DAVID HARTLEY A B. FRANKLIN
Londres, 25 mai 1782.
Mon cher ami,
J'ai reçu, par M. Oswald, votre lettre du 13 courant; je n'ai pas douté du plaisir sincère et cordial que vous donnerait la nouvelle de la délivrance générale et absolue des prisonniers américains. Lord Shelburne avait eu la bonté de m'en faire part, en réponse à cet endroit de votre lettre du 5 avril, où vous parlez si pathétiquement d'une réconciliation amicale. Dieu veuille que ce soit l'heureux présage d'une entière réconciliation et d'une paix durable! Je serais fort heureux d'apprendre de vous une aussi bonne nouvelle et d'y contribuer pour ma part. J'ai communiqué à lord Shelburne les Préliminaires, en date du mois de mai 1782; soyez assuré que je ne fais aucune réserve en ce qui concerne l'Amérique. Vous connaissez toutes mes pensées et les principes qui les dirigent; vous pouvez juger, d'après cela, qu'elles sont invariables.
Vous voir serait pour moi le plus grand de tous les plaisirs. Je pourrais vous dire bien des choses que je ne puis vous communiquer autrement et qui peut-être aplaniraient le chemin de la paix. Il me semble que je vois de toutes parts bien des moyens d'établir une paix qui fasse honneur à toutes les parties et qui soit fondée sur des prin-
cip es durables Point de conditions avilissantes ou vexatoires qui abrégeraient la paix et rallumeraient la guerre ! Peut-être n'irais-je pas trop loin en ajoutant que si les nations suivaient tout bonnement la raison et corrigeaient quelques préjugés gothiques qui ne leur servent de rien, ce simple changement les récompenserait largement du sacrifice qu'elles feraient de leurs prétentions mutuelles, qui, aux yeux de la raison, ne sont que le triste fruit de la passion, de la jalousie et d'un orgueil mal placé. La paix ne sera jamais durable parmi les hommes tant que les principes de la raison et de l'équité ne seront point adoptés dans les transactions de peuple à peuple.
Ces réflexions s'adressent à toutes les nations. Quant à ce qui concerne la Grande-Bretagne et l'Amérique du Nord, la réconciliation est la pierre de touche à laquelle on reconnaîtra les cœurs sincères.
Si je puis vous être utile par des communications ou des explications qui conduiraient à la paix, disposez de mes services. Si mon offre parvient aux oreilles d'un ministre français, qu'il n'en soit pas jaloux. Attaché de cœur et d'affection à ma patrie et à l'Amérique, je pense néanmoins, absolument comme vous, qu'il faut observer, envers toutes les nations, les lois delà justice et de l'honneur. M. Oswald aura la complaisance de vous remettre cette lettre : je souhaite de tout cœur qu'il réussisse dans son ambassade pacifique. Je suis toujours votre tout dévoué,
D. Hartley.
LE COMTE DE SHELBURNE A B. FRANKLIN
Whitehall, 21 mai 1782, Monsieur,
J'ai reçu votre lettre du 10 courant. Je suis charmé de voir que la conduite que le roi m'a autorisé à tenir envers M. Laurens et les prisonniers américains, vous ait été
agréable. J'ai signifié à M. Oswaîd que le bon plaisir de Sa Majesté, est qu'il reste à Paris jusqu'à ce qu'il reçoive l'ordre de revenir. Dans l'état présent des affaires, il ne me reste qu'à vous réitérer mes vœux sincères pour leur heureuse issue, et à vous répéter ma promesse, que je ne négligerai rien, de mon côté, pour y contribuer. J'ai l'honneur d'être avec un très-grand respect, Shelburne.
LE COMTE DE SHELBURNE A B. FRANKLIN
Whitehall, 25 mai 1782, Monsieur, J'ai eu l'honneur de recevoir votre lettre du 13 mai par M. Oswald. J'ai été charmé de voir que votre approbation confirme l'opinion que j'avais de la modération, de la prudence et du jugement de ce gentleman. Je suis heureux de vous assurer que je pense, comme vous, quo ces qualités le mettront à même de contribuer à la prompte conclusion d'une paix solide et de longue durée. C'est dans cet espoir qu'il a reçu du roi l'ordre de retourner, sans délai, à Paris, et je me flatte que vous trouverez ses instructions telles qu'il le faut pour coopérer à un objet si désirable. J'ai l'honneur, etc. Shelburne.
Je n'eus pas le temps de causer beaucoup avec M. Oswald ce jour-là; il me promit de venir déjeuner avec moi lundi.
Samedi 5 juin. — M. Grenville vint chez moi comme nous en étions convenus. Je commençai par lui dire que j'avais vu le comte de Vergennes, et que j'avais lu la copie de ses pouvoirs qu'il avait laissée à ce ministre. J'ajoutai qu'après ce que M. Grenville m'avait dit a que ses pouvoirs l'autorisaient à traiter avec la France et ses Alliés, » j'avais été un peu surpris de voir qu'il n'y fût pas question des alliés, et qu'on n'y parlât que de traiter avec le roi de
France et ses ministres. A Versailles on soupçonnait que l'Angleterre avait quelque intention de causer des délais, et que le désir d'une prompte pais qu'avait exprimé la cour d'Angleterre était peut-être diminué depuis les derniers succès. Quant à moi, je supposais que la phrase concernant les alliés avait été omise, par erreur, dans la copie, à moins que M. Grenville n'eût un pouvoir spécial et distinct pour traiter avec nous.
11 me répondit que la copie était exacte, et qu'il n'avait pas d'autre pouvoir en forme ; mais que ses instructions étaient suffisantes, et qu'il était sûr que les ministres n'avaient aucun désir de retarder la signature de la paix ou de nous exclure du traité, puisque la plus grande partie de ces instructions concernaient ses négociations avec moi. Pour me convaincre de la sincérité de sa cour à notre endroit, il me dit qu'il me ferait part d'une de ses instructions, quoique peut-être cette communication fût prématurée et peu d'accord avec la prudence diplomatique ; mais il avait tant de confiance en moi, qu'il ne voulait pas hésiter de m'apprendre, en me priant cependant de garder l'avis pour moi, que ses instructions V autorisaient à reconnaître V indépendance de V Amérique, avant de commencer les négociations. Il ne pouvait, ajouta-t-il, expliquer l'omission de l'Amérique dans les Pouvoirs, qu'en supposant qu'ils avaient été copiés sur l'ancienne formule remise à M. Stanley, lorsqu'il vint en France avant la dernière paix. M. Gren • ville ajouta qu'aussitôt après son entrevue avec le comte de Vergennes, il avait dépêché un courrier à Londres, et qu'il espérait que la difficulté serait écartée à son retour. Les derniers succès de l'Angleterre n'avaient changé en rien les dispositions de sa cour, et il avait encore plus de raison que le comte de Vergennes de se plaindre des délais qu on apportait aux négociations, puisqu'il lui avait fallu attendre cinq jours avant d'obtenir un passe-port pour son courrier; et encore ce passe-port n'indiquait-il
pas la route de Calais, mais bien celle d'Ostende; ce qui ferait faire perdre cinq jours de plus.
M. Grenville me parla beaucoup delà haute opinion que les ministres actuels avaient de moi, de leur grande estime pour ma personne, du désir qu'ils témoignaient d'une parfaite réconciliation entre les deux pays, et de la croyance générale en Angleterre, que personne n'était plus capable que moi de mener à bien cette réconciliation. Il ajouta que, si les anciens ministres avaient eu autrefois trop peu d'attention pour mes conseils, les nouveaux étaient tout autrement disposés, et qu'il espérait, qu'en traitant avec eux, j'oublierais entièrement leurs prédécesseurs.
Il fut un temps où un langage si flatteur, dans la bouche d'hommes puissants, aurait pu me rendre plus vain qu'aujourd'hui, et avoir quelque influence sur ma conduite ; mais à présent je suis assez près de la fin de ma vie pour estimer fort peu ce qui touche ma personne; je n'ai qu'un désir, c'est de maintenir jusqu'au bout et de laisser après moi la réputation d'honnête homme, dont j'ai joui jusqu'à ce jour.
M. Grenville me parla ensuite de la résolution que nous avions prise de ne pas traiter sans nos alliés. « Ceci, dit-il, ne peut véritablement regarder que la France, avec qui vous avez un traité d'alliance; mais vous n'en avez ni avec l'Espagne ni avec la Hollande. Si l'Espagne et la Hollande, si môme la France, insistaient sur des conditions déraisonnables qui ne profitassent qu'à elles, serait-il juste que l'Amérique fût entraînée à continuer la guerre pour des intérêts étrangers, après avoir obtenu tout ce qu'elle demande? » Il me présenta cet argument sous divers points de vue, et y insista vivement.
J'avais résolu, pour plusieurs raisons, d'éviter toute dis cussion; je répondis donc que, les négociations n'étant pas encore commencées, il me paraissait inutile d'entrer, quant à présent, dans des considérations de ce genre. Les préli-
minaires une fois signés, et le traité entamé, si quelqu'une des puissances faisait à l'Angleterre des demandes extravagantes, et insistait pour que nous continuassions la guerre jusqu'à ce qu'on lui donnât satisfaction, il serait temps alors de considérer jusqu'où s'étendaient nos obligations. La première chose nécessaire, c'était que M. Grenville se procurât des pleins pouvoirs ; c'était ensuite à nous d'assembler les plénipotentiaires de toutes les puissances belligérantes; après quoi, des propositions pourraient être mutuellement faites, reçues, examinées, répondues ou consenties. En attendant, je voulais lui dire, que, quoique nous n'eussions encore aucune ç-bligation envers l'Espagne par traité, nous n'avions pas moins contracté une obligation de reconnaissance pour le secours qu'elle nous avait accordé ; que M. Adams ayant, depuis quelques semaines, commencé avec la Hollande un traité, dont les conditions ne m'étaient pas encore connues, il serait possible que nous eussions aussi de ce côté une alliance et des obligations. Que, dans tous les cas, nous avions des mesures à garder avec la Hollande, puisque si l'Angleterre lui avait déclaré la guerre, c'était pour se venger des dispositions favorables qu'une partie de cette nation avait montrées à faire un traité de commerce avec nous.
M. Grenville dit qu'il serait dur pour l'Angleterre, après avoir satisfait raisonnablement un ou deux de ses ennemis, de ne pouvoir pas avoir la paix avec eux, jusqu'à ce qu'elle eût consenti à ce que les autres exigeraient, quelque déraisonnables que fussent leurs demandes. De cette façon, l'Angleterre pourrait être forcée de payer quatre fois chaque article. Je lui fis observer que plus les propositions que ferait l'Angleterre seraient avantageuses à chacune des parties, plus chacune d'elles aurait intérêt à engager les autres à accepter celles cp'on leur offrirait. Nous parlâmes alors de la réconciliation, mais ses pleins pouvoirs n'étant pas encore arrivés, je ne voulus pas m'étendre
Sur ce point. Je lui dis que j'avais eu l'idée de mettre par écrit les moyens les plus sûrs pour amener la réconciliation, et d'y ajouter mes réflexions; que cela demandait un peu de temps, et que j'avais été empêché par divers accidents, ce qui était vrai, car j'avais déjàcommencé d'écrire, mais j'avais cessé, en voyant le défaut de ses pouvoirs. Je lui promis d'achever mon travail le plus tôt possible. Il m'en pressa, en se servant d'une expression que j'avais employée dans une de nos conversations précédentes : « Qu'il restait en Amérique des racines de bon vouloir pour l'Angleterre, qui, bien cultivées, pouvaient produire une récor*ciliation. » Ces mots avaient fait, disait-il, une grande impression sur son esprit et lui avaient donné infiniment de plaisir, il espérait que je ne négligerais pas de lui indiquer les moyens les plus propres à nourrir ces racines, et il pouvait réassurer que mes avis seraient pris en grande considération.
A notre dernière entrevue, M. Grenville m'avait montré une lettre que le duc de Richmond lui avait écrite pour me prier de rendre sa parole à M. Macleod, capitaine d'artillerie. Lord George Lenox, frère du duc, nommé gouverneur de Portsmouth, désirait avoir le capitaine Macleod pour aide de camp. J'avais promis de songer à cette affaire; ce matin j'ai envoyé à M. Grenville la lettre suivante :