GEORGE WASHINGTON A B. FRANKLIN
New-York; 23 septembre 1789.
Cher monsieur, Vos compliments affectueux sur le retour de ma santé,
et les chaudes expressions d'amitié personnelle qui sont contenues dans votre lettre du 16 courant, méritent toute ma reconnaissance. La pensée que vous l'avez écrite au milieu des souffrances d'une pénible maladie accroît mes obligations.
Plût à Dieu, mon cher monsieur, qu'il me fût permis de vous féliciter sur la guérison des douleurs cruelles que vous souffrez. Plût à Dieu qu'une vie qui a été si bonne pour notre pays et si utile à l'humanité pût se terminer doucement pour vous. Si les vœux d'un peuple libre, joints à l'ardente prière de tous les amis de la science et de l'humanité, pouvaient exempter notre corps et de la douleur et des infirmités, plût à Dieu qu'à ce titre vous en fussiez affranchi; mais cela n'est point possible, et vous avez en vous-même la seule ressource qui puisse vous soulager, une âme philosophe.
S'il y a pour le cœur de l'homme quelque douceur à se sentir vénéré pour sa bienveillance, admiré pour ses talents, estimé pour son patriotisme, aimé pour sa philanthropie, certes vous devez avoir la consolation de sentir que vous n'avez pas vécu en vain. Pour moi, je me flatte que parmi les heureux souvenirs de votre vie, vous n'oublierez pas le respect, la vénération et l'affection que vous portera tou* jours votre sincère ami. george Washington.
A BENJAMIN VAUGHAN
Mémoires de Franklin. — Règles de composition. — Le Congrès. — La Parabole contre la Persécution.
Philadelphie, 2 novembre 1789.
Mon très-cher ami,
J'ai reçu votre bonne lettre du 8 août. Je vous remercie de vos renseignements sur les vertus de la ciguë; mais j'ai
32/i CORRESPONDANCE
essayé de tant de choses avec si peu d'effet, que je suis découragé, je n'ai plus foi dans les remèdes contre la pierre. Je m'en tiens aux palliatifs. L'opium me donne un peu de repos dans mes attaques, et l'usage que j'en fais me rend la vie au moins supportable. Mais ne pouvant plus rester assis pour écrire, je me sers de la main d'un de mes petits-fils, et je lui dicte de mon lit.
Je regrette de n'avoir pas essayé plus tôt de cette méthode; car je crois que j'aurais fini mes Mémoires, tandis que je n'ai rien fait depuis six mois passés. J'ai maintenant pris Ja résolution d'essayer de les compléter en dictant a un secrétaire. Je vous envoie ce que j'ai fait, en vous priant, ainsi que mon bon ami le docteur Price, d'avoir la bonté d'en prendre lecture, d'en faire la critique et de me dire sincèrement s'il vaut mieux publier ces mémoires ou les supprimer; et, dans le premier cas, que faut-il effacer ou changer? Je m'en fie à vos avis, car je suis devenu si vieux et si faible d'esprit, que je ne puis plus avoir confiance en mon jugement. En attendant, je désire et j'attends que vous n'en laissiez prendre copie à personne, pour quelque raison que ce soit.
La révolution de France est vraiment surprenante. Je souhaite sincèrement qu'elle aboutisse à l'établissement d'une bonne constitution pour ce pays. Mais les maux et. les agitations que la France souffre pendant ce grand œuvre me donnent de grands soucis.
Vous me demandez des conseils pour votre conduite et vos écrits; vous me priez de vous dire vos défauts. Quant à votre conduite, je n'y vois d'autre défaut que de refuser toute position publique, quoique vous soyez certainement qualifié pour faire beaucoup de bien dans plus d'une place que vous auriez pu occuper. Quant à vos écrits, votre langage me parait, en général, bon et pur, et vos sentiments justes , mais votre composition manque de clarté, ce que j'attribue à l'absence de méthode. Ce que je voudrais donc
vous recommander, ce serait qu'avant de vous mettre à écrire sur un sujet, vous prissiez soin d'y réfléchir pendant quelques jours, et qu'en même temps vous jetassiez en abrégé sur le papier les pensées qui vous paraissent de nature à entrer dans votre morceau. Quand vous aurez ainsi réuni un certain nombre de pensées, examinez-les soigneusement, en cherchant ce qu'il vaut mieux présenter e?i premier lieu à l'esprit du lecteur, afin qu'une fois possédé de< cette idée, il soit plus en état de recevoir ce que vous comptez lui dire en second lieu. Je voudrais même que vous missiez un chiffre à chaque pensée pour indiquer le rang qu'elle prendra dans la composition. De cette façon, chaque proposition prépare l'esprit à celle qui va suivre, et le lecteur, qui souvent aperçoit à l'avance cette seconde proposition, avance avec facilité, plaisir et approbation; il lui semble toujours qu'il retrouve ses propres idées. C'est le meilleur moyen d'obtenir une production parfaite; l'esprit s'occupant d'abord des sentiments, puis ensuite de la méthode seule, on peut mieux traiter chaque chose, et je crois aussi en moins de temps.
Vous voyez que je donne mon avis crûment, sans adoucir mes critiques par des excuses. Cette façon blesserait certaines gens; mais au point où nous en sommes, quand je sollicite vos critiques pour un de mes ouvrages, il est peut-être de mon intérêt que vous soyez un peu blessé, pour amener chez vous un plus grand degré de sévérité salutaire. Je pense comme vous que si l'on publie mes Mémoires, il faut en faire une édition en Angleterre, et une autre en Amérique, et je m'en remets à votre amitié.
Nous avons eu une session du Congrès sous l'empire de notre nouvelle constitution. Cette session a été conduite avec plus de modération, de prudence et d'accord qu'on n'aurait pu svy attendre. L'avenir se présente sous un jour des plus favorables. Les récoltes de l'été dernier ont été extraordinairement abondantes et bonnes; néanmoins
elles obtiennent des prix élevés, par suite des grandes demandes de l'étranger. En même temps, nos marchés sont encombrés d'une immense quantité d'articles étrangers. Cet engorgement nous permet d'acheter à très-bas prix tout ce dont nous avons besoin. L'esprit de travail et d'économie règne partout : ce signe, de si heureux augure pour notre félicité nationale, me donne une satisfaction infinie.
Rappelez-moi avec respect et affection à votre bonne mère, à vos sœurs, à votre frère, et aussi à mon cher docteur Price, et croyez-moi, mon très-cher ami, votre tout dévoué B. F.
P. S. Je n'ai pas reçu les Transactions philosophiques des deux ou trois dernières années. D'ordinaire on les dépose au siège de la Société avec mon adresse ; elles restent là jusqu'à ce qu'on* les réclame. Je vous serais fort obligé de les prendre et de me les envoyer.
Ce que vous me dites sur le plagiat me rappelle une accusation du même genre, que j'ai vue dernièrement dans le British Repository, à propos du chapitre d'Abraham et de l'Étranger *. Peut-être est-ce cette attaque à laquelle vous faites allusion dans votre lettre, et contre laquelle vous m'avez défendu. La vérité est, comme vous le dites, que je n'ai jamais publié ce Chapitre, et que je n'y ai jamais réclamé que le style, ainsi que les menaces et les promesses de la fin. En le publiant sans mon aveu, lord Kames m'a privé du plaisir que je prenais à faire semblant de le lire dans ma Bible. Les Scripturaires 2 faisaient à ce propos des remarques qui étaient quelquefois fort divertissantes. Du reste, par l'importaDce de sa morale, je tiens que ce Chapitre mérite bien d'être connu du genre humain tout entier, ûuand je récrivis sous la forme que je