‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 113 sur 136 · A MISTRISS ELISABETH PARTRIDGE · texte numérisé non relu

A MISTRISS ELISABETH PARTRIDGE

Philadelphie, 25 novembre 1788.

Vous me dites que notre pauvre ami Ben Kent nous a quittés; j'espère qu'il est maintenant au séjour des bienheureux, ou du moins dans quelque lieu où les âmes se préparent à ces régions célestes. Je fonde cette espérance sur ce que notre ami? s'il n'était pas tout à fait aussi orthodoxe que vous et moi, était un honnête homme et avait des vertus à lui. S'il y avait chez Ben quelque hypocrisie, elle était en sens inverse de l'hypocrisie commune : car il était moins méchant qu'il ne paraissait l'être. Quant au bonheur de la vie future, je ne saurais m'empêcher de croire qu'une foule d'orthodoxes zélés, de toutes les églises, qui se presseront en troupe au jour du jugement dernier, dans l'espoir de voir damner ceux qui ne pensent pas comme eux, seront désappointés et obligés de se contenter de leur propre salât. Votre, etc. B. F.

A MISTRISS JANE MECOM.

Philadelphie, 26 novembre 1788, Ma chère sœur, '

Je suis fâché que ma santé vous inquiète jusqu'à vous faire verser des larmes. Il y a assez de maux réels dans la vie, et c'est folie de nous affliger de maux imaginaires. C'est assez tôt de pleurer quand fondent sur nous les maux réels. Je vois par les journaux que demain est votre jour

d'action de grâces à Boston. La farine arrivera trop tard pour vos plum-puddings, car je vois qu'il y a peu de jours seulement qu'elle est partie. J'espère cependant qu'elle vous parviendra avant que l'hiver ferme votre port.

Je ne vois jamais les journaux de Boston. Vous dites qu'on y trouve souvent des choses fort honorables pour moi ; je leur ensuis fort obligé. D'un autre côté, quelquesuns de nos journaux de Philadelphie font tout ce qu'ils peuvent pour me déshonorer. Je n'y fais pas attention. Mes amis me défendent. Je suis depuis longtemps accoutumé à recevoir plus de louanges et de blâmes que je n'en ai mérité. C'est là le sort de tout homme d'État : je laisse les injures et les louanges se balancer mutuellement.

Comme vous le remarquez, il n'y avait pas de juron dans l'histoire du tisonnier quand je l'ai contée. Le dernier conteur était peut-être parent de cet original qui rapportait une dispute survenue* entre la reine Anne et l'archevêque de Cantorbéry , au sujet d'un évêché vacant. La reine voulait donner la mitre à une personne que l'archevêque n'en croyait pas digne. En contant cette histoire notre homme faisait lâcher à la reine et à l'archevêque trois ou quatre jurons à chaque phrase et enfin l'archevêque l'emportait. Un des auditeurs fut un peu surpris de ce langage et dit : ce Est-ce que la reine, est-ce que l'archevêque jurent ainsi l'un après l'autre ? » — « Non, non, dit l'historien, c'est seulement ma façon de conter cette histoire. »

Toute la famille est maintenant en bonne santé, et vous envoie des amitiés pour vous et les vôtres. Votre frère dévoué, B. F.

Tout en gardant sa gaieté, tout en aimant la vie, Franklin songeait que l'heure du départ approchait, et,

avec l'habitude d'un voyageur, il mettait toutes ses affaires en ordre. Il disait adieu à ses vieux amis, faisait rentrer ses créances, dressait le catalogue de ses livres, et rédigeait son testament avec un calme et une présence d'esprit, qui fait de cet acte une pièce remarquable et digne d'être gardée à la postérité *.

Son plus grand souci était de régler ses comptes avec les États-Unis. Comme tous les hommes qui ont joué un rôle et rendu des services éclatants à leur pays, Franklin avait des ennemis qui le calomniaient; on l'accusait tout bas de s'être attribué de grosses sommes et de devoir beaucoup d'argent au Congrès. Ses comptes avaient cependant été examinés et réglés à Paris, par une commission nommée par le Congrès, et, tout calcul fait, Franklin s'était trouvé débiteur de sept sols qu'il avait reçus en trop par mégarde et qu'il avait exactement remboursés.

De son côté, Franklin se croyait créancier de son pays; il désirait fort qu'on liquidât ses comptes et qu'on en finît avec les calomnies qui bourdonnaient autour de lui ; il ne désirait pas moins qu'on récompensât les services de son fidèle secrétaire, William Temple Franklin, son petit-fils. Après plus d'une vaine tentative, Franklin se décida à écrire à Charles Thomson, secrétaire du Congrès, et joignit à cette lettre un mémoire, qui a ceci de curieux pour nous, qu'il résume tous les services que Franklin a rendus à son pays.

1. Il est imprimé à la fin des Essais de morale et de politique.

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