vous esquissez de la distinction de l'âme et de Dieu par l'approfondissement de la notion de la simplicité est séduisante. Mais comment, en admettant

A PAUL CLAUDEL

même que le simple soit compatible avec la composition, cela prouvera-t-il que l'âme se sépare de Dieu, après ce que j'ai dit? Que sa simplicité soit une contraction différente de la contraction qu'est la simplicité divine, cela n'empêche qu'en rapportant à Dieu la perfection qu'elle renferme, on rapportera . à Dieu son existence actuelle elle-même.

Pour être loyal, je dois avouer qu'on peut faire à mon raisonnement une objection, d'ailleurs ancienne, qui est au moins grave. On dira que Dieu renferme toute la perfection intensivement, mais non extensivement, et l'être par conséquent de la même façon.

Mais d'abord quand on lui rapporte la perfection des créatures, c'est celle de telle et telle créature particulière, c'est le total des perfections restreintes de tous les êtres actuellement existants : c'est donc la perfection extensive. Sinon, si l'on veut dire seulement que la perfection de tel individu a son modèle, son correspondant, dans la perfection intensive et indivisible de Dieu, d'où provient cette perfection particulière, distincte de celle

GORRESPOKDAINCE

divine? L'être se l'est-il donnée lui-même? Ou si c'est Dieu, où l'a-t-il prise hors de lui, où existait-elle, comment Ta-t-il créée sans l'extraire de lui-même?

De plus je ne vois pas ce que c'est que posséder tout l'être intensivement, et non extensivement. Il n'y a de totalité intensive distincte de l'extensive que d'une qualité. Mais l'existence est quelque chose dont le maximum ne peut être qu'un total numérique, que l'ensemble de toutes les existences.

Je m'arrête ici, parce que je voulais simplement m'amuser à vous proposer ces réflexions. Je crois qu'on pourrait les continuer indéfiniment, sans arriver à aucun résultat positif. Mais je crois en avoir assez dit pour prouver ce que je voulais, savoir que la vérité chrétienne se met en danger quand elle prétend s'appuyer sur la philosophie.

Cette notion abstraite de Dieu, dont la théologie cartésienne du dix-septième siècle prétendait extraire toute vérité, est en réalité une source inépuisable de propositions

A PAUL CLAUDEL

contradictoires. De plus en plus je ne conçois qu'une façon de se représenter Dieu. Je vois un vieillard avec de la barbe parmi des nuages sillonnés par la foudre. Ou bien Jésus à la crèche, Jésus vivant, visible, sensuel, et m'ouvrant les bras. C'est tout de même pour cela, pour avoir créé et conservé de Dieu une image humaine, concrète, toujours présente et immédiatement adorable, que le christianisme non théologique est merveilleux. Ce sont des pédants ou des fous ceux qui nient la religion à cause de ce qu'ils y trouvent de trop concret. On révèle sa petitesse d'âme en s'ofîensant d'avoir à croire une Histoire de Dieu. Toute iconoclastie est un méfait de cerveaux vidés par l'abstraction.

Je n'aime, je ne comprends, je ne crois que ce que je touche, que ce qui est à la mesure de mes sens et sous ma main, et qui laisse un goût sur mes lèvres. Il faut être étrangement égaré, et surtout bien ignorant, pour croire qu'une méthode et quelques concepts peuvent nous procurer du réel. Il faut n'avoir jamais manié les idées, senti combien elles sont déli-

cieuses à transmuer, à modeler, à dissiper, pour croire qu'elles aient une correspondance quelconque avec de l'être. Je prétends avec n'importe quelle idée, en usant simplement de sa plasticité essentielle, former n'importe quel système, ou même deux systèmes contraires successivement. Il est vertigineux que les gens qui s'occupent de philosophie comprennent si mal quel jeu admirablement divers, voluptueux, libre et vain, elle est.

Je lis Wallace. C'est passionnant par la lente démonstration qui germe et émane peu à peu de cet énorme entassement de faits précis. Mais combien j'ai peu besoin de cela, de cette argumentation, de cette confirmation télescopique et photographique. Ne voisje pas du premier coup d'œil que le monde est fermé, qu'il est composé comme un poème, réglé dans tous ses mouvements par une âme centrale? Et n'atteindrais-je pas les étoiles les plus éloignées si je voulais, puisque

A PAUL CLAUDEL

je les vois et que je n'en vois pas d'autres?

Ceux qui ont besoin de Wallace pour croire à l'unité de l'univers, ce sont ceux qui ont besoin qu'on leur confirme un paysage par une photographie.

Rien ne m'est prouvé que par le contact.

En terminant, je dois et je veux vous annoncer que je suis fiancé. Je sens que cela va vous étonner beaucoup et peut-être vous inquiéter un peu pour moi. Mais je suis sûr, admirablement sûr, je suis fort et heureux. J'ai beaucoup lutté, résisté, cherché à aller contre moi-même. Je n'ai pas pu. Et maintenant je suis apaisé, parce que je suis « perdu »• Vous vous souvenez de mes tourments que je vous écrivais, et auxquels je cherchais des remèdes, puis du moment où je vous ai écrit que je connaissais une joie. C'était le moment où je me suis donné.

Maintenant je n'ai presque plus d'inquiétudes. Je vois clair en bien des choses. Je suis

GORKESPONDANGE

guéri de ma littérature. Un tas d'insupportables désirs m'ont été enlevés. Je ne me regarde plus, je ne m'attife plus, et du coup je me comprends mieux.

Je suis très heureux et très fort. Je crois que je vous dois d'avoir pris à l'égard de \oi-même une attitude plus simple, qui seule m'a permis de démêler en moi ce qu'il y avait de vrai. Je vous en ai beaucoup de reconnaissance et d'affection. Peut-être à la longue me transformerez-vous tout à fait.

Je vous prie de croire à ma très profonde et respectueuse affection.

Jacques Rivière.

A Jacques Rivière.

Tien-Tsin, le 11 mai 1908.

Votre argumentation part d'une confusion logique entre le quelque semblable et le tout identique. Le quelque être ne peut être tout

A JACQUES RÎVIÈRE 155

Vêtre^ car celui-ci, s'il souffrait partage ou division, cesserait en cela d'être tout l'être. Il y a là une différence radicale, substantielle. L'objet logique est défini par le point où il s'arrête. Or Dieu est parfait, il n'est donc point du tout là où il n'y a pas perfection actuelle, c'est-à-dire où est encore un mélange quelconque de puissance à l'acte. De même qu'il ne peut y avoir plusieurs Dieu, il ne peut y avoir plusieurs perfections, puisque le propre en est de ne point comporter partage. Mais si l'homme n'est pas Dieu, il est de Dieu, dont il est une image, et c'est dans ce sens que nous pouvons même dire qu'il est Dieu, comme du premier coup nous disons devant certains tableaux : « C'est un Rubens, c'est un Manet. » Cependant la similitude n'est pas complète, car l'artiste se sépare de son œuvre lorsqu'il l'abandonne, mais la création est une œuvre à laquelle le Créateur ne cesse de penser. Il nous donne la vie comme la mère à son fils, dont cependant elle reste différente ; exposé à l'objectif secret de notre puissance vitale, il se laisse continuellement

tirer ; nous ne partageons pas sa perfection, puisque Un ne peut être partagé, mais nous concevons à son contact notre perfection particulière. Nous sommes cependant quelque chose de Dieu, un acte spécial de sa volonté, comme un motif de Beethoven qui prendrait une existence propre. (De là Ténormité de l'impiété et du mal, et de la souillure que nous imprimons à l'image divine.) Et étant de Dieu, nous sommes aussi en Dieu selon la parole de l'apôtre : In Deo çwimus et moç^emus et sumus. Il est de foi d'ailleurs que Dieu est partout, puisque tout est son œuvre.

Cette idée de partage de l'Être de Dieu est un reste des fausses conceptions du dixneuvième siècle et de sa notion de la substance inerte, de la matière indifférente.

En fait aucun être ne supporte de partage, que dire de l'Être par excellence? qui n'est pas seulement tel par abstraction et retranchement de toutes qualités sensibles, mais dont la perfection est le mode, la condition d'être nécessaire.

Telles sont du moins mes vues sur ce point, qui ont, je crois, une bonne part de théologie certaine en elles. Nous pouvons affirmer la différence substantielle de l'homme et de Dieu, du parfait et de l'imparfait, mais naturellement je ne puis vous la montrer^ car il faudrait vous donner à la fois une vue directe et côte à côte de ces deux substances, ce qui est impossible en cette vie.

Ceci m'amène à une autre partie de votre lettre que je n'aime pas. Je n'aime pas le ton dégagé avec lequel vous parlez des plus hautes facultés de notre esprit, comme si elles ne servaient qu'à notre amusement et à notre récréation. L'ignoble Renan a écrit une quantité de drôleries à ce sujet, et à sa suite une bande de farceurs méprisables, parmi lesquels ne vous mélangez pas, même un mqment, comme un honnête garçon parmi de sales étudiants. Parce que notre intelligence bornée ne nous donne pas des vues ^ claires de tout, ce n'est pas une raison pour nous méfier d'elle dans les champs où elle ^

GORllESPONJJAINCE

son exercice légitime. J'ai horreur du gaspillage et du mépris des dons de Dieu, spécialement des plus admirables. Dire que l'intelligence ne sert qu'à nous amuser, c'est comme si l'on disait que l'imagination poétique ne sert qu'à la fabrication de sonnets parnassiens et de revues de fin d'année, hû vérité est que les facultés intellectuelles ne peuvent s'exercer sans méthode et sans un esprit profondément sincère et posé. Considérez l'infinité de précautions que prennent les astronomes pour assurer la sincérité de leurs instruments. La scolastique avait autrefois, sur les principes d'Aristote, institué à cet égard une admirable et patiente discipline. Depuis qu'elle a dispeiru nous sommes tombés dans le roman et dans un chaos d'affirmations légères et pétulantes au milieu desquelles il n'est pas étonnant qu'un jeune homme se trouve d'abord étourdi.

Je crois que nous pouvons nous faire de Dieu le Père une autre idée que celle d'un vieillard barbu. C'est de ce côté qu'est

la frontière sacrée de notre esprit, où l'homme laissant derrière lui ses sens, comme Moïse quittant ses sandales au devant du buisson ardent et comme Jésus laissant derrière lui les trois apôtres, prie d'un peu plus loin, « à la distance d'un jet de pierre », muni seulement de son cœur et de son intelligence. C'est là que commence l'épouvante métaphysique, cette « aphasie extatique » dont parle Plotin. Combien plus aiguë et plus intense cette idée que nous avons de Dieu que celle que nous avons d'un objet usuel, bien que nous ne puissions l'exprimer !

Il me reste assez de papier pour vous envoyer mes félicitations bien sincères de votre prochain mariage, en même temps que mes vœux affectueux de bonheur, pour vous et votre fiancée. Pourquoi me dites-vous que vous êtes « perdu »? Il y a simplement dans votre vie une part croissante faite à l'ordre et au devoir, et j'y vois un dessein de Dieu dont je me réjouis. J'espère que l'ordre partiel vous mènera à l'ordre suprême.

Je vous serre amicalement la main et vous

prie de présenter mes hommages à votre fiancée.

P, Claudel.

A Paul Claudel.

Paris, 27 juin 1908.

Mon cher ami,

Laissez-moi vous dire d'abord combien ma fiancée et moi. avons été émus par vos vœux et vos félicitations. Je vous assure que cela a été pour nous deux quelque chose de très considérable. Si je vous ai dit que j'étais perdu^ c'était avec une ironie, et pour faire entendre au contraire combien je me sentais sauvé.

Je n'oppose rien à votre réfutation de mes arguments panthéistes. Je vous avoue que j'ai eu la paresse de réfléchir là-dessus à nouveau.

Mais c'est sur la question de la gratuité de l'intelligence que j'ai à vous répondre.

A PAUL CLAUDEL

Je peux dire que je n'ai jamais reçu une lettre de vous qui ne m'ait été en quelque façon un reproche et qui ne m'ait découvert quelque insincérité que je ne soupçonnais pas. Chaque fois je me suis révolté contre vous et je vous en ai voulu quelques heures. Mais chaque fois j'ai été obligé de reconnaître que vous aviez raison.

Cependant sur ce dernier point la justesse de votre critique vient surtout de ce que je m'étais mal exprimé. Et je tiens à maintenir certaines choses, parce que j'ai constaté et je constate incessamment qu'elles sont tout moi-même.

Je continue à croire que la pensée rationnelle n'est pas un instrument de connaissance véritable, qu'elle ne porte sur rien de réel, qu'elle est sans objectivité. Je ne dis pas cela par affectation scepticiste à la Renan, par dilettantisme et esthétisme. J'aurais horreur d'être confondu avec les « farceurs méprisables » dont vous parlez. Mais je pars ^ d'une expérience : j'observe en moi la façon dont naissent les idées. Je constate que leur

origine est purement intérieure, que tel raisonnement sourd, grandit et s'organise, comme peut sourdre, grandir et s'organiser dans le cerveau d'un peintre telle composition décorative. Même quand il s'agit d'exposer les idées de quelqu'un, mon analyse et ma critique se font en moi de cette façon. Quand je préparais mon mémoire sur Fénelon il m'arrivait d'avoir dans la tête la disposition de tout un chapitre moins un ou deux paragraphes. Alors, en me promenant, tout tranquillement, en insistant et comme en pressant sur ces vides, j'y faisais naître en chacun une idée qui était bien celle qu'il fallait et qui, une fois mise au point, avait tout à fait l'air d'être nécessitée par l'entour, et de traduire exactement une des faces de la doctrine exposée. Elle en avait si bien l'air que les deux professeurs qui ont corrigé mon mémoire m'ont loué pour l'exactitude de mon exposition et le bien-fondé de mon interprétation.

S'il en est ainsi quand il s'agit de critique, que sera-ce quand il s'agira de construction

A PAUL CLAUDEL

et de système. Je suis en face de ce que j'invente comme le peintre qui cligne de Tœil devant son tableau et s'approche pour ajouter une touche par-ci, par-là. Je vois les vides, je suscite deux ou trois idées qui aspirent à les combler, et je choisis celle qui s'harmonise le mieux avec le reste. Comment pourrais-je croire ensuite à l'objectivité d'une construction dont je connais ainsi les trucs, à la vérité d'un spectacle dont j'ai vu de la coulisse les répétitions? Je vous dis qu'avec des idées on peut faire ce qu'on veut, et faire dire aux mêmes successivement oui et non.

Vous allez objecter que si je doute de la valeur de mes idées, c'est que je ne soumets pas leur genèse aux règles logiques et scolastiques. Mais qui me garantit la valeur de ces règles, qui me dit qu'en raisonnant juste j'atteindrai le réel? Les scolastiques euxmêmes n'ont pas voulu confondre la logique formelle avec sa matière, et ils ont bien pensé qu'on pouvait faire fonctionner la machine logique avec une merveilleuse précision sans qu'elle fabriquât aucun produit. Encore

une fois rien d'intrinsèque ne peut m'assurer la réalité de la pensée. Et l'observation me fait constater que la pensée se forme sans aucune préoccupation d'être objective. C'est par un mirage que j'en projette le contenu hors de moi, comme on a pu considérer l'extériorité de la sensation comme une hallucination.

Je pourrais et je voudrais montrer comment tous les grands systèmes ont été conçus par leur auteur d'une manière uniquement artistique. On pourrait dessiner la métaphysique de Platon, de Descartes, de Malebranche, de Spinosa. Et vous direz que c'est parce qu'on pourrait en montrer ainsi la genèse, que leur doctrine est fausse. Mais pourquoi croirais-je que la métaphysique chrétienne a été fondée et édifiée autrement?

Peut-être ces justifications de mon apparent dilettantisme ne vous paraîtront-elles pas suffisantes. La raison la plus profonde en est dans cette espèce de doute, de clairvoyance secrète qui m'empêche de prendre au sérieux ce que je pense, et qui est le fonds

A PAUL CLAUDEL

même de mon esprit, sa constitution essentielle. Dès mon enfance je me suis toujours demandé en face de chaque opinion exprimée : Pourquoi pense-t-il cela? Et toujours j'ai trouvé des raisons très différentes assurément de celles qu'aurait données la personne pour justifier sa pensée. Je trouve que Nietzsche a admirablement montré la source d'une foule d'affirmations, même scientifiques, qui se donnent pour impersonnelles et dictées par les faits eux-mêmes, tandis qu'elles ne sont que des vues pratiques sans véritable objectivité. La seule manière légitime de dire que l'intelligence est objective, c'est d'expliquer avec Karit que c'est parce qu'elle crée son objet. Mais que m'importe cette objectivité s'il n'y a de vraiment réel que le noumène !

Ne vous indignez pas trop de ce tissu d'impiétés. Songez qu'il ne me serait possible d'être d'accord avec vous sur l'adaptation de l'intelligence à sa fin, que si j'avais la foi. On n'a les fois spéciales que lorsqu'on a la foi centrale et vitale. Ou tout l'un, ou tout l'autre. Ce qui me dégoûte, ou plutôt me fait

rire, c'est de voir des gens sans religion qui donnent dans toutes les naïvetés et toutes les crédulités, c'est de voir des professeurs de philosophie persuadés, malgré l'expérience de tant d'innombrables échecs avant eux, qu'on peut encore arriver à connaître la vérité par la raison et qu'il n'est pas besoin d'une préalable adhésion du cœur aux « mystères ».

J'ajoute que, même s'il était reconnu que l'intelligence n'est qu'un jeu, ce ne me semblerait pas pour elle une aussi grave déchéance que vous le dites. Le jeu est encore ce qu'il y a de meilleur en notre vie. Que sont tous les arts sinon des jeux? Quand se veut-on vraiment libre et fort si ce n'est quand on joue? C'est là que tout l'être se rassemble, comme un fauve qui va bondir, et c'est là qu'il se détend d'un seul mouvement ; c'est là seulement qu'il trouve son unité véritable, parce qu'alors il s'arrache à ses divisions, ses hésitations, ses craintes, ses scrupules, et devient un geste, un élan, une force en déploiement. C'est là seulement qu'il fait quelque chose qui compte, et non quand

A PAUL GLAUDÈL

il travaille à des besognes misérables, obscures et vaines, aussi inutiles que les balayages interminablement recommencés de la cour du quartier.

Répondez-moi et ne me cessez pas votre affection qui m'est très chère. Je vous prie d'accepter l'assurance de mon humble et très profonde amitié.

Jacques Rivière.

A Paul Claudel.

Paris, 29 novembre 1908.

Mon cher grand ami,

Voilà deux mois entiers que j'hésite à vous écrire, distrait par mille tracas de besogne universitaire, et surtout me demandant avec anxiété si votre silence à ma dernière lettre ne signifie pas que j'ai lassé votre patience inlassable par mes petites subtilités et mes ergotages. Je ne vous expliquerai pas pour-

GOK RESPONDANGE

quoi je ne vous ai pas dit ma joie de la naissance de votre fils, laquelle, comme tout ce qui vous touche, m'a beaucoup ému. J'en suis encore à me demander ce qui m'a empêché de vous écrire à ce moment.

J'ai eu le frisson quelquefois en songeant à la masse de sottises, d'emphases, de nullités, que vous avez reçues de moi. Et je donnerais beaucoup pour que vous anéantissiez toutes mes lettres.

Et pourtant que vous dirais- je d'autre maintenant? Je ne suis ni plus près du christianisme, ni plus confiant dans la vie, je n'ai pas plus de droit qu'avant à me croire votre ami. Mais je voudrais que vous me conserviez, malgré tout ce que vous estimez mes faiblesses et mes erreurs, un peu de l'affection que vous sembliez avoir pour moi.

Je suis trop fatigué par la préparation de mon agrégation, qui devient pour moi très importante parce qu'elle est la condition de mon mariage, pour pouvoir vous parler de quoi que ce soit d'intéressant.

A PAUL CLAUDEL

Pendant ces vacances j'ai beaucoup pensé à ce que sera mon livre. Je sentais une vraie fièvre à l'imaginer. Mais il vous déplairait, et ce sera assez pour vous de le lire quand il sera écrit.

J'ai déposé, il y a trois mois, au Mercure^ mon Introduction à une métaphysique du rêi^e dont je vous avais, je crois, parlé, et depuis ce temps-là je n'en ai plus eu aucune nouvelle* On ne peut même pas me dire si c'est refusé.

— Avez-vous lu le Bouclier du Zodiaque de Suarès? C'est un livre admirable et terrible et insupportable, un de ces livres avec lesquels on ne peut pas vivre et dont on ne peut se détacher. C'était le seul qui fût digne de vous répondre.

Avez-vous reçu la Grande Reç>ue que je vous ai envoyée, et qui renfermait un Essa\ déjà ancien, et un peu renié, de mon ami Fournier?

Je vous prie d'excuser le décousu de cette lettre qui n'est que pour que vous y répondiez et me disiez que je suis pardonné.

GORRESPOiNDANCE

Je vous prie de croire à ma très respectueuse et profonde amitié.

Jacques Rivière.

A Jacques Rwière.

Tien-Tsin, 19 décembre 1908.

Mon cher ami,

Je viens de recevoir votre petite lettre. Je suis heureux de l'amitié que vous me témoignez, croyez que je vous conserve la mienne. Si j'ai laissé votre dernière lettre sans réponse, c'est que l'utilité de notre correspondance ne m'apparaissait plus. Si je vous écrivais, c'était dans l'espérance fraternelle de vous faire du bien et non pour m'engager dans de stériles controverses philosophiques pour lesquelles je n'ai ni goût, ni compétence. Je vois que vous êtes sorti de cette période de crise morale par laquelle passent les meilleurs de chaque génération qui arrive, à la manière dont on en sort d'habitude. Ne regrettez pas les confidences que vous m'avez faites et que je suis honoré

d'avoir reçues. Aujourd'hui vous me semblez aller plutôt du côté de Renan et de Gourmont que du mien. Ce n'est pas à moi qu'il faut faire l'apologie du a jeu)). Je ne suis pas un bel esprit, je suis un homme simple et sérieux ; comme artiste je méprise les virtuoses et je ne comprends pas les plaisants. Le ricanement, depuis Voltaire jusqu'à Anatole France, m'a toujours paru le signe des réprouvés. Dès qu'un homme est possédé de la haine de Dieu, il ne peut plus s'empêcher de rire. '

Je connais X... depuis quatre ans et je l'ai beaucoup fréquenté à mon passage à Paris. C'est un cœur profondément malade et souffrant, qui m'a donné, comme la plupart de ceux qui se sont ouverts à moi, l'amertume de constater mon impuissance. L'art n'est qu'une pâle contrefaçon de la sainteté. Ses rayons sans chaleur ne font pousser qu'une végétation sans racines, plus éphémère que celle des jardins d'Adonis. Ses livres sont pleins de talent, mais cui bono? Tous les grands écrivains du siècle qui vient de finir ne nous ont -ils pas assez ressassé le

CD W IlESPONDANCE

néant de la vie, l'illusion de toute joie, la seule certitude de l'enfer et du désespoir? Qu'ils mangent donc ce pain de l'art et du rêve auquel ils trouvent tant de saveur. Quant à moi je crois à un Dieu bon et à une vie qui est pour de bon et où il n'est pas indifférent de prendre un chemin ou l'autre.

Adieu, mon cher ami, je vous serre bien affectueusement la main et, au seuil de cette nouvelle année, vous souhaite beaucoup de succès et de bonheur dans cette vie où vous entrez.

P. Claudel.

A Jacques Rwière.

Consulat de France à Tien-Tsin, 20 décembre 1908.

Mon cher ami,

A peine avais-je mis ma lettre à la poste que je me reprochais d'avoir laissé s'y exagérer une partie des sentiments que je ressens à votre égard. C'est un mauvais aspect de ma tour-

nure d'esprit cléricale que cette espèce de jalousie à l'égard des gens auxquels je crois pouvoir faire du bien. Dieu saura se passer de moi pour cela et se débrouiller tout seul avec vous comme j'en ai le ferme espoir. Il vous accorde déjà une des plus grandes grâces que puisse recevoir un homme, celle de la « nécessité ». Mais je fondais de grands espoirs sur vous. Un peu de tristesse est excusable. Vous allez être professeur et écrivain. Quelle responsabilité pour vous ! J'espère que vous n'imposerez pas sur les épaules de ces jeunes gens dont vous allez à votre tour devenir le guide une partie de cette charge dont vous-même avez été accablé. Il est si facile de démolir et de douter et il est si long au contraire de faire et de construire.

Je vous serre affectueusement la main et présente mes hommages à votre fiancée.

P. Claudel.

P.'S. — Je viens d'envoyer à VOccident le manuscrit des Cinq Odes. Mais l'impression sera sans doute très longue.

A Paul Claudel.

Paris, 17 janvier 1909.

Mon cher grand ami,

Votre première lettre m'avait été très cruelle. Naturellement je ne doutais pas que vous n'eussiez raison. Mais j'aurais voulu que vous eussiez un peu tort. La seconde m'a fait du bien et m'a rendu du courage pour vous répondre.

Je vous promets formellement de ne plus vous ennuyer avec des discussions philosophiques. Si vous saviez comme je suis déjà loin du « jeu »! Si vous saviez comme il est injuste de me rejeter du côté de Renan et de Gourmont ! De Gourmont, ce misérable physiologiste ! Peut-être ai- je pu donner prétexte à ces assimilations, par des apparences de scepticisme. Mais mon scepticisme est passionné, aveugle, tendu. Croyez-vous que

A PAUL CLAUDEL 175

je veuille faire le dilettante? Au fond je ne demande qu'à posséder, et sans cesse je vais vers des possessions que je crois qui vont être définitives. Est-ce ma faute si je constate qu'elles ne peuvent l'être? Mon scepticisme c'est ma déception, c'est ma perpétuelle mésaventure. Mais si j'ai pu paraître quelquefois en faire une complaisance, soyez sûr que ce n'était que par ironie.

Il y a des moments où je suis intimement persuadé que je redeviendrai chrétien. Je ne peux pas imaginer comment, mais je le crois. Laissez-moi donc ne pas me séparer de vous et que je puisse vous sentir sans cesse près de moi. Il ne vous en coûtera que quelques brèves lettres de temps en temps, et, si vous venez en France en juin comme on me l'a dit, de m'accorder la permision d'aller vous voir.

Je ne sais pas ce que vous penserez du livre que je porte dans ma tête, quand il sera écrit. Il vous déplaira sans doute à cause qu'il sera tout à fait près du christianisme et cependant en dehors, et tâchant de s'en passer. Mais, quoi que vous puissiez en penser, vous y

comprendrez comment s'allient en moi un si violent effort de croyance, de passion, de spontanéité, et ce que j'appelle une clairvoyance désespérée. Encore une fois mon doute, et ma conception purement plastique des idées ne sont pas des amusements d'amateur, mais le résultat d'un renoncement obligatoire. C'est parce que je crois constater qu'elles sont impropres à toute vérité, que je m'en sers comme d'éléments d'art. Et d'ailleurs je ne veux plus le faire. J'ai bien autre chose à faire.

J'ai vu Mithouard l'autre jour. Il m'a dit qu'il avait reçu vos Odes^ mais qu'il allait y avoir de grandes difficultés d'impression à cause du petit nombre des caractères. Il nous tarde beaucoup (je dis nous parce que nous sommes tout un petit cercle à vous aimer), il nous tarde beaucoup que cela paraisse.

M. F..., que j'ai vu pendant les quelques jours que j'ai passés à Bordeaux, m'a dit que vous lui aviez écrit que Jules Romains avait du talent. C'est un normalien qui prépare en même temps que moi son agrégation de philo-

A PAUL CLAUDEL 177

Sophie. Il est intéressant. Mais il garde jalousement son anonymat (Jules Romains est un pseudonyme) et même ceux qui savent le secret s'accordent pour ne lui parler de rien.

La Nouvelle Rei>ue Française a été suspendue après son premier numéro. André Gide, qui en était un des principaux organisateurs, a trouvé le premier numéro déplaisant, et il compte la recommencer bientôt avec de nouveaux collaborateurs.

Vous allez trouver que cette lettre est encore une « petite lettre ». Pardonnez-la moi. Ce que je voudrais, c'est, même si vous trouvez inutile de me répondre, continuer à vous parler de temps en temps, de façon que si je suis ramené quelque jour vers vous, je vous trouve tout près et je sente votre appui. J'écris affreusement, étant fatigué. Mais vous me comprenez. Je vous prie de croire, mon cher ami, à ma très profonde et très humble amitié.

Jacques Rivière.

A Jacques Rwière.

4 février 1909.

Mon cher ami, Ne vous inquiétez pas de mes coups de boutoir. Si je vous malmène, c'est que je vous aime beaucoup, que j'ai beaucoup pensé à vous et que par suite je suis quelquefois dépité et impatient. J'ai une si grande compassion pour les jeunes gens qui comme moi ont fait leurs premiers pas dans les infectes ténèbres de l'éducation universitaire.jLes premiers principes nous ont fait défaut. Moi qui ai reçu de grandes grâces, et qui suis mille fois plus sûr de la vérité de la religion catholique que de celle du soleil qui m'éclaire, aussi sûr que si j'avais vu le Christ de mes deux yeux, il m'a fallu cependant quatre ans, ayant dès le premier moment la foi aussi complète qu'aujourd'hui, simplement pour triompher du respect humain. Écrivez-moi donc tant que vous

voudrez, mon cher ami. Ce sera une joie pour moi de vous répondre tant que je croirai que mes lettres pourront vous être agréables ou utiles. Je serai en France fin juillet. Pour peu de jours sans doute, car l'hiver noir et sulfureux de Paris me fait peur.

Gide m'a demandé d'écrire dans sa nouvelle revue. Je lui ai envoyé un Hymne du Saint' Sacrement^ un de ceux que j'ai composés pour me délasser du travail de mon nouveau drame, travail très pénible comme lorsqu'il s'agit de changer entièrement sa manière et sa visée. Toute la charpente du bateau craque et peine sous le gouvernail.

J'ai fait la connaissance d'une bien belle âme, un nommé L... M..., un converti, élève de l'École du Caire, qui s'est converti après un long séjour en Orient. Chose curieuse, le motif de sa conversion a été l'étude de la vie d'un musulman qui vers l'an mille fut brûlé pour être allé à la foi catholique. De ces cendres aux plis d'un vieux manuscrit est sortie cette jeune rose. Je reçois de lui des lettres de saint qui me

font tant de joie ! Vous ne savez ce que c'est que d'aimer le Christ et de le voir constamment, dans chaque livre, dans chaque journal qu'on reçoit, insulté, raillé, ou hypocritement loué. Comme on aime ces quelques âmes fraternelles qui aiment encore cet abandonné !

Je vous serre la main.

P. Claudel.

A Paul Claudel.

Bordeaux, 7 avril 1909.

Mon cher grand ami,

Comment m'excuser, après avoir si instamment im^ploré de vous la continuation de notre correspondance, d'être resté si longtemps silencieux? Une foule de distractions, dont la principale et la plus fastidieuse était mon travail à la Sorbonne, m'ont obligé à différer ma lettre jusqu'à ces vacances de Pâques.

A PAUL CLAUDEL

J'avais pourtant une foule de choses à vous dire, que peut-être je ne retrouverai pas toutes.

D'abord le regret que j'ai eu de voir la Jeune fille Violaine obligée d'attendre encore peut-être longtemps la représentation. J'ai souvent imaginé et passionnément souhaité la mise à la scène de vos œuvres. Sans doute il serait bien difficile d'obtenir une perfection, qui serait pourtant là plus que partout ailleurs indispensable. Mais en la supposant réalisée, je crois que l'impression serait terrible sur un public pas trop gâté, dont l'ignorance, à condition qu'elle fût saine, ne serait pas un obstacle. J'ai toujours refusé d'admettre que de ces drames l'un plus que l'autre fût représentable. J'ai toujours pensé qu'ils criaient tous la représentation, que c'était le théâtre le plus « dramatique », au sens habituel du mot, de tous les théâtres. Enfin cela ne pourra plus tarder beaucoup maintenant et, dès que vous n'aurez plus sujet de craindre personnellement, les bonnes volontés ne manqueront pas. J'ai assisté à la

naissance d'un enthousiasme très émouvant parmi nombre de jeunes gens, lorsque l'offre de Bour a été connue. On était prêt à tous les dévouements pour faire triompher la Jeune fille Violaine.

J'ai lu V Hymne du Saint-Sacrement. Comment me serait-il permis d'en parler? J'ai été ému comme d'un reproche direct par ce triomphe de la certitude, surtout par la strophe :

Nous de même, mon Dieu, nous soyons que vous êtes solitaire et abandonné,

Comme un ç>ieillard au milieu de ces passants d'un jour, ces jeunes gens occupés et frivoles.

Mais par ailleurs je suis inquiet de ne plus me trouver aussi transporté qu'avant. Je me sens comme abandonné par cette splendeur ; je n'y suis plus intéressé qu'à titre d'exclu. Et mon chagrin s'augmente de me reconnaître de plus en plus incapable d'en mériter l'émotion^ Avec André Lhote, le jeune peintre dont M. F... vous a parlé, nous disions : « C'est parce que nous ne sommes pas chré-

A PAUL CLAUDEL

tiens que nous ne pouvons comprendre ce qu'il y a certainement dans cette Hymne d'effroyablement beau. » Cependant tout le début m'est encore accessible, et je le ressens en tout moi-même avec autant de violance que les Muses ou V Arbre.

J'ai été amené par mon travail philosophique à étudier un peu les stoïciens, et j'ai gagné à ce contact une véritable haine de cette morale de lâcheté. Il n'y aurait pas à s'indigner si son influence avait cessé complètement d'être agissante. Mais je trouve à chaque instant dans nos appréciations la survivance des valeurs qu'elle inventa. J'ai horreur de l'impassibilité ; et pourtant elle est pour beaucoup la suprême vertu. Cette façon d'épargner, de réduire ses dépenses passionnelles jusqu'à l'inanition, ce refus de s'accomplir, de se détruire, cet orgueil de se conserver intact et isolé, tout cela m'est odieux. J'aurai peut-être commis bien des fautes, et si je deviens chrétien, j'aurai bien des péchés à accuser. Mais au moins jamais je ne me serai épargné, jamais quelque chose n'aura

passé devant moi sans me passionner, sans me prendre de l'amour et de la vie, sans laisser une trace sur mon corps. Toute cette consommation, je la crois vaine, je ne pense pas qu'elle serve à quelqu'un; mais je n'hésite pas devant elle, et je gaspille comme si je croyais aux compensations éternelles. C'est au fond cette morale de l'accomplissement, de la destruction, qui m'a tant séduit dans vos drames, surtout dans Partage de Midi. C'est par là que je me sentais catholique : car c'est essentiellement catholique, n'est-ce pas?

Mon amour a achevé de m' éclairer ce besoin en moi de périr. Avant je croyais encore possible un arrangement subtil de ma vie, qui me préservât de la vie ; je souhaitais de la solitude studieuse, et une lente jouissance de mon esprit. Déjà pourtant ce souverain bien que me présentait ma raison révoltait mon cœur. Je le pensais supérieur, mais je le sentais factice et mensonger. J'ai compris depuis combien il m'était impossible et insuffisant. Je ne pourrai jamais me combler qu'en me détruisant sans cesse. Et

je n'ai pas à m'y contraindre : naturellement toute ma vie se passe à cet émiettement de moi-même.

Je pense que je n'aurai plus le temps de vous écrire avant votre venue, que je désire et crains terriblement. Vous aurez bien compassion de mon émotion, n'est-ce pas? Je voudrais bien que vous me répondiez pour me dire exactement quand vous arriverez et où je pourrai vous voir.

Je vous prie de croire, mon cher grand ami, à ma très respectueuse et profonde affection.

J. Rivière.

A Jacques Rivière.

28 avril 1909.

Mon cher ami,

Je ne sais pas du tout encore pour le moment quand je rentrerai en France. Ce ne sera sûrement pas avant l'automne.

La demande du Théâtre d'Art m'a donné l'idée de relire la Jeune fille Violaine où je

n'avais pas remis le nez depuis ma correction d'épreuves. Hélas ! hélas ! quel déchet ! Ces vieilles choses font l'effet de friperies dans une armoire oubliée qui ont encore vaguement gardé la forme de votre corps. Cependant on a pensé, on a aimé là dedans. Je vais tâcher de rendre la pièce scénique grâce à une idée qui m'est venue, en refondant complètement le personnage de Pierre de Craon et en supprimant les divagations architecturales de la fin.

Nous autres écrivains travaillons dans une matière si fluide ! Il n'est pas étonnant qu'on ait cherché à lui donner du dehors quelque apparence de rigidité artificielle au moyen des règles de prosodie.

Ce que je trouve de plat dans tous les sages de l'antiquité, ce qui me rendait autrefois intolérables les versions du Selectœ^ c'est la théorie de la modération dans les sentiments et dans les passions. L'idéal de la sagesse chez les Grecs et leurs suivants, par exemple Épictète, est une vie plate et moyenne. Au fond cela n'est pas instinctif et humain. C'est cela qui longtemps m'a empêché de comprendre la théorie

du peaoy d'Aristote, sur laquelle repose cependant toute la théologie morale. Dernièrement j'ai trouvé à ce sujet des pages pleines de mérite et d'esprit chez un fantaisiste anglais (G. K. Chesterton : Orthodoxy). Il montre que la vérité chrétienne diffère de toutes les doctrines en ce qu'elle place la sagesse non pas dans une certaine neutralité médiocre, mais dans des sentiments d'apparence contradictoire poussés à leur degré extrême d'intensité. (Joie et pénitence, orgueil et humilité, amour et renoncement, etc.). L'homme, comme sur une croix, subit sa tension, son extension extrême dans tous les sens. C'est l'application au domaine moral de cette théorie des « vérités perpendiculaires » que je crois vous avoir faite dans le temps. Quantum potes^ tantum aude. C'est la grande devise de l'art et de la civilisation chrétienne, c'est cela qui a fait de l'Europe autre chose que ce stupide « Empire du Milieu ».

Je vous serre affectueusement la main.

P. Claudel.

A Jacques Rwière.

Villeneuve-sur-Fère (Aisne), 14 septembre 1909.

Tous mes vœux de bonheur, mon cher Rivière, pour vous, pour votre femme que je vois dans mon esprit si jeune et si gracieuse et pour la famille que vous fondez. Dieu vous a mené au bonheur par le chemin le plus court. Voyez que nul ne le cherche sans trouver aussitôt quelque chose de lui.

Je me repose ici avec ma femme et mes enfants des fatigues d'un terrible voyage... Ce n'est qu'en novembre que je rentrerai définitivement à Paris et que j'aurai enfin le plaisir de vous voir et de causer avec vous.

Je vous écris d'une grange où j'ai dû me réfugier pour éviter le vacarme de notre vieille petite maison remplie de monde. Là, tous les matins, les poules et moi nous pondons ensemble dans la paille !

Je vous serre bien affectueusement la

main. Mes hommages respectueux à Madame Rivière.

P. Claudel.

A Jacques Rwière.

Hostel Virieu-Ie-Grand, 12 octobre 1909.

Mon cher ami,

C'est une affaire entendue. J'ai fait parler à notre ami l'abbé M..., censeur de Stanislas. Il vous réserve des interrogations de philosophie. Vous n'aurez qu'à vous présenter à lui.

Je vis ici dans le plus beau pays qu'on puisse voir, sur lequel l'automne jette encore un manteau de gloire. Dieu me fait la vie bien douce et me traite en enfant gâté, avec un peu de mépris à ce qu'il me semble.

Je vous serre la main. Mes hommages à Madame Rivière et mes compliments à votre beau-frère.

P. Claudel.

Je viens de recevoir la visite du jeune Henrion en route pour Rome,

A Jacques Rwière,

. ' . 7, rue de la Trémoille, 10 novembre 1909.

Mon cher Rivière, Je voudrais bien trouver le moyen de causer avec vous un peu plus amicalement que nous n'avons pu le faire jusqu'ici. Je serai demain à la messe de huit heures à Notre-Dame et en sortant nous pourrons nous promener ensemble. Bien entendu, si vous êtes empêché vous ne viendrez pas, et il n'en sera que cela. Le moment de mon départ est maintenant bien proche. Je vous serre la main.

P. Claudel.

A Paul ClaudeL

Paris, dimanche 30 janvier 1910.

Mon cher grand ami.

Je vous écris du sein des eaux. Seule, dans tout le quartier, notre rue a été épargnée. Tout autour de nous on circule en barque.

A PAUL CLAUDEL

Vous n'avez pas idée des spectacles extraordinaires et poignants que nous avons contemplés ces jours-ci. J'essaierai peut-être de les fixer, tant ils m'ont ému.

Je ne vous ai pas écrit plus tôt parce que j'ai été affreusement accaparé par des tentatives de toute sorte. Je ne me sens pas la force de me replonger dans le travail abrutissant de l'agrégation : je m'y diminuerais. Et je ne saurais pas être professeur. Aussi vaisje accepter avec toutes ses horreurs la misérable carrière d'écrire. Je sens que c'est mon devoir. Je n'en suis pas fier. Mais puisque je suis appelé à ce métier, il faut bien que je l'accepte. Et d'ailleurs il n'est pas plus humiliant qu'un autre. Je sais tout ce qu'il me faudra faire; il y a déjà bien des besognes que j'ai assumées. Mais je n'ai pas peur. Ce qui est humiliant, c'est de se refuser.

Et puis il me faut une vie impitoyable, une vie qui m'exige tout entier, qui exige plus que moi-même. Je ne peux être heureux qu'accaparé et déchiré par d'incessantes questions. Il ne faut pas que je m'appartienne,

GOiniESPONDANGE

parce que c'est alors que je me désespère et que je deviens mauvais. J'ai besoin de succomber sans cesse pour valoir quelque chose. Or je sens que cette vie me sera lourde, que je ne peux l'embrasser sans renoncer à la paix, à l'indépendance, à la solitude. C'est pourquoi je la choisis.

Ne voyez pas dans ce changement de direction un signe de faiblesse et d'incertitude. Je me suis habitué à considérer chaque événement comme une indication providentielle sur la route à élire. J'avais préparé mon agrégation avec assez de soin pour être sûr que, si j'échouais, tout espoir perdait pour moi sa justification. Je n'avais pas plus de chances cette année. Pourquoi insister vainement et ajourner ce que je me sentais poussé à écrire? Je crois que le courage est autre chose que l'entêtement.

Je m'aperçois que je m'excuse comme si j'attendais vos reproches. C'est que je sais que vous me considériez déjà comme destiné à être professeur : au fond, je ne

A PAUL CLAUDEL

crois pas que cette vocation m'ait jamais été sérieusement prescrite par Dieu. Et tout ce que je dis n'est que pour vous en convaincre. J'avais toujours vu dans le professorat un moyen de m'assurer la vie matérielle, non une mission spéciale. Il vaut mieux que je l'abandonne.

Votre venue m'a plongé dans un grand trouble. Beaucoup d'excuses que je donnais à mon incroyance m'ont été retirées par vos paroles. Mais j'ai été profondément dérouté par la façon nouvelle dont il me faut désormais considérer le catholicisme. Au lieu que je le considérais comme l'approfondissement de mes plaies, comme la perfection de mon humilité, comme un remède extrême, un remède par la destruction de toute confiance et de toute possession terrestre, voici que vous me l'enseignez comme un équilibre à atteindre, une mesure à saisir, une attitude exacte comme la santé. Et moi si je ne peux

pas désirer la santé? Si je suis trop malade et trop épris de maladie pour chercher à guérir? Tant que je pouvais attendre un anéantissement de tout mon être, quelque chose où je sombrerais et qui m'attirerait un beau jour brusquement, j'étais plein d'un anxieux désir. Mais maintenant vous me dites qu'il faut que je fasse tout moi-même, que j'emploie minutieusement mon intelligence à me tisser la vérité, que je parvienne tout seul à m' établir en tranquillité. Comment puis-je avoir l'espoir ou même l'intention de me sauver ainsi? Je suis trop atteint pour vouloir la santé. Il faudrait qu'on m'achève. C'est la seule chose à laquelle je puisse consentir.

Pardonnez-moi, mon grand ami. Je sais moi-même que ce que je dis n'est encore qu'une mauvaise excuse soufflée par mon inertie. Mais je prie, je vais à la messe. Il ne faut pas trop m'en vouloir. Car cest <^rai que je souffre de ne plus sentir ma soif aussi forte qu'il y a quelques mois. Je me désespère, car je sais qu'il faut que j'arrive. Et

A PAUL CLAUDEL 195

quand arriverai- je, si je cesse d'en avoir envie?

Je vous envoie ma profonde et respectueuse amitié.

J. Rivière.

A Jacques Rivière.

Prague, la Chandeleur.

Mon cher ami,

Vous ne vous trompiez pas en supposant que votre décision d'abandonner le professorat me causerait beaucoup de tristesse. Il n'y a pas de pire carrière que celle d'un écrivain qui veut vivre de sa plume. Vous voilà donc astreint à produire avec les yeux sur un patron, le public, et à lui donner non pas ce que vous aimez, mais ce qu'il aime, lui, et Dieu sait s'il a le goût élevé et délicat. Ah, je ne sais, mais plutôt que la vie d'un X, il vaut mieux être sabotier. J'ai toujours dans la mémoire les figures tragiques d'un Villiers

GORBESPONDANGE

de risle Adam, d'un Verlaine, avec des restes de talent sur eux comme les derniers poils d'une vieille fourrure mangée. Il n'est pas honorable d'essayer de vivre de son âme et de la vendre au peuple : de là le mépris, en partie légitime que l'on a toujours eu des acteurs et des artistes.

Et vous êtes marié !

Vos raisonnements ne me convainquent pas du tout. Ce sont ceux d'unie femme qui veut mal se conduire et qui est attirée par les perspectives d'une vie aventureuse et excitante. Le devoir, la vertu, le talent, la science, toutes les choses belles et nobles paraissent elles aussi monotones et ennuyeuses. Pour faire quelque chose de bon, il faut du temps, de la patience et de la paix. Je n'ai jamais vu que se produise, dans un tourbillon, autre chose que de la camelote. Vous êtes bien prompt à parler d'indications providentielles. S'il y en a une qui paraisse marquée, ce serait plutôt celle qui vous a engagé dans le professorat. Vous êtes parfaitement capable d'enlever l'agrégation si

vou^ le vouleZj devriez-vous attendre un an, ou deux ans, ou trois ans. Tout vaut mieux que le trottoir.

Vous avez un grand défaut qui est de vous exagérer à vous-même votre faiblesse, votre incapacité aux besognes ennuyeuses. Vous voulez absolument mettre la vie dans son tort. Elle est ce qu'elle est, mais vous êtes à un moment où un accès de découragement, où une décision prise à la légère peuvent avoir pour vous des conséquences qui me font frémir. Je vous le répète avec toute l'énergie dont je suis capable, après les exemples affreux que j'ai vus : il n'y a pas de pire métier que l'art ! Comme professeur, vous avez quatre ou cinq heures de classe à faire par jour et deux ou trois mois de congé par an. Ce n'est pas bien terrible et la vie que vous voulez mener vous astreindra à d'autres servitudes. Ce n'est pas le moment de vous faire de la littérature à vous-même. Je vous parle durement, mais j'aime mieux que vous m'en vouliez et que vous écoutiez la raison. Il y a en vous les plus beaux dons, la réunion

des plus belles qualités et tout cela est gâte par une envie morbide de vous sentir une victime et un déshérité. Il faut que votre Saison en enfer finisse. Rappelez-vous la phrase qui la termine et que je me suis si souvent répétée : « Plus de pleurs ! Tenir le pas gagné ! Et le matin, armés d'une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes. »

Pauvre enfant ! Je vous serre la main de toute mon affection.

P. Claudel.

A Paul Claudel.

Mardi, 15 février 1910.

Mon cher grand ami,

Ma réponse, retardée par une grippe, commencera par des félicitations, puisque nous avons reçu hier l'annonce de votre nouvelle paternité. Ma femme tient à ce que vous sachiez qu'elle participe autant que moi à votre bonheur.

A PAUL CLAUDEL

Votre lettre m'a bien ému. Je ne m'attendais pas à ce que vous prissiez si violemment parti dans une question que je pensais déjà réglée : je vous remercie de l'avoir fait. Soyez sûr que jamais je ne vous en voudrai de me malmener. Vous m'avez fait réfléchir. Et je vais vous dire d'abord tout ce en quoi il me semble que vous avez raison.

Il est vrai que je renonce vite, que j'aime à me croire blessé et déshérité, que je suis lâche par moments. Ou plutôt il est vrai que j'accepte un peu trop vite la souffrance parce que je ne la vois pas en face — et qu'ensuite je le regrette.

Il est vrai que je n'ai pas de goût pour les choses ennuyeuses, pour ce qui est à longue échéance, pour les commencements obscurs et les acquisitions à la petite journée. Je m'étais plongé dans le travail préparatoire à l'agrégation avec une colère terrible, qui seule m'a soutenu jusqu'au bout. Cette colère, je ne la retrouverai plus.

Il est vrai qu'il est meilleur de n'avoir pas à gagner son pain avec son âme, d'avoir de

la sécurité et d'être libre. Il est vrai que la paix est une chose bien indispensable.

Mais je ne suis pas un homme vigoureux comme vous. Je n'ai pas une santé qui me permette de m'établir une fois pour toutes dans la vie et de faire les choses les unes après les autres. Je n'ai pas le temps d'attendre trois ans pour être agrégé. Même si j'aimais les choses ennuyeuses, même si je retrouvais le courage de faire l'écolier, je ne pourrais compromettre ainsi ce que j'ai à faire par des délais. Et puis il faut bien voir qu'en admettant que je vive cent ans, je n'ai pas en ce moment la force de faire de la philosophie. J'ai une cervelle faible que le moindre travail fatigue. Dès que je m'applique violemment (et la philosophie exige de moi une formidable dépense d'attention) je m'épuise, je perds toute ma lucidité. L'an dernier j'ai eu une sorte de migraine continue pendant deux mois et demi. Jamais je ne consentirai de nouveau à pareil supplice. Je ne pouvais plus penser à rien tant j'étais abruti, et sans cesse je me demandais s'il ne me resterait

pas quelque chose de cet affreux abrutissement. La nuit, en rêve, j'essayais interminablement de concilier les différents points de l'absurde doctrine de Hume.

Sans doute je voudrais obtenir la paix, le calme, le silence. Mais il y a longtemps que je sais qu'on ne les obtient pas ici-bas. Ce sont des choses qui ne sont données à personne, dont on a simplement entendu parler. Je ne suis pas assez naïf pour croire qu'elles vont résulter pour moi de l'agrégation. Et depuis longtemps j'ai décidé d'aimer le trouble, l'inquiétude et l'instabilité puisque ce sont les seuls biens qui me soient dispensés.

Ce n'est pas à dire que j'aime le désordre. Je hais le désordre. Et si je croyais avoir à choisir entre une vie régulière et « le trottoir», je ne voudrais pas hésiter. Mais je ne crois pas que telle soit l'alternative. Je peux gagner ma vie honnêtement et suffisamment en écrivant. Je n'ai pas envie d'être un Villiers ou un Verlaine et mon œuvre ne ressemblera pas aux leurs. Songez que je suis sur-

tout un critique et qu'il est bien plus facile à un critique de dire loyalement ce qu'il pense qu'à un poète de faire son œuvre avec pureté. Je peux gagner de l'argent sans concessions, sans souci de séduire le public, si je mets mon originalité à comprendre et à expliquer. Je ne veux pas dire que je ne rêve que critique, ni même que je veuille faire dans mon œuvre la part la plus importante à la critique. Mais nous parlons du point de vue utilitaire. Et je prétends que j'ai dans mes aptitudes critiques un privilège qui n'est pas négligeable.

Ajoutez que, professeur en province, je perds la matière sur quoi exercer mes facultés.

Ne croyez pas que je prenne au tragique ma vocation littéraire et que je pense que l'art doit passer avant tout. Je sais ce que vaut chaque chose. Mais quoi ! Est-ce vous qui me reprocherez de vouloir faire — et le plus tôt possible — ce qui m'est prescrit? J'ai ma besogne à accomplir. Et je vous assure que ce n'est pas celle de professeur. Je ne pourrais être qu'un mauvais profes-

A PAUL CLAUDEL

ôeur ; mais je peux faire un bon écrivain. Cela, je le sais, j'en suis sûr, rien ne peut m'en faire douter. Ce n'est pas mon orgueil seulement qui me donne cette conviction.

J'ajoute enfin que les arguments que j'avançais dans ma lettre ne sont pas aussi méprisables qu'ils vous semblent être. Je ne les ai pas inventés pour la circonstance. Ils correspondent à de profondes croyances que je vous expliquerai, et qui sont toute ma morale.

Vous voyez que ma décision s'appuyait sur plus d'une raison. Je ne l'avais pas prise par faiblesse, mais peut-être seulement par témérité. Cependant vous m'avez ébranlé. Je vais peut-être tenter une nouvelle fois le sort. Je ferai une préparation hâtive et forcément incomplète, et j'essaierai de tromper mes examinateurs sur mon savoir [je ne sais rien en philosophie.) Cela peut réussir. On l'a déjà fait. Ne me «dites pas que c'est malhonnête. C'est le seul moyen qui me reste à l'heure actuelle. Je n'ai pas encore ouvert un livre du programme, et j'ai vingthuit jours à faire au mois de mars.

Mon grand ami, il faut que je vous remercie. Ce m'est un grand appui que votre affection et vos conseils, à cause même de la terrible certitude qui les anime.

Je vous prie de croire à toute ma respectueuse amitié et à la joie que me donne votre nouveau bonheur.

Jacques Rivière.

A Jacques Rwière.

Prague j 17 f évier 1910,

Mon cher enfant,

Tout d'abord pardonnez-moi la forme inconvenante sous laquelle je vous ai écrit, il y a quelques semaines. Ma lettre n'était pas plus tôt partie que j'en avais honte. Toutefois je ne vous promets pas de ne pas recommencer. Traitez-moi comme ces vieilles bonnes acariâtres dont on ne prend pas les querelles trop au sérieux.

En m'excusant de la forme inadmissible de mes conseils, je ne puis dire cependant que je les trouve mauvais. J'ai plus d'expérience que vous. Vous ne serez jamais un X,.. ou un Y... qui, après tout, sont des vainqueurs de cette horrible vie, mais combien d'engloutis ! De là le ton violent que je n'ai pu m'empêcher de prendre.

Faites ce raisonnement bien simple, mon pauvre enfant : du moment où vous voulez faire argent de votre plume, vous avez à vous préoccuper des goûts du client. Croyez-vous qu'il y ait une clientèle telle pour vos articles de critique qu'ils puissent vous assurer l'existence régulière et indépendante que c'est votre devoir, comme chef de famille, de tâcher de vous faire? Si vous avez une veine énorme, vous entrerez dans un grand journal où vous serez considéré un peu moins que le rédacteur sportif, et où vous aurez à écrire non pas ce qui vous convient, mais ce qui conviendra à ces deux maîtres que vous vous donnerez : le patron et le client.

Cela n'e^t point du tout pour vous dé-

tourner de la littérature et de la critique, pour lesquelles vous vous sentez une vocation légitime et pour lesquelles vous avez des dons de premier ordre. Mais c'est là un luxe et non un gagne-pain. Si vous vous sentez écarté du professorat par un insurmontable dégoût, du moins, je vous en conjure, tâchez de vous procurer un gagne-pain quelconque qui vous permette d'essayer vos forces en toute sécurité dans le champ que vous envisagez. Soyez employé, soyez piqueur de la Ville de Paris comme Philippe, mais ménagez-vous une indépendance qui vous mette à l'abri des négriers littéraires. Votre copie sera toujours prise plus facilement quand on saura que ce n'est pas votre gagne-pain.

Pauvre enfant ! Que Dieu vous garde ! I] est difficile de voir sans émotion un jeune homme s'engager dans cette terrible voie de l'Art !

— Merci de vos aimables félicitations.

Nous avons eu un déménagement terrible en plein hiver, dans un appaHement rempli de peintres, avec ce petit enfant né avant terme

et ma femme que l'on a dû transporter sur une civière. Enfin tout s'est bien terminé !

Et il continue à pleuvoir sur Paris, me dit-on !

Je vous serre bien affectueusement la.

main. Mes hommages à Madame Rivière.

P. Claudel.

Le dernier numéro de la N. R. F. sur Philippe est superbe.

A Jacques Rwière.

Prague, 23 février 1910.

Mon cher ami,

Voilà : j'ai libéré mon âme avec vous, je vous ai dit ce que ma grande affection et les tristes expériences que j'ai eues me conseillaient de vous dire ; un jour ou l'autre vous pourrez vous dire : Claudel était un honnête homme et m'avait donné un bon conseil.

Mais les conseils n'ont jamais servi à rien et c'est bien vrai que les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Que Dieu vous garde, cher ami, dans votre nouvelle voie où mon inaltérable affection vous accompagne !

Faites ce que vous jugerez à propos, mon cher Rivière, pour l'article que l'on vous demande sur moi et appelez-le comme vous voudrez. Tout le monde maintenant, hélas ! sait que je suis atteint du virus littéraire. Je vous demanderai seulement de ne pas parler de mes opinions philosophiques et religieuses.

J'ai ouvert mes caisses et j'y ai retrouvé VOrthodoxy de Chesterton. Je suis en train d'en traduire le chapitre principal pour la N. R. jF., si ces messieurs veulent bien le prendre. C'est un peu long et devrait sans doute paraître en deux fois.

Ma femme vous remercie de votre aimable souvenir. Présentez mes hommages à la vôtre.

Je vous serre la main. Amitiés à Gide.

P. Claudel.

A PAUL CLAUDEL

A Paul Claudel.

Cenon, près Bordeaux, 3 avril 1910,

Mon cher grand ami,

J'ai laissé passer bien du temps depuis votre lettre. C'est un des inconvénients terribles de cette vie (mais je le savais), que d'accaparer tous les moments disponibles et de distraire de tout recueillement. Peut-être aussi ai-je besoin de cette distraction acharnée...

Je voulais rassurer votre sollicitude en vous annonçant que, grâce à vous, je vais peut-être trouver à Paris même une situation fixe. L'abbé M..., spontanément, m'a offert de prendre l'année prochaine une des chaires de philosophie du Collège Stanislas. Ce n'est pas encore une chose décidée. Mais j'ai le ferme espoir qu'elle se réalisera. Je ne veux pas vous cacher qu'il m'a demandé en échange de continuer ma préparation à l'agrégation. Peut-être une fois établi, et quand mon

temps se trouvera réglé, pourrai-je plus facilement mener cette entreprise.

En attendant, mais cela n'est su que de Gide et de moi, la N. R. F. m'a offert, pour une collaboration régulière, une sorte de petit traitement qui me vient bien en aide. J'écris aussi des articles payés dans Art et Décoration; du moins j'en ai écrit un, qui sera suivi, je l'espère, de plusieurs autres.

Je n'ai pas pu encore me mettre à l'étude sur Paul Claudel destinée à Paris- Journal. J'ai été un peu fatigué par l'effort que j'ai fourni pour le numéro d'avril de la N. R. F. Et j'ai été obligé de venir me reposer à la campagne. Mais, dès mon retour à Paris, je reprendrai mon travail sur vous.

Il m'est arrivé aussi une demande du directeur d'une petite revue, l'Art libre, qui se propose de vous consacrer son numéro de juillet. Il voudrait que j'écrive un article sur une des parties de votre œuvre. J'accepte et parlerai sans doute des Hymnes et des OdeSy si elles ont paru d'ici là. Mais il voudrait bien auBsi que vous envoyiez quelque chose,

A PAUL CLAUDEL

ne fût-ce qu'une page. Et il m'a chargé de vous transmettre sa « prière ». J'avoue que je ne connais pas la revue. Mais l'intention mérite d'être encouragée.

Je suis ici parmi la miraculeuse blancheur des arbres en fleurs. Il a fait pendant huit jours un temps si admirable qu'on avait l'impression d'y naviguer comme sur une mer interminable. Mais je ne peux pas plus supporter le beau temps que la paix. Il me noie l'âme d'une douceur affreuse. Il me laisse à moi-même ; et c'est de celui-là surtout que j'ai peur. Ne croyez pas pourtant, à cause de ce que je vous dis là, que je m'endurcisse dans l'indifférence. J'ai fait des progrès au contraire ; il m' arrive de prier avec une vraie violence.

Écrivez-moi toujours. Je vous répondrai, je vous le promets, sans tant de délais que cette fois-ci. Et vous me faites toujours tant de bien. Dès maintenant et à chaque fois que je reçois une lettre de vous, je me dis : Claudel est un honnête homme, et je suis heureux de l'avoir rencontré.

Je vous prie de présenter mes respectueux

GORIIESPONDANGE

hommages à Madame Claudel et de croire à ma très profonde et très humble amitié.

Jacques Rivière.

A Jacques Rivière.

Prague, le 7 avril 1920.

Mon cher ami,

Votre lettre m'a fait le plus grand plaisir. Vous me dites que vous priez avec goût et persévérance, mais aussi, si vous savez regarder, vous voyez déjà les fruits de votre prière. De oratione tua fiet tihi. Vous demandiez une indication providentielle. En est-il une plus nette que cette position inespérée qui vous est offerte au Collège Stanislas et qui vous assure désormais dignité et sécurité?

Cette circonstance me prouve aussi que vous vous abusez sur vos qualités. L'abbé M... est un homme éminemment pratique et d'excellent jugement. Soyez persuadé qu'il ne vous aurait pas offert cette position s'il

ne vous croyait qualifié pour la remplir. Vous serez à Stanislas dans un milieu honnête et excellent et vous trouverez là la paix qui, quoi que vous pensiez, est absolument nécessaire à l'exercice de nos plus hautes facultés. Le commerce des esprits les plus profonds et l'habitude des hautes spéculations auxquelles vous obligera votre métier de professeur ne peuvent que vous être profitables.

J'ajoute que si vous le voulez vous pouvez trouver dans l'abbé M... un ami et un conseiller inestimable. C'est un esprit net et vigoureux, en même temps qu'un cœur excellent, et vous pourrez avoir pleine confiance en son jugement.

Vous me dites que vous avez fait de grands progrès ; je le sais, je le vois et j'en remercie Dieu. Je regrette que vous ayez trouvé en moi un si mauvais guide, je suis trop brutal et trop emporté, il vous aurait fallu plus de tendresse et de patience. Mais un tel ami parfait n'est pas de ce monde. C'est celui dont nous parlent tous les évangiles en ce temps si beau qui précède la Pentecôte.

GORllESPOiN J) ANGE

Beatœ aures quœ ç^enas dwini susurri suscipiunt! Puissiez-vous partager un jour avec nous ce banquet de Pâques dont nous venons de sortir. Conçwium pinguium, conç>wium vindemise pinguium me dullatorum, vinde miœ defœ catœ! {Is.) Excusez-moi de vous parler latin, comme un curé, mais ces textes sont si beaux, (C'est dans le même Isaïe que l'on trouve celui-ci qui dépeint si bien la paix des églises au milieu des grandSs villes : Spes a turbine, umbraculum ab œstu.)

Je vous serre bien affectueusement la main. Mes hommages à Madame Rivière.

P. Claudel.

A Paul Claudel.

Paris, 5 juin 1910.

Mon cher grand ami,

Encore une lettre de vous que j'ai laissée près de deux mois sans réponse. Il faut me le pardonner parce que j'ai passé par une pé-

A PAUL CLAUDEL 215

riode de très grande fatigue intellectuelle, dont je ne suis d'ailleurs pas encore complètement sorti.

Il faut que je vous dise combien l'abbé M... a été bon pour moi et quels services il m'a rendus. Il m'a procuré une foule de leçons. J'en ai même tellement en ce moment que j'ai à peine la force d'y suffire et que c'est une des causes de ma fatigue.

Rien n'est décidé encore pour l'an prochain. Il est probable que je n'aurai que quelques heures par semaine pour commencer. Mais c'est justement ce que je désirerais. Car l'enseignement est pour moi très pénible, et je ne voudrais pas qu'il m'enlève trop de force.

L'abbé M... s'est montré d'une cordialité exquise. J'ai bien trouvé en lui l'homme que vous me décriviez.

Toujours à cause de ma malheureuse tête je n'ai pu écrire pour Paris-Journal l'article sur vous. Je l'ai commencé trois fois. Mais

j*ai dû y renoncer. C'était d'ailleurs très embarrassant et très délicat. Je ne sais pas écrire de généralités. Il faut que j'aie une matière précise et que je puisse approfondir. Comment parler de votre oeuvre en deux colonnes? Ou si j'en choisissais une partie pour l'examiner seule, ne risquais-je pas de donner de vous une idée fausse parce que partielle? Cependant je n'ai pas tout à fait renoncé à mon projet. J'attends simplement qu'un peu de force et d'entrain me revienne.

En ce moment je m'efforce d'écrire quelque chose sur vos Odes et vos Hymnes pour VArt libre. C'est pourquoi je ne vous dirai rien du Magnificat^ si troublant pour moi. Je tâcherai de dire dans cette étude mon admiration pour cette nouvelle Ode. Je voudrais aussi préciser de quelle façon très spéciale je l'admire. A vouerai- je que je suis moins directement touché par votre œuvre lyrique que par vos drames? Je trouve cela aussi beau, mais cela me concerne bien moins. C'est en lisant le Magnificat que je comprends com-

A PAUL CLAUDEL

bien je suis encore loin d'être vraiment chrétien, du moins de l'être comme vous. Comme cette joie me semble impossible à jamais atteindre ! Combien il y a encore de douleurs qui me sont trop utiles pour que je les puisse abandonner ! Je sais bien que là est ma faute. Je le sais* Je crois qu'on n'a pas le droit de s'attacher à ce qui vous fait mal. Mais où trouver la force de ne s'y plus attacher?

Est-ce que vraiment vous croyez que d'autres que vous peuvent arriver à ce dépouillement parfait de toute faiblesse? Je vous demande cela comme un renseignement. Essayez un instant d'imaginer une âme différente de la vôtre. Croyez-vous qu'elle puisse à ce point se débarrasser de toute plainte, de toute misère? Si vous me dites : oui, cela me sera d'un grand appui. Mais ne le dites que si vous le croyez du fond du cœur.

Je vous demande de croire à mon immense et respectueuse affection.

J, Rivière.

A Paul Claudel.

Paris, 27 juillet 1910.

Cher grand ami,

Je reviens de Normandie où j'ai passé trois semaines délicieuses chez Gide, et je m'en vais dans le Cher pour un mois. Ensuite j'irai à Bordeaux pour faire mes vingt-huit jours. Et au mois d'octobre j'entrerai à Stanislas comme professeur de philosophie (à l'essai) pour les classes de préparation à Saint-Cyr et à l'Institut agronomique. C'est entendu avec le directeur grâce à l'intervention de l'excellent abbé M... J'aurai 1 500 ou 1 650 francs par an pour quatre heures et demie par semaine et une heure tous les quinze jours. Avec, en plus, quelques leçons et interrogations, je serai presque suffisamment pourvu. Sachez que je vous ai une grande reconnaissance de m'avoir facilité l'entrée du Collège par votre recommandation.

Ce qui a achevé de décider le directeur à me

prendre, c'est que sur dix élèves j'en ai fait recevoir sept, dont deux avec mention* Et parmi les trois collés il y a eu un admissible.

Le numéro de VArt libre, qui vous est consacré, va paraître. Vous excuserez mon article, que je n'ai pas eu assez de temps pour composer et organiser.

Je pars dans quelques minutes et n'ai que le temps de vous assurer de ma profonde et respectueuse affection.

Jacques Rivière.

A Jacques Rwière.

Prague, 25 août 1910.

Mon cher ami, Le facteur m'apporte Z'^r^ libre qui contient votre belle étude sur mon œuvre lyrique. Je remarque que depuis votre grande étude de V Occident on parle de moi d'une manière toute différente et beaucoup plus intelligente : dans cette revue même on voit combien vous avez influencé vos deux voi-

sins. Votre étude m'a aidé à comprendre certains passages de vos lettres qui m'avaient un peu intrigué. Ce que j'aime d'ailleurs dans ces pages, c'est qu'on n'y trouve ni louanges ni blâmes mais les deux prunelles d'un homme qui comprend : cela est appréciable pour un artiste. Est-ce que ma poésie vous paraît vraiment si inhumaine et si cruelle? Moi qui me croyais maintenant beaucoup plus tendre et plus compatissant. La faute en est à mes longues années de complète solitude.

Tout ce que vous dites de ma manière de composer est très fin. Tout le paragraphe : « Une pensée secrète etc..» (p. 365) et le suivant sont particulièrement bien vus et bien dits. Je ne suis pas un homme qui pense par succession, je pense toute une œuvre à la fois, et jamais une partie ne se développe sans qu'elle sente sur elle le consentement ou la gêne des autres parties. Naturellement certaines parties émergent avant les autres, mais elles tiennent toujours à l'ensemble qui proteste si je veux le violenter. Tout commence par une espèce de grommellement

A PAUL CLAUDEL

intérieur sur lequel se détachent, plus ou moins exprimés, certains traits épars du poëme encore submergé.

Je pense qu'à cette heure vous avez reçu les Odes : je vois que vous êtes tout préparé à comprendre les trois que vous ne connaissez pas et qui sont les plus difficiles.

Donnez-moi de vos nouvelles. J'espère que le séjour de Cuverville vous aura fait du bien. Je suis enchanté de votre nomination à Stanislas. Voilà votre avenir assuré dans les conditions les plus honorables.

Je vous serre la main. Hommages à Madame Rivière.

P. Claudel.

A Paul Claudel.

Jeudi, l«r décembre 1910.

Cher ami,

Je n'ai pu arriver à trouver le temps nécessaire pour lire les Odes que ces jours-ci. Et aussitôt je me suis reproché de ne pas vous avoir

CORRESPOIN JJAiNCE

assez remercié du formidable cadeau que vous m'avez fait. C'est un monument embarrassant à la fois par sa beauté typographique et par ce qu'il contient de poésie. Je ne peux, en vous lisant, retenir une sorte de rire nerveux qui est celui de la satisfaction. Jamais on n'a été plus monstrueusement poète que vous l'êtes.

J'ai besoin de relire encore souvent les Cinq Odes avant d'oser dire que je les possède. En ce moment j'aime surtout les deux premières et la cinquième. Ce qui ne veut pas dire que les deux autres ne me paraissent pas admirables. Je regrette bien de ne pas avoir connu le livre tout entier avant d'écrire mon article. J'aurais pu préciser davantage certaines parties, les appuyer de citations plus frappantes.

L'idée m'est venue ces jours-ci de réunir les deux articles que j'ai écrits sur votre œuvre en une plaquette. Pour l'instant je n'ai pas d'éditeur. Mais je ne me suis pas encore occupé de l'affaire bien activement. \ Je pense que vous ne verriez aucun inconvénient à ce que je fasse paraître cette brochure.

Vous me pardonnerez aussi d'avoir utilisé,

A PAUL CLAUDEL

dans un Baudelaire que je viens de donner à la N. R. jF., quelques idées que je tenais de vous. D'ailleurs mon étude est manquée. Je l'ai faite trop vite et dans de mauvaises conditions cérébrales. Je la reprendrai entièrement avant de la faire entrer dans un volume de critique. Il me semble, dans ma deuxième partie, avoir construit une sorte de Baudelaire malgré lui. J'ai forcé certaines idées qui n'étaient en lui que secrètes et inavouées ; je les ai mises au premier plan ; j'ai eu l'air de les supposer exclusives dans sa pensée. Vous verrez. — Ce qui me console cependant, c'est que peut-être la présence de ces idées en Baudelaire méritait d'être exagérée, parce que ce sont celles que personne ne veut apercevoir. Même si j'ai l'air de m'être trompé, mes exagérations mêmes serviront la cause de Baudelaire. Du moins je l'espère.

J'ai, pour cet article, lu, relu et appris par cœur les Fleurs du mal. Il n'y a pas eu de plus grand poète français que Baudelaire.

Si vous me le permettiez, je vous dirais que je n'ose pas vous appeler un poète /mn-

çais. Votre œuvre n'a dans notre passé littéraire aucune préparation. Vous tombez parmi nous avec une violence formidable et inattendue. G^est pourquoi tout à l'heure, spontanément, j'employais le mot : monstrueux. Il faut remonter aux Grecs pour vous trouver des précurseurs. Même Shakespeare, même Dante ne vous annoncent pas. Vous n'êtes pas de leur lignée, mais seulement grec et biblique. Je ne veux pas dire que vous ayez l'air d'un barbare parmi nous. Mais la seule chose par quoi vous vous trahissez Français^ c'est cette formidable propriété des mots ; c'est bien notre langue que vous parlez, et avec une justesse énorme que nous ne soupçonnions pas, — commandant aux / mots de produire à chaque instant (pour justifier leur sens) tout leur passé, toute leur histoire. Mais justement cette espèce même de propriété violente est celle de quelqu'un qui dompte avec génie une langue, non celle de quelqu'un qui s'y soumet et qui la suit.

Pardonnez-moi, cher ami, de vous disséquer ainsi tout vivant et d'appeler cela une

lettre. Je ne me le suis permis que parce que ces idées me sont venues en vous lisant et que c'était à ce moment ma façon de penser à vous. Je vous demande votre indulgence, pour le cas où elle vous déplairait.

Je n'ai pas encore lu VOtage.

Ecrivez-moi, cher ami, si vous avez un peu de temps. Tout ce que vous me dites me fait du bien. Il y a des mots de vous qui ne s'en vont plus de ma pensée.

Je vous prie de croire à ma profonde et respectueuse amitié.

Jacques Rivière.

A Jacques Rivière.

Prague j 10 décembre 1910.

Mon cher ami,

Vous seriez bien ingrat si vous n'aimiez pas les Odes^ où vous avez retrouvé sans doute beaucoup des idées et des préoccupations des grandes lettres que je vous écrivais à ce mo-

ment et pour lesquelles je me suis donné beaucoup de mal, — sans résultat, hélas, mauvais garçon ! Ce qui fait la nouveauté de ces poëmes, c'est que ce sont de véritables symphonies, se développant non pas en suite continue à la manière littéraire, mais orchestralement, par thèmes entrelacés et décomposés.

Moi non plus je n'ai pas été content de votre étude sur Baudelaire. Vous l'avez faite trop vite, et je n'y retrouve pas la pointe et la profondeur de ce que vous avez écrit sur moi dans VArt libre et de l'excellente page que je trouve dans le même numéro sur André Lhote.

L'étude souffre surtout d'un manque de plan et de composition. Tout artiste vient au monde pour dire une seule chose, une seule toute petite chose, c'est cela qu'il s'agit de trouver en groupant le reste autour. C'est bien de lire les Fleurs du mal, mais vous auriez dû lire aussi le Cœur mis à nu, qui est la véritable clef de Baudelaire (connaissez-vous l'émouvant fragment de roman?) et des passages des Curiosités esthétiques qui donnent l'idée que Baudelaire se faisait d'une grande

A PAUL CLAUDEL

poésie moderne à la Balzac, dont ce qu'il a fait n'est qu'une réalisation incomplète. Le mot que vous citez de moi sur le style journalistique a été bien mieux développé par Gide là où il parle de la savante négligence de ces vers, où l'homme de tous les jours, « mon semblable, mon frère », n'est jamais caché par une personnalité artificielle et livresque.

Comment vous arrangez-vous de vos nouvelles fonctions à Stanislas? Les craintes que vous aviez à ce sujet se sont-elles dissipées?

Je vous serre bien affectueusement la main.

P. Claudel.

A Paul Claudel.

Paris, l«r juin 1911.

Cher ami,

Il y a bien longtemps que je ne vous ai \ écrit. Mais aussi vous avez été bien silencieux. Je n'en suis que plus joyeux de recevoir votre nouveau Tête d'Or. Je vous remercie

infiniment du cadeau. Vous savez quelle admiration passionnée et sans limites je garde pour vos premières œuvres. J'y ai trouvé plus de bien qu'en n'importe quels autres livres de notre époque. Elles ont été pour moi une grande révélation métaphysique. Rien jamais ne m'a autant bouleversé que des vers comme ceux-ci :

Et les âmes nou<^ellement nées le long des murs et des bois,

Poussant comme les petits oiseaux tout nus de

faibles cris, Refuient guidées par les météores vers les

régions de V obscurité.

Vous savez bien que je ne vous dis cela que parce que c'est vrai. Je me reproche même de n'avoir pas assez insisté dans mon étude sur ce qu'il y avait dans vos drames d'effroyablement profond, je veux dire de dépassant la réalité immédiate^, de surnaturellement vrai.

Je voulais vous écrire depuis quelque temps déjà pour vous annoncer une grande

nouvelle, et qui me touche de près. Je vais avoir un petit enfant. Au mois de septembre. J'attends ce moment avec une grande impatience et une grande inquiétude, que certainement vous comprendrez.

Je travaille en ce moment à une assez longue étude sur Gide, qui passera prochainement, j'espère, dans la Grande Rei>ue. Après cela je m'occuperai de réunir en volume tous mes essais de critique. Je pense que le livre pourra paraître vers le mois d'octobre.

Je voudrais bien, cher ami, être sûr que les vagues restrictions que j'ai pu faire à propos de l'Otage^ et auxquelles, après tout, je ne tiens nullement, ne vous ont pas gêné. Je vais relire le livre dans l'édition de la N. R. F.^ qui paraîtra, je pense, ces jours-ci, et je ne doute pas d'y trouver une joie immense. Tout ce que je disais venait principalement du regret de ce à quoi je vous voyais renoncer. J'ai goûté de telles voluptés à votre poésie que je me suis plaint un peu de ce resserrement, de cette rigueur soudaine. Maintenant c'est fait ! Je comprends. Je suis con-

230 CORRESPOINDANCE

vaincu. Vous avez raison. Et d'ailleurs vous êtes de ceux qui ont toujours raison.

Une lettre de vous — je ne vous demande qu'un mot — me fera beaucoup de plaisir et de bien. Je vous prie de présenter mes respectueux hommages à Madame Claudel et de croire à mon amitié profonde, persistante, acharnée... et indigne.

J. Rivière.

A Jacques Rwière.

Prague, le 5 juin 1911.

Mon cher Rivière,

Que vous êtes bête de penser que vos observations sur VOtage aient pu me froisser ! M^is non, cher ami, elles m'intéressent au contraire et jamais vous ne sauriez être trop sincère avec moi. Rien n'a plus de prix pour un écrivain qu'une impression sincère, venant surtout d'un esprit délicat comme le vôtre, qui lui dit où son œuvre a porté. Je vous en

A JACQUES illVlÉRÉ iÙ

prie, ne vous gênez donc jamais avec moi. D'ailleurs chacune de mes œuvres est une recherche différente, et mes théories ne sont que des échafaudages provisoires qui disparaissent dès que la construction est achevée. Je n'ai jamais considéré Fart comme un but en lui-même, mais comme un moyen multiple et divers de comprendre en recréant. U Annonce faite à Marie, que j'achève en ce moment, vous plaira sans doute plus que rOtage, mais les résultats acquis par les études très pénibles que m'a coûtées ce dernier drame ne seront pas perdus. Ce n'est pas la peine de refaire indéfiniment le même livre, quand on a bien exploité une idée, il faut tâcher de passer à d'autres exercices.

Je suis bien ému de la nouvelle que vous me donnez. Que Dieu et Notre-Dame protègent la chère jeune femme ! Dans ma famille toutes les femmes dans cette position demandent un ruban bénit dans un vieux couvent de Bretagne dont je puis vous donner l'adresse et jamais elles n'ont eu d'accidents. Vous verrez qu'il n'y a rien de meilleur au

raonde que d'être père et de tenir dan» les bras un de ces bons petits enfants.

Je pars pour la France jeudi et, entre le 12 et le 22, je passerai sans doute quelques jours à Paris et à Villeneuve. J'espère que nous pourrons nous rencontrer à ce moment.

Je vous serre bien affectueusement la main. Rappelez-nous au bon souvenir de Madame Rivière.

P. Claudel.

A Jacques Rwière.

Paris, 21 juin 1911.

Cher ami,

Je serai de retour à Paris après une petite fugue à Villeneuve, de samedi à mardi prochain. Pourrions-nous vous voir lundi à l'heure qui vous serait la plus commode?

Je vous serre la main.

P. Claudel.

A Paul Claudel.

Paris, 26 juillet 1911.

Cher ami,

Pardonnez-moi de ne vous avoir pas donné de nouvelles de V Annonce faite à Marie. Il faut tout l'abrutissement dont m'a doué la préparation de mon concours, pour que j'aie oublié de vous dire ce que j'avais fait du manuscrit et combien la lecture m'en a bouleversé.

Sur le second point, je me sens si fatigué que pour l'instant je n'insiste pas. Simplement : je trouve qu'il y a un approfondissement tragique, vraiment prodigieux, de la Jeune fille Violaine. Le Prologue est peut-être la plus belle chose que vous ayez écrite. J'ai pleuré d'un bout à l'autre de ma lecture sans désemparer.

Je ne peux pas encore vous écrire longuement comme je le voudrais, à cause de mon examen. Mais j'espère que je saurai bientôt que je suis collé. Alors je redeviendrai libre.

CORKESPONJJA NCE

N'oubliez pas l'adresse du ruban. Ma femme va aussi bien qu'elle puisse aller. Mais nous venons de subir une chaleur écrasante qui l'a un peu fatiguée.

Je vous remercie beaucoup de l'envoi de la Ville. Enfin je tiens cette première version que, si longtemps, je n'ai eue qu'en une dactylographie infâme.

Je vous prie de croire à ma toujours très fidèle affection.

Jacques Rivière.

P.'S. — Pourriez-vous me dire à quel endroit de la Bible (Ancien ou Nouveau Testament) se trouve l'explication du mot : (( Bethléem : la maison du pain »?

A Jacques Rwière.

Prague, 26 juillet 1911.

Cher ami.

Voici enfin l'adresse du ruban. Ecrire à M. le curé de Quintin (Côtes-du-Nord). J'espère que l'acte de naïve confiance de Madame Rivière en la Sainte Vierge ne sera pas

A JACQUES RIVIÈRE âB5

déçu, pas plus que le nôtre ne le fut jamais.

Je vous serre bien affectueusement la main. Bonne chance pour votre examen.

P. Claudel.

Avez-vous lu un magnifique article de Péguy se déclarant nettement catholique dans le Bulletin des professeurs catholiques de rUniç^ersité? (E. V, Lotte à Coutances),

A Jacques Rivière.

Prague, le 28 juillet 1911.

Le principal texte relatif à Bethléem est celui du prophète Michée (cité par Matthieu) : Et tUj Bethlehem Ephrata, tu es parvulus in millibus Juda : ex te enim mihi egredietur, qui erit dominator in Israël, et egressus ejus ah initio^ a diehus œternis. {Michée. V, ii.) Texte étonnant, entre parenthèses, qui résume à la

fois les Synoptiques et saint Jean. L'interprétation Maison du Pain est la traduction littérale du mot Beth-lehem. Ephrata veut dire « la féconde ». La Bible ne fait d'ailleurs aucune allusion à ce sens, mais tous les Pères et commentateurs l'ont relevé.

J'espère que vous êtes maintenant en possession du ruban. Mais il y a quelque chose qui vaut encore mieux que tous les rubans, c'est la communion. Le bon Dieu a absolument le droit d'être avec tous les malades et toutes les personnes en péril, comme Madame Rivière va l'être plus ou moins, vous le savez. C'est sa place qui ne peut lui être refusée. Songez que vous avez charge d'âme^ et au poids de cela. Mettez tout en règle dans votre foyer, afin que les bénédictions de Dieu y descendent naturellement. Je vous dis cela d'homme à homme et en toute affection.

Je vous plains de tout mon cœur d'avoir à travailler par cette chaleur, et n'ai que la force de vous serrer la main.

P. Claudel.

A Paul Claudel.

2 août 1911.

Cher ami,

Je suis collé à Fagrégation. J'ai le sentiment, non pas sans doute d'avoir fait tout ce que je pouvais comme préparation, mais d'avoir mérité au moins l'admissibilité par les compositions qu'un hasard heureux m'avait permis de faire. Je n'y comprends rien. Il y a entre l'esprit universitaire et le mien une contradiction si totale et si minutieuse que sur aucun point Faccord ne peut se produire. Que je me contrefasse, comme il y a deux ans, ou que je me livre un peu comme cette année, l'Université ne se trompe pas ; elle reconnaît en moi un ennemi.

Tout ceci a l'air d'une invention destinée à excuser mon échec. Je voudrais avoir été admissible pour le dire encore et pour rapporter au hasard ma réussite.

Cet échec ne m'affecte guère d'ailleurs. J'ai pour le moment d'autres inquiétudes.

COURESPONDANGE

Je VOUS remercie de l'adresse du ruban. Nous avons écrit. Mais nous n'avons pas encore de réponse.

Certainement, cher ami, tout sera en règle au moment de l'opération. Vous ne soupçonnez pas quel insensible mais long chemin j'ai parcouru depuis que je vous connais. C'est un travail en moi très secret, mais dont de temps en temps je surprends le progrès. Et certainement nous demanderons à Dieu toute son aide dans l'aventure que nous allons courir.

Je ne veux pas insister là-dessus, parce que je crains de passer pour celui qui promet toujours sans tenir. Je suis très lent. Rien ne se produit en moi par crises. Mais quelque chose se produit tout de même.

Je vous remercie bien de ce que vous m'apprenez sur Bethléem.

La chaleur, après avoir été accablante pendant quinze jours, a légèrement diminué. Il me tarde beaucoup de me remettre au travail. Il me semble que j'ai tout à faire. Dès que mon livre de critique va être

composé je me relancerai dans mon roman. Continuez à m' écrire un mot de temps en

temps ; cela me fait tant de bien.

Je vous envoie toute mon amitié.

Jacques Rivière.

Ouij j'ai lu l'admirable article de Péguy, qui justement m'a beaucoup ébranlé. Le temps où des croyances aussi fortes que la vôtre et la sienne s'expriment aussi librement ne ressemble pas — c'est vrai — au dix-neuvième siècle.

Mon étude sur Gide paraîtra avec coupures en septembre à la Grande Rei>ue.

A Jacques Rwière.

Prague, le 10 août 1911.

Mon cher ami, Vous avez raison de prendre votre échec sans chagrin, du moment où vous avez fait ce que vous avez pu. Je crois que pour ce grade tout est une question de clientèle ; il faut montrer qu'on est de la petite bande.

COUllESPONrJAINCE

J'espère que cela ne vous nuira pas pour Stanislas.

Les nouvelles que vous me donnez me font grand plaisir. Allons ! un peu de courage et en selle ! Vous êtes digne d'être avec nous et de chevaucher botte à botte avec les champions des derniers jours.

A Jacques Rwière.

Francfort-sur-Mein, le 11 octobre 1911.

Cher ami,

Voici bien longtemps que je n'ai eu de vos nouvelles, mais le numéro de la N. R. F, que je viens de recevoir me montre que vous pensez toujours à moi. De quelle manière patiente et pénétrante vous savez regarder ! Vous êtes ce lecteur idéal auquel pense involontairement tout auteur quand il écrit.

J'espère que Madame Rivière est maintenant complètement rétablie. Donnez-moi de

A PAUL CLAUDEL

ses nouvelles et de celles du petit bébé. Votre maison doit vous sembler maintenant toute radieuse de la présence de ce petit ange.

J'ai passé ce mois de septembre à sillonner l'Allemagne dans tous les sens. Me voici maintenant qui représente la R. F. dans cette capitale de la juiverie internationale ! Francfort est d'ailleurs une fort jolie ville pleine de fleurs et de feuillages.

Je vous serre affectueusement la main.

P. Claudel.

A Paul Claudel.

Paris, 17 octobre 1911.

Cher ami,

Oui, je suis resté bien longtemps sans vous donner de mes nouvelles. Mais j'ai eu tant d'aventures avec ma femme et ma petite fille, tant de travail à mener parallèlement à ces aventures, que je n'ai pas trouvé un instant pour vous écrire.

Enfin je suis sur le point de sortir d'em-

GORRESPONDAiNGE

barras. Ma femme, qui a été très malade après son opération, a eu ensuite une phlébite qui la tient encore au lit. Cependant nous espérons qu'elle pourra se lever à la fin de cette semaine. Elle a été soignée à la maison de santé par une sœur admirable, une vraie sainte, qui restera notre amie aussi longtemps que nous vivrons.

Quant à ma petite fille, elle a eu aussi bien des malheurs. Le 12 septembre elle a failli mourir. On Ta trouvée dans son berceau déjà froide, et on ne l'a ranimée qu'à grand'peine.

Je ne vous raconte toutes ces aventures, cher ami, que pour que vous les sachiez. N'y voyez aucune intention de plainte. Pas un instant je n'ai cessé d'avoir une infinie reconnaissance pour Dieu, et aussi une infinie confiance en son secours. Pas un instant mon bonheur, même quand il était menacé, n'a faibli. Et vous devinez bien, en voyant ma maison pleine de joie.

Je voulais vous écrire pour vous féliciter de votre nouvelle nomination. Je m'en féli-

cite moi aussi, car je prévois que vous viendrez plus souvent à Paris de Francfort que de Prague.

Les poèmes de Coventry Patmore sont admi* rables et, bien que je ne connaisse pas le texte anglais, je pressens admirable votre traduction.

Je suis bien heureux de voir que ma note vous a touché, malgré ses intentions modestes. (Je n'ai traité le sujet, pour ainsi dire, qu'au point de vue de la grammaire.)

Songez que toute nouvelle venant de vous me sera toujours très chère et croyez-moi votre très fidèlement ami.

Jacques Rivière.

A Jacques Rwière.

Francfort-sur-Mein, le 8 octobre 1912.

Mon cher Rivière, Si vous voyez Gallimard, demandez-lui donc où en est ma Cantate. Voici un mois que je la lui ai envoyée et je n'en ai plus de nou-

velles. Je pars demain pour Paris où je serai une dizaine de jours. — Mon Rimbaud est bien sec et bien décharné. J'aurais beaucoup à y ajouter, surtout maintenant que, grâce à quelqu'un qui l'a connu, je puis me représenter le Rimbaud de la mer Rouge. Le côté « adolescent et amoral » est insuffisamment touché. De même l'animal, le poëte terrible et (( entier » (pas un hongre) que fut Rimbaud à dix-sept ans. Mais j'ai dit, mal, l'essentiel de ce que je voulais dire.

Le grand effort de composition des Géorgiques^ réussi à mon sens, méritait qu'on lui rendît justice : le premier grand poëme de notre littérature depuis combien de temps? La forme du distique n'a nullement un but gnomique, mais celui d'introduire l'impression de foisonnement et de variété d'une grande prairie. Les gaucheries sont certainement volontaires chez un homme aussi habile que Jammes et ont pour objet l'établissementdes valeurs et la rupture constante qui réveille l'attention. Ce qui est le plus grave,

c'est la profession de foi de la N. R. F, : l'Art d'abord, l'art pour l'art ! En sommesnous là? Après tant d'années de littérature oiseuse, va-t-il falloir encore combattre contre cette rosse étripée? L'Art pour l'Art n'est pas une doctrine de créateur. Ce n'est pas avec cette molle gymnastique callisthénique qu'on fera sortir d'un homme ce qu'il a de profond et d'essentiel. La question des rapports de l'art et de la morale et de la religion est excessivement grave, difficile et compliquée. Il ne suffît pas de quelques plaisanteries pour l'esquiver. Ce qu'il y a d'évident, c'est que la littérature française meurt aujourd'hui de libertinage et de dilettantisme. Elle a besoin surtout qu'on lui rende du cœur et du ton. J'avais compris que la iV. jR. F. voulait se consacrer dans le domaine de l'art à cette tâche d'énergie. Nous voilà retombés dans les molles dissertations de 1885.

Je vous serre bien cordialement la main.

P. Claudel.

COU RESPONDANCE

A Jacques Rwière.

Paris, le 12 octobre 1912.

Cher ami,

Vous ne doutez pas que je ne serai très heureux de vous voir. Indiquez-moi une heure jeudi, chez vous, car je ne suis pas chez moi à Paris. Le mieux serait que vous m'envoyiez tout de suite votre Hvrepour que j'aie le temps de le lire et d'y réfléchir.

C'est dommage que le jour où la N. R. F. adopte enfin une doctrine, ce soit celle de l'Art d'abord, de l'Art pour l'Art, en d'autres termes celle du Mercure de France. (Au fond il serait plus juste de dire l'Art pour la satisfaction des sens.) Si Jammes avait dit qu'il suffit d'être chrétien pour être artiste, il aurait dit une chose non pas exorbitante, mais simplement absurde, et qui n'est même pas discutable : individuellement on peut être bon chrétien et pi-

toyable artiste en même temps (les Nazaréens, Louis Racine, etc.). Mais socialement la question change de face ; dans une société comme la nôtre, c'est-à-dire uniquement orientée vers la jouissance matérielle, l'artiste, s'il n'est pas en possession d'une force morale égale au poids terrible et mortel qui pèse sur lui, est condamné au désespoir et à la destruction, ou à un art de pur bibelot. Les exemples de Poe, de Baudelaire, de Rimbaud, de Verlaine, de tant d'autres au siècle dernier sont suffisants pour nous renseigner. C'est en ce sens que pour lui le vrai est la condition du beau, parce que seul il l'isole d'un milieu délétère, et lui permet l'usage de faculté» que la grâce lui a accordées. *

Un artiste qui ne croit pas en Dieu aujourd'hui, qui ne travaille pas uniquement pour la gloire de Dieu, pour qui m-t-il tramiller? Pour lui-même? c'est un cercle vicieux, car «oi-même c'est l'ouvrage et non pas le but. Pour les autres? Pour leur plaisir? Pour Im amuser?

La religion ne crée pas en nous de nouvelles facultés, mais elle nous permet l'usage de celles que nous avons.

Mais c'est là une question extrêmement difficile et complexe. Jammes montre le seul salut possible, bien que d'une manière peutêtre insuffisante. La N. R. F. nous ramène à l'antique route horrible, pleine du martyre de tant de grands artistes. L'Art d'abord ! Le moyen d'abord !

Je croyais qu'elle avait été fondée pour nous sauver précisément de cet art, que nous connaissons.

Croyez-vous que Shakespeare ou Dostoïevsky, ou Rubens, ou Titien, ou Wagner travaillaient pour faire de Vart? Non pas, mais n'importe comment, pour se débarrasser de leur faix, pour mettre dehors ce grand paquet de choses vivantes, opus non factura : et non pas pour colorier du dehors un froid dessin artificieux.

Je vous serre la main.

P. Claudel.

A Jacques Rivière.

Francfort-sur-Mein, le 7 novembre 1912.

Cher ami,

Vous pouvez deviner avec quel intérêt j'ai lu la première partie de votre Essai sur la foi : je vous en parlerai plus longuement quand je serai en possession de l'ensemble. Mais déjà ce que je connais m'a enchanté. Je ne dis pas que l'on ne puisse vous faire maintes objections au point de vue théologique ou philosophique. Par exemple, il me semble que vous ne distinguez pas assez la foi et la crédulité ; vous avez l'air de dire qu'à vos yeux les choses qu'on croit sont indifférentes et qu'au contraire il y a plus de santé à croire des choses plus absurdes. De là sans doute l'expression : vous en avez une santé ! Vous pensez bien que nous, catholiques, n'admettons nullement que les matières de foi soient contraires à la raison. Mais pour le moment

cette querelle n'a pas d'importance. Le grand mérite de votre travail est de faire sortir Dieu de la philosophie abstraite et de le mettre au nombre des réalités immédiates, actuelles, modernes, de nous donner le contact avec lui, de le rendre naturel.

C'est pourquoi j'ose dire que votre place est marquée avec Patmore, avec Péguy, avec Chesterton, et, si j'ose dire, avec moi-même, parmi ces écrivains dont le rôle est de refaire I une imagination et une sensibilité catholiques, I qui se sont desséchées depuis quatre siècles I grâce au triomphe de la littérature purement \ laïque dont nous voyons la suprême corruption. Ce que j'aime aussi dans vos pages et ce qui me paraît nouveau chez vous, c'est le ton de simplicité et de candeur, l'espèce de détachement de vous-même devant un objet suprêmement intéressant, avec la seule préoccupation, sans aucune idée de briller, de rendre votre pensée le mieux que vous pouvez (et souvent vous arrivez ainsi à des choses bien profondes, comme quand vous parlez des malheurs que certaines vies ne

méritent pas, mais qu'elles appellent). C'est là un point où le talent rejoint la vertu. Vous avez fait bien du chemin ! Et la dernière étape ne me paraît plus très longue. Nous verrons cela au prochain numéro.

Je vous serre cordialement la main.

A Jacques Rivière.

87, quai d*Anjou, 6 décembre 1912.

Mon cher Rivière,

Toutes mes félicitations pour votre dernier article, encore meilleur que le premier. La fin seulement me déconcerte un peu et j'avoue que j'ai eu de la peine à la comprendre. Mais je suis bien tranquille sur votre compte. Vous finirez par vous évader du narcissisme et de l'épicurisme, de ce palais de glaces qui ne

VOUS montrera jamais rien de nouveau, mais les seules images que vous lui fournissez. Je vous serre bien affectueusement la main.

P. Claudel.

A Paul Claudel.

Paris, le 2 avril 1913.

Mon cher ami,

Pardonnez-moi de ne vous remercier qu'aujourd'hui de votre Cantate. Vous savez, sans que j'aie besoin de vous le dire, quel immense plaisir m'a causé votre présent. D'abord parce que vous avez bien voulu me mettre parmi les privilégiés qui ont reçu l'édition hors commerce. Et aussi parce que je trouve votre œuvre d'une admirable nouveauté. Vous avez fait dans cette Cantate des découvertes rythmiques d'une profondeur dont je reste surpris. Il y a là-dedans une science du mouvement et de la composition des mouvements, étonnante. Dans chaque phrase on dirait que

les mots sont obligés à parler rien que par le tour où ils sont pris, rien que par la violence dynamique qu'ils subissent. Ils entrent les uns dans les autres pour former un bloc comme sous l'efîort d'une machine toutepuissante. Et cela ne rend qu'un aspect de l'œuvre. Car il y a en même temps une sorte de liberté, presque de gratuité, presque d'hésitation et de flexibilité qui font penser au tremblement d'une herbe dans le vent. Je ne peux pas m' expliquer très bien dans une lettre. Il faudrait que je réfléchisse à tout cela longuement. En tout cas je n'ai pas besoin de pouvoir analyser mon émotion dans le détail pour savoir qu'elle est profonde et neuve.

Je rentre de Bordeaux où je viens dépasser quinze jours. J'y ai vu F... et nous avons beaucoup parlé de vous et de votre Cantate. Il en est lui aussi très emballé.

J'arrête ici ma lettre, mon cher ami, car d'autres m'attendent, et moins plaisantes à écrire, hélas ! Je vous prie de croire à ma sincère amitié.

Jacques Rivière.

A Jacques Rivière.

Paris, 37, quai d*Anjou, 4 mai 1913 (1).

Cher ami,

Je suis bien tranquille sur votre compte et je sais qu'un jour ou l'autre vous viendrez à Jésus-Christ. S'il y avait une autre alternative pour vous, vous le sauriez maintenant. Voici l'adresse du prêtre que vous me demandez, qui est un saint, un homme simple et bon, extrêmement intelligent, débordant de douceur et d'affection. L'abbé Fontaine, curé de Notre-Dame Auxiliatrice à Clichy. C'est le prêtre qui a assisté Huysmans à ses derniers moments, et il parle toujours avec émotion de cette mort de saint et de martyr qui est bien honorable pour notre corporation ! Il vit depuis dix ans au milieu de l'effroyable mi-

(1) Les lettres de Jacques Rivière écrites à partir de cette date n'ont raalheureusement pas été retrouvées.

sère de ces quartiers suburbains. Vous prenez le Nord-Sud jusqu^à la porte de Clichy, vous allez jusqu'au boulevard Victor-Hugo, vous longez un cimetière, vous tournez à droite, et au bout de cinq cents mètres environ, à gauche, dans une petite rue latérale, vous voyez la chapelle de Notre-Dame Auxiliatrice. J'ai déjà donné cette adresse à G.., sur sa demande. Mais il n'est pas venu. Pourquoi cette terreur, grand Dieu ! Il est aussi simple d'aller consulter un prêtre sur son âme qu'un médecin sur l'état de sa santé ou un architecte sur une construction. Tout peut se dire d'une manière calme, sensée et raisonnable.

Je vous serre les mains bien affectueusement. Vous avez bien tort de vous effrayer. Ce que vous avez à faire est si facile, si simple et si doux ! Quel soulagement de se trouver enfin dans un univers de bonté et de raison.

Je désirerais beaucoup faire lire d'abord à l'abbé Fontaine vos deux essais sur 7a Foi. Envoyez-les-lui.

P. Claudel.

A Jacques Rivière.

Francfort-sur-Mein, 22 mai 1913.

(Centenaire de Richard Wagner.)

Cher ami,

En pensant à la conversation que nous avons eue l'autre jour, il m'est venu quelques scrupules. Je crains de vous avoir trop présenté la religion comme un moyen de confort et de santé spirituels, de ne vous avoir parlé, en somme, que de son agrément et de son intérêt. Ce sont des considérations secondaires et assez basses. La seule raison pour quoi nous devons croire à* Jésus-Christ, c'est parce que cest {>rai : qu'il en résulte pour nous du bien ou du mal, peu importe. Car ce n'est pas Dieu qui est fait pour l'homme, mais l'homme qui est fait pour Dieu, qu'il en résulte pour lui du bien ou du mal (quoique évidemment il ne puisse résulter que du bien).

J'ai pensé qu'en toute loyauté je devais mettre ce point en lumière.

Connaissez-vous Jacques Maritain, professeur de philosophie à Stanislas et protestant converti? Il me semble un esprit très distingué.

Que de merveilles autour de nous en ce moment ! Comme il est intéressant de voir la grâce de Dieu, à qui la persécution coupe ses canaux naturels, intervenir directement, pour ainsi dire, à l'état sauvage, et resourdre aux points les plus inattendus, vierges, directs ! C'est ainsi qu'on m'apprend aujour d'hui la conversion de Psichari, le petit-fils de Renan.

J'ai lu votre article de la N. R. F. (1) et j'attends la suite avec beaucoup de curiosité. Voulez-vous me permettre une petite critique? Il me semble qu'emporté par l'intérêt de vos idées vous ne faites pas assez attention au bruit qu'elles font. Je trouve cette phrase : en en enlevant tous les éléments. Avec

(1) Le Roman d'aventure. Mai, juin, juiliet 1913.

nul autre que vous je ne me permettrais une pareille observation. Excusez-la !

Je vous serre la main.

P. Claudel.

A Jacques Rivière,

Francfort-sur-Mein, le 29 mai 1913.

Mon cher Rivière,

Quand vous me dites que vous n'avez pas idée de ce que c'est que le péché, le remords et la contrition, il est évident que vous exagérez, et que ce vaste compartiment de la nature humaine ne vous est pas fermé. Le mal moral est un fait comme le mal physique, la nausée de l'âme comme celle de l'estomac, et, puisque vous n'êtes pas un ange ni un scélérat, je suppose que, tout de même, vous en avez connu l'amertume. Nous n'arrivons jamais au fond vrai de notre nature quand une humiliation complète ne nous l'a pas fait atteindre et que les larmes n'ont pas jailli. Ce n'est pas en vain qu'on leur donne

le nom de source et d'aquœ scaturientis. C'est elles qui font disparaître toutes les choses mortes, toute la crasse accumulée par le péché, qui roidit, pétrifie et putréfie notre âme et en fait un cadavre. Elles seules nous rendent la sensibilité à la lumière vivante. Comment la pensée de l'éternelle Vie, de l'éternelle Beauté, de l'éternel Amour, de ces tendres et solennelles invitations qui nous sont adressées, et, en revanche, de nos passions délétères, de notre misère, de notre ingratitude, de cette misérable vie de poussière, de tumulte et de vanités, celle de l'enfer qui est le stipendium peccati et celle de cet enfer actuel que nous voyons autour de nous, comment toutes ces pensées, si nous les méditons suffisamment, ne nous donneraient-elles pas une idée de notre effroyable état et de la dépendance où nous sommes de Dieu? Ce ne sont pas des imaginations, ce sont des sentiments aussi réels, aussi désespérés, que la faim et la soif. Ce ne sont pas des sentiments qu'on peut séparer de soi et regarder avec les autres comme des bibelots. Car vous ne

CORRES}M)?N l)A]NCE

pouvez les regarder ainsi sans leur ôter leur véritable valeur, et sans fausser et mutiler toute la réalité. Qu'elle serait plate et misérable, une réalité dont il faudrait nous contenter, qui ne nous laisserait rien à désirer, et où tout serait à prendre à son pesant de foin !

Mais, bien entendu, le plus ou moins de sensibilité est une chose qui n'intéresse pas le salut. Il suffit de la foi, d'une bonne volonté complète, et d'un aveu honnête et loyal de ses fautes.

Quant au rétrécissement sentimental que le christianisme vous imposerait, j'ai peine à comprendre ce que vous voulez dire. Quand vous parlez de péchés, je suppose qu'il s'agit uniquement des péchés de chair, car je ne puis vous supposer aucune tendance à l'ivrognerie, à la cupidité, aux actes de violence, etc. La première réponse est que, si nous nous faisons chrétiens, ce n'est pas pour notre plaisir et notre confort personnels, et que si Dieu nous fait l'honneur de nous demander quelques sacrifices, il n'y a pas autre chose à faire que de les consentir avec joie. La seconde réponse est

que ces sacrifices se réduisent à fort peu de chose ou à rien. Nous vivons toujours dans la vieille idée romantique que le suprême bonheur, le grand intérêt, l'unique roman de l'existence, consistent dans nos rapports avec la femme et dans les satisfactions sensuelles que nous en retirons. On n'oublie qu'une chose, c'est que l'âme, c'est que l'esprit sont des réalités, aussi fortes, aussi exigeantes que la chair (elles le sont bien davantage !) et que, si nous accordons à celle-ci tout ce qu'elle demande, c'est au détriment d'autres joies, d'autres régions admirables qui nous seront éternellement fermées. Nous vidons un verre de mauvais vin dans un bouge ou un salon et nous oublions cette mer virginale qui apparaît à d'autres sous le soleil levant. Le bien est plus difficile que le mal : l"" parce qu'il exige une grande pureté et sensibilité de Tâme qui ne s'acquiert que par la patience et la solitude intérieure ; 2^ parce que le mal est un défaut partiel et le bien un concert de toutes nos facultés. Bonum ex integrà causày malum ex quocunque defectu. Mais les

GORRESPOISDANGE

horizons qu'il nous ouvre sont incomparables, parce que seul il est dans le sens de notre réalité, de notre nature, de notre vie et de notre vocation. Spécialement en ce qui ; concerne l'amour. Combien les fumées roman- I tiques de l'amour purement charnel et les braiements de ce grand âne de Tristan me paraissent ridicules ! L'amour humain n'a de beauté que quand il n'est pas accompagné par la satisfaction... Quant aux voluptés de l'amour satisfait, aucun écrivain ne les a jamais dépeintes, car elles n'existent pas. Le paradis qui consisterait dans la possession totale d'une femme et dans la prise comme fin suprême de ce corps et de cette âme ne me semble en rien différent de l'enfer. Je ne parle pas de l'amour conjugal qui est quelque chose d'infiniment plus beau et plus profond. J'ajoute que, pour un écrivain, il n'y a pas de pire séduction que celle de l'amour, car c'est une carrière où il est absolument sûr de ne jamais réussir, à moins d'être un imbécile.

Est-ce là cette réponse que vous attendez de moi? Il est tellement plus difficile de s'at-

traper à des sentiments qu'à des raisonnements. Mais vous priez, vous allez à la messe, vous avez fait loyalement l'efîort de vous confesser une fois. C'est énorme, c'est jusqu'à un certain point héroïque, et je suis sûr que vous ne vous en tiendrez pas là. Vous apprendrez beaucoup plus par cette voie que par mon humble intermédiaire.

Je vous serre très affectueusement la main.

P. Claudel.

A Jacques Rivière,

Hambourg, le 5 janvier 1914.

Oui, cher ami, je suis profondément heureux (1), c'est une bonne nouvelle qui m'arrive en ce début d'année parmi d'autres amertumes. Ce que vous me dites n'ôte rien, bien au contraire, à votre mérite, et à la vertu du sacrement que vous avez reçu. Vous appartenez à cette catégorie d'âmes ultra-

(1) Réponse à une lettre de Jacques Rivière annonçant qu'il avait communié à Noël.

sensibles toujours prêtes à se nouer et à se contracter. Si vous persévérez courageusement et si vous êtes complètement loyal, vous sentirez un jour la semence divine qui frémit et qui s'ouvre. Quant au petit bric-àbrac et musée-des-horreurs intime, moral et intellectuel, que nous portons tous en nous, cela n'a pas d'autre importance, du moment où ces rouages démontés et menus objets de collection n'influent pas sur notre conduite. J'ai beaucoup senti, au cours de ces deux mois qui viennent de s'écouler, l'inouïe, l'incomparable merveille que constitue pour nous l'amitié de Dieu. Mon désespoir est d'être si mou, si faible, si prompt à tous les achoppements.

...Je vous serre la main, mon cher ami, je vous embrasse. Que Dieu vous garde, vous et votre enfant ! C'est bien, ce que vous avez fait.

P. Claudel,

PXBIS. TYP. PLON-NOURRIT ET C'% 8 RUE G4RA.ÎiClÈRE. 33576.

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