‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 26 sur 136 · A M. GRENVILLE · texte numérisé non relu

A M. GRENVILLE

Passy, 31 mai 1782.

Monsieur,

Je ne vois pas que j'aie des pouvoirs suffisants pour dégager la parole donnée par un officier anglais en Amérique ; mais désireux de plaire au duc de Richmond autant qu'il est en mon pouvoir, et certain que le Congrès sera satisfait de tout ce que je pourrai faire pour obliger un personnage qu'il respecte infiniment, je consens que

le capitaine Macleod serve dans son grade, mais seulement en Angleterre, jusqu'à ce que la volonté du Congrès soit connue. J'écris de suite au Congrès, je ne doute pas que la réponse ne m'autorise à décharger entièrement le capitaine. J'ai l'honneur d'être, etc. B. F.

Le duc de Richmond avait constamment pris les intérêts de l'Amérique dans le Parlement; je pensai donc que le Congrès ne serait pas fâché que j'eusse saisi cette occasion d'obliger le duc, et qu'il suppléerait, par son approbation, à l'insuffisance de mes pouvoirs. D'ailleurs, il m'eût été difficile de refuser, après ce qui s'était passé entre M. Laurens et moi, et après ce que j'avais promis de faire pour lui.

Dimanche 2 juin. Le marquis de Lafayette est venu me voir et a dîné avec moi. Il est inquiet de ces retards; il ne peut partir pour l'Amérique jusqu'à ce qu'il sache, avec quelque certitude, s'il y aura ou non un traité. J'écrivis ce jour-là même à M. Adams la lettre suivante :

 JOHN ÂDAMS.

Passy, 2 juin 1782.

Monsieur,

Depuis ma lettre du 8 mai, je n'ai rien eu d'important à communiquer à Votre Excellence. M. Grenville est arrivé au moment où je venais d'expédier cette lettre; je l'ai présenté à M. de Vergennes ; mais sa mission n'a paru qu'une répétition de celle de M. Oswald; c'est la même déclaration, de la part du roi d'Angleterre, de son désir sincère de la paix, de son consentement à traiter à Paris, laquelle déclaration a reçu, pour réponse, de nouvelles assurances des bonnes dispositions de la Cour de France, et de sa résolution de ne traiter que de concert avec ses alliés. C'est pourquoi j'ai différé de vous écrire jusqu'à ce qu'il sortît

quelque chose d'une espèce de convention passée entre ces messieurs, d'après laquelle M. de Vergennes devait faire part de ces ouvertures à l'Espagne et à la Hollande, et M. Grenville devait écrire à sa Cour pour demander des pleins pouvoirs à l'effet de traiter et de faire des propositions; aucune transaction d'importance ne pouvant avoir lieu dans l'intervalle.

M. Grenville dépêcha à Londres un courrier, qui revint au bout de douze jours. M. Grenville vint me voir après avoir été à Versailles. Il m'apprit qu'il avait reçu les pouvoirs, et qu'il en avait laissé une copie chez M. de Vergennes; que ces pouvoirs l'autorisaient à traiter avec la France et ses alliés. La première fois que j'allai à Versailles, je demandai à voir cette copie, je fus surpris de n'y trouver aucune mention des alliés de la France en général , ni d'aucun d'eux en particulier. En causant avec M. de Vergennes, je vis qu'il commençait à regarder tout ceci comme un artifice pour nous amuser et gagner du temps, puisqu'il avait uniformément déclaré à chacun des agents qui s'étaient présentés ici : à Forth, à Oswald et a Grenville, que le roi ne traiterait pas sans le concours de ses alliés; et malgré cela, l'Angleterre avait donné des pouvoirs pour traiter avec la France seulement; ce qui prouvait qu'elle n'avait aucune intention de traiter, mais qu'elle voulait continuer la guerre.

Ce ne fut qu'hier que j'eus occasion de causer sur ce sujet avec M. Grenville. Lui ayant exprimé ma surprise qu'après tout ce qu'il m'avait dit, ses pouvoirs ne parlassent pas de nos États , il ne put me donner une explication satisfaisante ; il me dit que la cause de l'omission était sans doute qu'on avait copié d'anciens pouvoirs conférés à M. Stanley lors du dernier traité de paix, mais qu'il était sûr qu'on avait l'intention de traiter avec nous, ses instructions le prouvant clairement. Je lui dis qu'un pouvoir spécial me paraissait nécessaire; que^ sans cela, nous

ne pourrions pas traiter avec lui. Je pense que leur roi répugne à faire le premier îaas; donner ces pouvoirs, ce serait une espèce de reconnaissance de notre indépendance. Les derniers succès obtenus sur le comte de Grasse peuvent aussi leur avoir donné l'espoir que, par des délais et par de nouvelles victoires, cette reconnaissance et la paix elle-même deviendront moins nécessaires.

M. Grenville a écrit à sa Cour pour demander de nouvelles instructions. Nous verrons ce que produira le retour de son courrier. S'il ne rapporte pas de pleins pouvoirs pour traiter avec chacune des puissances en guerre avec l'Angleterre, je pense que la négociation sera rompue.

Dans le cours de la conversation , M. Grenville a beaucoup insisté sur ce que nous n'avions aucun engagement qui nous empêchât de faire la paix sans la Hollande. J'ai répondu qu'il n'était pas impossible que vous en eussiez pris un, et que, quand même il n'en existerait pas, une pacification générale, faite en même temps, serait ce qu'il y aurait de mieux pour toutes les parties. J'ajoutai que je pensais que ni la Hollande ni les États-Unis ne se laisseraient persuader d'abandonner leurs amis. Je vous ferai part immédiatement de tout ce qui se passera.

Veuillez présenter mes respects à M. Laurens, à qui j'ai écrit 1 y a quelques jours. M. Jay doit être en route pour se rendre ici.

J'ai l'honneur, etc. B. F.

Le lundi 3, M. Oswald vint me voir, ainsi qu'il me l'avait promis. Il me dit qu'il avait parlé à lord Shelburne, à lord Rockingham et àM. Fox. Qu'ils avaient toujours même désir de faire la paix ; mais que quelques-uns de ces messieurs lui avaient paru un peu trop enflés de la dernière victoire des Antilles1, et qu'observant sa froideur, ils lui

1. La flotte française commandée par l'amiral de Grasse, avait

avaient demandé s'il ne regardait pas ce succès comme une très-bonne chose. « Oui, répondit-il, si vous ne l'estimez pas trop haut. » Il continua à me dire avec la plus entière franchise, que la paix leur était absolument nécessaire. La Nation avait été follement engagée dans quatre guerres; elle ne pouvait plus fournir d'argent pour les soutenir. Si le Gouvernement persistait à les continuer, il deviendrait absolument nécessaire de suspendre le payement de l'intérêt des fonds publics; ce qui ruinerait le crédit. Il me dit qu'il était question de suspendre tout payement au-dessus de mille livres sterling en continuant de payer les chiffres inférieurs, parce que les grosses sommes appartenaient aux gens riches, qui pouvaient mieux supporter un retard d'intérêt, tandis que les petites étaient la propriété de personnes moins à leur aise, qui en souffriraient davantage, et qui feraient plus de bruit; que d'ailleurs on apaiserait les riches, en leur promettant l'intérêt de leurs intérêts. Tout ceci était dit comme si on y avait sérieusement pensé.

M. Osward a un air de grande simplicité et de parfaite honnêteté; cependant j'ai peine à prendre ses discours pour le simple aveu de l'état déplorable de l'Angleterre ; je crois qu'ils devaient servir aussi à m'intimider, en me montrant qu'on avait encore cette ressource, qui pouvait produire, à ce qu'il m'assura? cinq millions sterling par an. «Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il, nos ennemis peuvent faire maintenant de nous ce qu'ils veulent, ils ont pied à boule (telle fut son expression), et nous espérons qu'ils nous feront voir leur modération et leur magnanimité. » Il me réitéra l'assurance de la haute estime que les ministres avaient pour moi, en ajoutant, qu'avec tous les hommes d'État de l'Angleterre, ils ne comptaient que sur

été battue aux Antilles par l'amiral Roclney. M, de Grasse avait été obligé de se rendre aux Anglais.

moi pour retirer la nation de la position désespérée où elle se trouve ; que jamais particulier n'avait peut-être eu dans les mains l'occasion de faire autant de bien que moi. Il me. répéta beaucoup d'autres choses semblables, et enfin me montra une lettre que lord Shelburne lui avait écrite, en partie, je suppose, afin que je pusse voir l'opinion que Sa Seigneurie avait de moi. Comme cette lettre a quelque rapport avec la négociation , je l'insère ici. M. Oswald me Ta laissée en me priant de la communiquer à M. Wal~ pôle.

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