‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 23 sur 136 · PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

PRÉLIMINAIRES

Mai 1782.

1° Les troupes anglaises se retireront des treize provinces de l'Amérique du Nord ; et une trêve sera conclue entre la Grande-Bretagne et lesdites provinces pour.... (mettons dix ou vingt ans) ;

2° Une négociation pour la paix s'ouvrira bona fide entre la Grande-Bretagne et les alliés de l'Amérique ;

3° Si la négociation proposée entre la Grande-Bretagne et les alliés de l'Amérique n'est pas suivie de la paix, mais tme la guerre continue entre les susdites parties, l'Amérique agira et sera traitée comme nation neutre ;

4° Lors de la conclusion de la paix entre la Grande-Bretagne et les alliés de l'Amérique, la trêve entre la Grande- Bretagne et l'Amérique sera convertie en une paix perpétuelle; l'indépendance de l'Amérique sera reconnue et garantie par la Grande-Bretagne, et un traité de commerce sera conclu entre les deux pays ;

5° Ces propositions seront faites à la cour de France pour communication aux commissaires américains, et pour réponse à la cour de la Grande-Bretagne.

Le même jour M. Grenville vint me voir. Il m'apprit que son courrier était revenu, et lui avait apporté des pouvoirs en forme pour traiter de la paix avec la France et ses alliés. Il avait été à Versailles, où il avait montré

ses pouvoirs à M. de Vergennes, et lui en avait laissé copie. Il ajouta qu'il avait aussi des lettres de créance, mais qu'il avait ordre de ne pas les remettre, jusqu'à ce que la France se décidât à envoyer à Londres un ministre du même rang que lui ; que M. de Vergennes lui avait répondu qu'il en ferait part au roi, et l'avait prié de revenir mercredi. Il m'apprit encore que M. Oswald était arrivé à Londres environ une heure avant le départ du courrier, et que M. Fox l'avait chargé, dans sa lettre, de me remercier de celle que je lui avais écrite, et de me dire qu'il espérait que je n'oublierais jamais que lui et moi nous étions du même pays.

Je répondis que je regarderais toujours comme un honneur d'être considéré comme le compatriote de M. Fox. Lors de notre dernière entrevue, M.Grenville m'avait prié, si je n'y trouvais aucun inconvénient, de lui faire voir le traité entre la France et l'Amérique. Je lui dis que ce traité était imprimé, mais que, s'il ne pouvait s'en procurer un exemplaire, je lui en ferais faire une copie. Comme il n'avait pu en trouver, je lui donnai cette copie.

Il me prêta un journal de Londres, dans lequel se trouvait le rapport de l'amiral Rodney sur la victoire qu'il avait remportée sur M. de Grasse, ainsi que le récit de plusieurs autres succès obtenus dans les Indes orientales ; M. Grenville m'assura cependant que ces événements n'altéraient en rien le vœu sincère de sa cour pour la paix.

Dans l'après-midi, je reçus la visite du marquis de Lafayette. Je lui fis part de ce que M. Grenville m'avait dit au sujet de ses lettres de créance, et comment il s'attendait à ce que la cour de France envoyât à Londres un ministre avec des pouvoirs semblables aux siens. Le marquis me dit qu'il allait à Versailles, et qu'il y verrait M. de Vergennes. Nous conclûmes que le moment était venu de faire la proposition dont nous avions précédemment parlé, c'està-dire, celle de le charger lui-même de cette mission.

Le lundi 27, je reçus une lettre de M. Jay,en date du 8. 11 me disait qu'il avait reçu mes dépêches du 21 et du 22 du mois passé, et qu'il partirait pour Paris vers le 19; ou peut donc l'attendre dans quelques jours.

Ce jour-là je dînai avec le comte d'Estaing et plusieurs braves officiers de marine qu'il avait invités. Nous étions tous un peu abattus par les dernières nouvelles. Je rapportai, pour les encourager, la réflexion du pacha turc, qui àLépante avait été pris, avec sa flotte, par les Vénitiens : « Des vaisseaux, dit-il, sont comme la barbe de mon maître; si vous la coupez, elle repoussera ; mais il a coupé de vos États la Morée tout entière ; c'est un membre que vous ne recouvrerez jamais. » Et ses paroles se vérifièrent.

Mardi je dînai à Versailles avec quelques amis, de sorte que je n'étais pas chez moi quand le marquis de Lafayette vint me dire qu'il avait appris, de M. de Vergennes, que les pouvoirs que M. Grenville avait reçus de Londres, ne regardaient que la France. Le marquis me laissa par écrit ce renseignement auquel je ne compris rien.

Mercredi j'allai à la cour, et je vis la copie des pouvoirs. Ils étaient en bonne forme pour traiter avec la France ; mais ils ne disaient pas un mot de ses alliés. Comme, dès l'origine, M. de Vergennes avait constamment et explicitement déclaré aux divers envoyés, à M. Forth, à M. Oswald, à M. Grenville, que la France ne traiterait jamais que de concert avec ses alliés; et comme, après cela, le ministère anglais avait consenti à traiter à Paris d'une paix générale, l'envoi de ces pouvoirs particuliers me parut cacher un piège ; c'était un prétexte à de nouveaux délais. Le dernier désastre de la flotte française avait probablement donné à la cour d'Angleterre un nouveau courage et d'autres vues.

M. de Vergennes dit qu'il verrait M. Grenville lejeudi, et qu'il lui dirait franchement sa façon de penser. « Ils veulent, dit-il, traiter avec nous pour vous; mais le roi

n'y consentira point. Sa Majesté ne trouve point ce procédé compatible avec la dignité de votre gouvernement. Vous traiterez pour vous-mêmes ; et chacune des puissances, en guerre avec l'Angleterre, fera son propre traité. Tout ce que nous avons à observer pour la sûreté commune, c'est qu'on aille du même pas, et que les traités soient tous signés le même jour. »

Ce jour même, à la cour, le prince Bariatinski, l'ambassadeur de Russie, fut particulièrement poli envers moi; il me fit ses excuses de ce qui s'était passé au sujet de la visite, et m'exprima combien il était sensible aux soins obligeants que j'avais pris d'étouffer cette affaire, qui aurait pu avoir pour lui des suites fâcheuses, etc. Le comte du Nord * arriva chez M. de Vergennes tandis que nous prenions le café après dîner. Ce prince paraît vif et actif, il a l'air aimable et intelligent. Le soir il y eut pour lui opéra à la cour. La salle est magnifique, il y a un grand luxe de sculptures et de dorures, elle était éclairée par un grand nombre de bougies; les toilettes étaient fort riches; les hommes avaient des habits brodés; les dames étaient étincelantes de diamants ; cela formait le spectacle le plus splendide que mes yeux aient jamais vu.

J'eus, ce jour même, un entretien avec MM. Berkenrode, Vanderpierre etBoëris, ambassadeurs de Hollande et agents de la compagnie des Indes orientales hollandaises. Ces messieurs m'apprirent que la seconde lettre de M. Fox au ministre de la Russie, qui offrait la médiation, lettre par laquelle il offrait de conclure une paix séparée avec la Hollande, n'avait pas produit plus d'impression que la première, et qu'on ne traiterait que de concert avec la France.

Le ministre de Suède me dit qu'il attendait les ordres de sa cour à l'égard d'un traité, etc.

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