DAVID HARTLEY A B. FRANKLIN
Londres, 13 mai 1782.
Mon cher ami,
Je vous ai écrit une longue lettre, en date du 1er mai 1782, par M. Laurens, qui a quitté Londres samedi passé; mais je veux ajouter aujourd'hui quelques mots, par une occasion qui peut-être le préviendra, pour vous parler de deux ou trois choses que je crains d'avoir oubliées dans ma dernière lettre. Il est possible qu'elles n'aient aucune importance; mais comme elles regardent ma conduite personnelle, je ne serais pas fâché que vous en soyez instruit.
Après avoir eu plusieurs conférences avec l'ancien mi-
nistère, je remis, le 6 février, la pièce appelée V abrège1; on n'y fît aucune réponse. Les ministres se retirèrent le 20 mars ; leurs successeurs ne me parlèrent de rien et je ne les vis pas. J'ignorais si ce papier leur viendrait ou non entre les mains par succession, et je pensais qu'il valait mieux les attendre. J'étais encore dans cette incertitude, quand je reçus vos lettres, cela me décida à voir lord Shelburne. C'était au commencement de ce mois. Je lui communiquai quelques extraits de vos lettres au sujet des prisonniers, etc., ainsi que votre lettre du 13 avril en son entier; elle contenait les offres de l'ancien ministère, la réponse du roi de France, et à la fin vos réflexions sur la paix. D'après votre permission générale, je laissai à lord Shelburne une copie de cette lettre.
Pendant cette entrevue, il me dit qu'il avait fait chercher dans les bureaux ma correspondance avec l'ancien ministère, mais qu'on n'avait pu la trouver. Il exprima le regret de ne m'avoir pas vu plus tôt ; il me fit plusieurs autres honnêtetés de ce genre. En deux mots, je n'avais pas voulu m'imposer et le ministre était fâché de n'avoir pas envoyé chez moi.
Après cette ouverture de sa part, je lui communiquai en substance ce qui s'était passé entre l'ancien ministère et moi, et je lui laissai une copie de V abrégé. Il m'écouta avec attention; je saisis cette occasion pour lui faire connaître mes sentiments sur chacun des points en litige. En réponse aux regrets qu'il m'exprimait de ne m'avoir pas vu plus tôt, je lui dis que j'avais toujours été et que je serais toujours disposé à faire tout ce qui dépendrait de moi pour accélérer l'œuvre de la paix. Je vous en dis tout autant à vousmême.
Je ne crois pas qu'il y ait entre vous et moi 'personnellement
1. Cette pièce a été publiée par J. Sparks, dans la Diplomatie Correspondent, etc., t. III, p. 451.
de différence d'opinions au sujet de l'indépendance, etc. ; mais nous appartenons à des nations différentes et la nation seule a le droit de juger, de consentir ou de refuser. Partagez l'indépendance en six millions de parts1, et, depuis le commencement de la guerre, je vous aurais dit volontiers : ma voix est à vous. Partagez le Canada en six millions de parts, je trouverais un meilleur usage de mon vote que de l'offrir à la France pour l'engager à abandonner l'Amérique. Partagez le rocher de Gibraltar en six millions de morceaux, je ne pourrais répondre que du mien. En pareil cas, laissons la Raison et la Justice décider comme arbitres entre les parties ; ceux qui désirent une paix durable entre les hommes, ne refuseront pas de donner et de recevoir une égale justice.
Je pense comme vous que des principes avoués par la justice et la philosophie, peuvent seuls poser les fondements d'une paix durable. Tout ce qui est contraire à ces principes, quoique patronné par les nations et leurs ministres, n'est qu'un amas d'erreurs vulgaires; mais les nations ne se laissent pas facilement convaincre par les arguments des individus. Elles sont «jalouses de l'honneur, et cherchent jusqu'à la bouche du canon cette bulle de savon qu'on nomme la gloire, j Cependant, jusqu'au moment où nous verrons s'établir en tous lieux un millenium fondé sur de plus sages principes, la gloire des nations ne sera pas une simple bulle de savon. Elle fait leur véritable sûreté.
A l'application : en deux mots faites que toutes les nations s'accordent à changer leurs épées en socs de charrues, et leurs lances en serpettes, ou laissez à l'Angleterre ses remparts de bois. Je n'ai plus rien à ajouter; je n'ai d'autre but, en vous écrivant, que de vous dire à quelle occasion j'ai communiqué au ministère actuel les confé-
1 . C'était à peu près le chiffre de la population d'Angleterre.
renées que j'avais eues, et les arguments dont je m'étais servi avec l'ancien. Je terminerai par vos propres paroles : <r Que Dieu nous envoie à tous plus de sagesse ! » Je suis, etc. D. Harley.
P. S. 17 mai. —Depuis que je vous ai écrit cette lettre, j'ai laissé à lord Shelburne une copie des préliminaires ciinclus.