A MADAME LAVOISIER
Philadelphie, 23 octobre 1788.
Un violent accès de goutte m'a longtemps empêché d'écrire à ma chère amie ; autrement je l'aurais remerciée plus tôt du portrait dont elle a eu la bonté de me faire présent. Ceux qui l'ont vu déclarent que la peinture a un grand mérite, mais ce qui surtout me le rend cher, c'est la main qui l'a fait. Quand nos ennemis les Anglais s'emparèrent de la ville et de ma maison, ils firent mon portrait prisonnier, l'emportèrent avec eux, laissant son pendant, ma femme, presqu'en état de veuvage. Vous avez remis le mari à sa place, la femme semble en sourire de joie.
Comme vous le dites, je jouis ici de tout ce qu'un homme raisonnable peut désirer; un revenu honnête, une maison commode que j'ai bâtie moi-même, avec tous les arrangements que j'ai pu imaginer; j'ai auprès de moi une fille attentive et dévouée, une foule de petits-enfants qui promettent et quelques vieux amis qui me restent, pour causer avec moi ; on a pour moi plus de respect, on me rend plus d'honneurs que je n'en mérite. Voilà les bénédictions de la Providence, les preuves de sa perpétuelle bonté. Mais
tout cela ne me fait pas oublier Paris, et les neuf années de bonheur que j'y ai goûté dans la douce intimité d'un monde dont la conversation est instructive, les manières séduisantes : et qui par- dessus toutes les Nations de la terre possède, au plus haut degré, l'art de se faire aimer des étrangers. Et maintenant, même dans mon sommeil, je trouve que la scène de tous mes rêves agréables se passe à Paris ou dans le voisinage.
J'aime beaucoup le jeune M. Dupont. Il me parait homme d'esprit et de mérite ; je crois qu'il donnera beaucoup de satisfaction à son père.
Veuillez remercier M. Lavoisier de l'envoi qu'il a bien voulu me faire de la Nomenclature chimique (ce sera un livre bien utile) ; assurez-le de ma grande estime, et de mon sincère attachement. Mes meilleurs souhaits vous accompagnent; et je pense que je ne puis souhaiter ni à lui, ni à vous un plus grand bonheur que de continuer longtemps votre union *. Avec respect et affection j'ai l'honneur d'être, ma chère amie, etc. B. F.
AU DOCTEUR INGENHOUSZ.
Santé de Franklin. — Bateau à vapeur.
Philadelphie, 24 octobre 1788.
Vous avez toujours eu la bonté de vous intéresser à ma santé. Je dois donc vous faire part d'un fait qui y touche et qui me parait curieux. Vous vous rappelez peut-être la maladie de peau dont je me plaignais jadis, et pour laquelle vous et le docteur Pringle, vous eûtes la bonté de me donner des conseils et des remèdes. Elle m'a incommodé
1. On sait comment le Comité de salut public exauça le vœu de Franklin, il envoya à la mort Lavoisier, coupable d'être fermier général.
o02 CORRESPONDANCE
près de quatorze ans, et au commencement de cette année elle était aussi mauvaise que jamais. Elle couvrait tout mon corps, excepté ma figure et mes mains. Il m'est survenu un accès de goutte qui m'a été fort douloureux. C'était un gonflement aux deux pieds, qui a ga^né les deux genoux, et enfin les mains. A mesure que les enflures augmentèrent et prirent de l'étendue, l'autre maladie diminua et finit par disparaître entièrement. L'enflure a commencé depuis quelque temps à tomber; peut-être la maladie cutanée reviendra-t-elle, peut-être est-elle usée. Je vous dirai, par la suite, ce qui arrivera. En somme je suis, beaucoup plus faible que lorsquelle a commencé à me quitter. Mais ce peut être l'effet de l'âge, car j'ai près de quatre-vingt-trois ans, l'âge où commence la décrépitude.
Je déplore les guerres dans lesquelles l'Europe se trouve engagée; je voudrais qu'elles fussent finies; car je crains que les vainqueurs mêmes n'y perdent. Je suis toujours, mon cher ami, votre tout dévoué.
P. S. Nos affaires publiques vont enfin s'arranger. J'ai fini mes trois années de Présidence, terme ûxé par la Constitution. Résolu à ne plus m'engager dans la vie publique, j'espère , si ma santé le permet, devenir près de vous un correspondant plus exact. Nous n'avons, quant à présent, aucune nouvelle scientifique, si ce n'est qu'un bateau * mû par une machine à vapeur, marche dans notre rivière contre le courant et qu'on espère perfectionner et simplifier assez sa construction, pour le rendre d'un usage universel.
1. C'est le bateau inventé par Fitch; ce dernier avait écrit à Franklin dès 1785. Fulton n'a paru que plus tard; mais il a eu le mérite de résoudre le problème. Le bateau de Fitch ne réussit pas , et ruina le pauvre inventeur.
DE BENJAMIN FBANKLIN. 303
A BENJAMIN VAUGHAN
Mémoires de Franklin. — Guerre de Turquie — V Hérésie. Philadelphie, 24 octobre 1788.
Arrivé au terme de ma Présidence, et résolu à ne plus m'engager dans les affaires publiques, j'espère que je serai un meilleur correspondant pour le peu de temps qui me reste à vivre. Je commence à me rétablir d'une longue attaque de goutte, et je m'occupe sans relâche à écrire l'Histoire de ma Vie; les instances que contenait votre lettre du 31 janvier 1783 n'ont pas peu contribué à me faire prendre ce parti. J'en suis maintenant à l'année 1756, à la veille d'être envoyé en Angleterre. Pour abréger l'ouvrage, et pour plusieurs autres raisons, j'écarte tous les faits et toutes les circonstances qui ne pourraient pas tourner au profit d'un jeune lecteur.Par mon exemple, par Fheureux succès avec lequel je suis sorti de la pauvreté, et j'ai acquis un certain degré de richesse, de crédit et de réputation, je veux lui montrer les avantages de la conduite que j'ai suivie, et lui apprendre à éviter des erreurs qui m'ont fait du tort. En relisant ce que j'ai écrit je m'imagine (autant qu'un auteur peut juger de son propre ouvrage) que ce livre sera plus attachant, plus intéressant et plus utile que je ne n'y comptais en le commençant. Si ma santé se maintient, j'espère finir cet hiver. Aussitôt mon œuvre achevée je vous en enverrai une copie manuscrite, afin d'obtenir de votre jugement et de votre amitié des remarques qui serviront à l'améliorer.
Le bruit que nos partis faisaient autour de la nouvelle Constitution est tombé, et même éteint. Nous marchons rapidement vers un bon ordre de choses. Je me suis assez bien tenu à l'écart de ces disputes, car je n'ai écrit
30/i CORRESPONDANCE
qu'une seule brochure, que vous trouverez ci -incluse *.
Je déplore la masse de calamités que cette guerre avec les Turcs attire sur l'espèce humaine, et je crains que le roi de Suède ne se brûle les doigts en attaquant la Russie. Quand les Princes sauront-ils donc assez d'arithmétique pour calculer, lorsqu'ils convoitent quelque province de leurs voisins, ce qu'ils gagneraient à l'acheter, plutôt qu'à se battre pour la conquérir; le prix s'élevât-il au revenu de cent années? Mais si la gloire ne peut s'apprécier, et, par conséquent, si les guerres entreprises pour elle ne sauraient êîre soumises à un calcul arithmétique qui démontre leur avantage ou leur désavantage, du moins les guerres de commerce, qui ont le gain pour objet, peuvent être soumises à ce calcul ; une nation commerçante devrait, tout aussi bien qu'un simple négociant, calculer les probabilités de profit et de perte, avant de s'engager dans de grandes aventures. C'est pourtant ce que les nations font rarement. Combien de fois, pour acquérir ou garder certaines branches de commerce, ne les avons-nous pas vues dépenser en guerres plus d'argent que ne pourraient leur donner cent années d'un commerce assuré.
Rappelez-moi au souvenir du bon docteur Price et de l'honnête hérétique, le docteur Priestley. Je ne l'appelle pas honnête, pour le distinguer des autres; je crois que tous les hérétiques que j'ai connus étaient des hommes vertueux. Ils ont la vertu du courage, autrement ils ne se hasarderaient pas à faire l'aveu de leur hérésie, et ils ne peuvent guères manquer des autres vertus, sans quoi ils donneraient prise sur eux à leurs nombreux ennemis ; ils n'ont pas, pour les excuser ou les justifier, une aussi grande quantité d'amis que les pécheurs orthodoxes. Gom-
1. De la conduite des Antifédéralistes , etc. Voyez les Essais de Morale, etc.
prenez-moi bien cependant. Ce n'est point à l'hérésie de mon bon ami que j'impute son honnêteté. C'est, au contraire, cette honnêteté qui lui a valu la réputation d'hérétique. Je suis toujours, mon cher ami, votre tout dévoué,