‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 28 sur 136 · RICHARD OSWALD A B. FRANKLIN · texte numérisé non relu

RICHARD OSWALD A B. FRANKLIN

Paris, 5 juin 1782.

Monsieur,

Alors que M. Henri Laurens était en prison en Angleterre, il. promit, si l'on voulait le délivrer sur parole, de vous demander un cartel d'échange en faveur de lord Cornwallis, qui déchargeât Sa Seigneurie de la parole qu'elle avait donnée en capitulant, avec sa garnison, au village d'York, en Virginie ; et, dans le cas où vous auriez quelque scrupule à faire cet échange, M. Laurens s'engagea à écrire au Congrès, ne doutant pas d'obtenir au plus tôt une réponse favorable.

Je portai aux secrétaires d'État de Sa Majesté cette proposition, signée de la main de M. Laurens. C'était, si je ne me trompe, au mois de décembre dernier. On y eut égard, et, en conséquence, M. Laurens fut, peu de temps après, remis en pleine liberté. Quoiqu'il ne soit pas prisonnier sur parole, on espère qu'une légère différence dans le mode de la délivrance ne sera pas regardée comme un point essentiel.

A Tégard de M. Laurens, je suis certain qu'il prendra autant d'intérêt au succès de sa demande que si sa propre décharge avait été obtenue suivant les formes qu'il avait proposées dans l'écrit que j'ai transmis de sa part aux secrétaires d'État, et je ne doute pas qu'il ne se joigne à mylord Cornwallis, pour vous remercier de la faveur que vous ferez à Sa Seigneurie en lui accordant une entière décharge de sa parole. J'ai, etc.

Richard Oswald.

P. S. Le major Ross ne possède point de copie de la parole donnée par lord Cornwallis. Il dit qu'elle a été donnée dans la forme générale, usitée en cas semblable.

Depuis que j'ai écrit ce qui précède, je me suis rappelé

que j'ai commis une erreur, en disant que la proposition d'échange était venue de M. Laurens. Ce furent les secrétaires d'État de Sa Majesté qui me chargèrent de dire à M. Laurens qu'on lui rendrait la liberté, à condition qu'il s'efforcerait d'obtenir l'échange de lord Cornwallis. Je portai cette proposition à M. Laurens, qui alors signa l'engagement dont j'ai parié, après quoi la mise en liberté fut ordonnée. R* 0.

Je fis la réponse suivante :

A RICHARD 0SWALD.

Passy,6 juin 1782.

Monsieur,

« J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire au sujet de la parole donnée par lord Cornwallis. Vous savez ce que j'ai écrit, il y a quelque temps, à M. Laurens. C'est demain jour du courrier de Hollande; il est possible que je reçoive une réponse, avec une formule dressée par M. Laurens, et que nous signerons tous deux, afin de décharger mylord de sa parole. Je ne pense pas que le major Ross soit fort gêné de rester un jour de plus à Paris ; si je ne reçois pas demain des nouvelles de M. Laurens, je ferai immédiatement, pour vous contenter, tout ce que je pourrai pour libérer lord Cornwallis.

« J'ai l'honneur, etc. B. F.

Vendredi 7 juin. Le major Ross est venu me voir, pour me remercier des dispositions favorables que j'avais montrées à l'égard de lord Cornwallis, dans ma lettre à M. Oswald, et pour m'assurer que Sa Seigneurie s'en souviendrait toujours avec reconnaissance, etc. Je luis dis qu'il était de notre devoir d'alléger, autant que nous pouvions, les calamités de la guerre; que j'attendais des lettres de

M. Laurens sur cette affaire; qu'après les avoir reçues, j'y mettrais de suite la dernière main; que, si M. Laurens ne m'écrivait pas, je parlerais au marquis de Lafayette, je lui demanderais son approbation f, et je terminerais, sans plus attendre.

Samedi 8 juin. J'ai reçu quelques journaux d'Angleterre, dans un desquels je trouve l'article suivant :

Extrait du London Evening Post du 30 mai 1782 :

« Si nos nouvelles de France disent vrai, M. Grenville a obtenu, dans sa première visite au docteur Franklin, un renseignement des plus considérables : l'Amérique s'est réservé le droit de traiter séparément avec la Grande-Bretagne, dans les cas où ses demandes seraient accordées.

« Le traité du 6 février 1778 a servi de base à cette conversation, et il est certain que, d'après l'esprit et le sens de ce traité, l'Amérique n'est en aucune manière obligée de ne point traiter séparément de la paix, une fois qu'elle sera assurée que l'Angleterre lui accorde l'indépendance et un libre commerce avec le monde entier.

« Le premier article de ce traité unit l'Amérique à la France pour aussi longtemps que les circonstances l'exigeront. Accorder à l'Amérique tout ce qu'elle demande, c'est rompre le lien de circonstance qui unit l'Amérique à la France.

« Le second article dit que l'intention et le but de l'alliance est d'assurer la liberté et l'indépendance de l'Amérique. Il est donc évident qu'aussitôt que la Grande-Bretagne accorde cette liberté et cette indépendance, l'Amérique, possédant tout ce qu'elle désire, peut, si elle le veut, mettre fin à la guerre qui existe entre elle et l'Angleterre, et laisser la France guerroyer à la poursuite du projet insensé

1. M. de la Fayette avait joué un grand rôle au siège de York- Town, et était en quelque sorte partie dans la capitulation.

qu'elle a formé de réduire la puissance et la grandeur de l'Angleterre.

« Par le huitième article du traité, ni la France, ni l'Amérique ne peuvent conclure de paix sans le consentement l'une de l'autre, et elles s'engagent à ne point poser les armes jusqu'à ce que l'indépendance de l'Amérique ait été reconnue; mais cet article n'empêche pas l'Amérique de faire un traité distinct pour conclure la paix avec l'Angleterre, et il prouve encore plus fortement que les précédents articles que l'Amérique peut traiter séparément avec l'Angleterre, dès qu'elle sera convaincue que l'Angleterre lui assure tout ce qu'elle peut raisonnablement exiger. »

Je suppose que cet article est extrait d'une lettre de M. Grenville. Mais il donne à entendre que je serais convenu, dans cette conversation imaginaire, que l'Amérique est libre de faire la paix sans la France, tandis que j'ai toujours déclaré, dans les termes les plus forts, que nous avions pris une résolution tout à fait opposée , et qu'il nous était impossible d'agir d'une façon contraire, nonseulement au traité, mais au devoir de reconnaissance et d'honneur, dont cet article ne parle pas. Ce jeune diplomate semble se faire honneur d'avoir obtenu de moi une copie du traité. Je la lui donnai à sa première demande. Ce traité n'est pas aussi secret qu'il le pense; il a d'abord été imprimé dans tous les journaux américains, peu de temps après sa signature; ensuite à Londres, dans le Remembrancer d'Almon, que M. Grenville aurait dû connaître ; et enfin dans une collection de Constitutions américaines publiée par ordre du Congrès. Comme ces rapports inexacts de nos conversations paraissent dans les journaux anglais, il faudra que je parle à M. Grenville de cette inconvenance.

Dimanche 9 juin. Le docteur Bancroft connaissant inti-

!86i CORRESPONDANCE

mement M* Walpole, je lui ai remis aujourd'hui la lettre de lord Shelburne à M. Oswald, en le priant de la communiquer à ce gentleman. Le docteur Bancroft m'a dit que la Russie et l'Empereur désirent la continuation de la guerre, et cherchent à faire lapaix entre l'Angleterre et la Hollande, afin que l'Angleterre soit mieux en état de continuer la guerre contre l'Espagne et la France.

Le marquis de Lafayette ayant promis de me venir voir aujourd'hui, je n'envoyai pas la décharge de lord Cornwallis, qui était toute prête. Je désirais avoir l'approbation du marquis, qui, dans une précédente conversation, m'avait conseillé cette mesure. Il ne vint pas; mais, sur la fin de la soirée, je reçus un billet de lui, où il me dit qu'il avait été retenu à une revue à laquelle il avait accompagné le Grand-Duc, mais qu'il viendrait déjeuner avec moi demain matin.

Aujourd'hui j'ai reçu une lettre de M. Dana, datée de Saint-Pétersbourg le 29 avril, dans laquelle se trouve le passage suivant : ce Nous reçûmes hier la nouvelle que les États-Généraux avaient, le 19 de ce mois (nouveau style), reconnu l'indépendance des États-Unis. Cet événement a fait sensation ici et n'est pas vu d'un bon œiL On avait l'air de se flatter que la médiation y mettrait obstacle et ferait naître une paix particulière entre la Grande- Bretagne et la Hollande. Je ne crois pas, néanmoins, que ce mécontentement amène aucun mauvais effet pour la république Batave. » Il est vrai que tant que la guerre continue, la Russie reçoit une demande plus considérable de fournitures navales, et que peut-être elle les vend à un prix élevé. Mais est-il possible que, pour un si minime intérêt, des hommes puissent désirer de voir leurs voisins s'entre-détruire? ou bien y aurait-il quelque fondement dans le projet dont on a parlé en dernier lieu : que la Russie et l'Empereur s'entendent pour chasser les Turcs de l'Europe, et qu'ils désirent, par conséquent, affaiblir assez la

France et l'Angleterre pour les empêcher de venir au secours de ce peuple?

Lundi 10 juin. Le marquis de Lafayette ne vint chez moi qu'entre onze heures et midi. Il amena avec lui le major Ross. Après déjeuner, comme le major venait de passer dans une autre pièce, il me dit qu'il avait vu depuis peu M. Grenville, qui lui avait demandé quand il comptait partir pour F Amérique, et qu'il avait répondu : « Je suis resté ici plus longtemps que je ne l'aurais fait afin de voir si nous aurions la paix ou la guerre; mais comme je vois que cette espérance de paix n'est qu'un jeu, et que vous ne faites que nous amuser sans avoir aucune intention de traiter, je ne compte pas demeurer plus longtemps ; je partirai sous peu de jours. » Sur quoi M. Grenville lui avait répondu que ce n'était point un jeu ; qu'ils étaient sincères dans leur intention de traiter, et que le marquis en serait convaincu sous quatre ou cinq jours.

Le marquis me parla ensuite d'une demande du major Ross, tant pour lui-même que pour lord Chewton, lieutenant-colonel, et pour le lieutenant Haldane. Ils étaient tous trois aides de camps de lord Cornwallis, et demandaient à être mis en liberté avec lui. Je dis au marquis qu'il devait mieux connaître que moi l'usage en semblable Cas; qu'étant lui-même un des généraux à qui ces messieurs avaient engagé leur parole, il avait, plus que moi, le droit de les en décharger, et que si la chose était juste, je désirais qu'il la fit. Là-dessus, il passa à mon bureau, pour écrire, et me rapporta un papier qui n'était pas, comme je Pavais espéré, une décharge signée de lui, mais une décharge que je devais signer moi-même. Et le major n'ayant pas été content de celle que j'avais faite pour lord Cornwallis, parce que j'y avais inséré une clause réservant au Congrès le droit d'approuver ou désapprouver ma conduite, se retira sans la prendre; sur quoi j'écrivis lel endemain matin à M. Oswald la lettre suivante:

A RICHARD OSWALD

Passy, 11 juin 1782.

« J'avais l'intention d'aller vous voir ce matin, pour m'informer de votre santé et pour vous remettre la pièce ci- incluse, concernant la parole de lord Cornwallis; mais, obligé d'aller à Versailles, je dois remettre ma visite à demain.

Le poste que j'occupe ici ne me donne, en aucune manière, le droit de dégager cette parole; c'est pourquoi j'ai cherché à m'appuyer, du mieux que j'ai pu, sur le pouvoir exprès que le Congrès m'avait donné, d'échanger le général Burgoyne contre M. Laurens. Si j'ai fait la réserve de la confirmation ou de la désapprobation du Congrès, ce n'est pas que j'aie le moindre désir de restreindre la liberté du général, c'est parce que j'ai cru qu'il était de mon devoir de faire cette réserve, afin qu'on ne m'accusât pas de m' être arrogé un pouvoir qu'on ne m'a pas donné, en dégageant pleinement et sans autorisation une parole donnée au Congrès. Je suis, etc. B. F.

J'ai peine à comprendre la conduite du major, en refusant cette pièce. Il était venu tout exprès de Londres pour solliciter le dégagement de la parole de lord Corwallis. Il m'avait dit que Sa Seigneurie était fort impatiente de l'obtenir, parce qu'elle se trouvait malheureuse dans sa situation. Uns des objections qu'il me fit, c'est que, avec cette décharge limitée, Sa Seigneurie ne pouvait prendre du service au dehors. 11 me déclara que l'intention de Sa Seigneurie n'était point de retourner en Amérique. Et cependant, il ne voulut pas accepter la pièce, si je n'en effaçais la réserve. Je ne trouvai pas convenable d'y faire ce changement, et il me quitta, peu content de moi.

Aujourd'hui jeudi II juin, j'allai à Versailles, où j'eus

une longue conférence avec M. de Rayneval, secrétaire du Conseil. Je lui montrai les lettres que M. Oswald m'avait remises de la part de lord Shelburne, et je lui rendis compte de l'entretien que j'avais eu avec M. Oswald. Je lui fis part aussi de ma conversation avec M. Grenville. Nous conclûmes que le retard de son courrier pouvait être attribué aux formalités nécessaires pour faire passer le bill d'autorisation.

Je descendis avec lui dans le cabinet du comte de Vergennes, où je repétai et expliquai tout ce que je venais de dire. Ce ministre me parut convaincu que la Cour d'Angleterre était sincère, en déclarant qu'elle désirait la paix. Nous parlâmes des tentatives u'elle avait faites pour nous séparer, de la nécessité de rester unis, et de traiter de concert. Je fis la remarque que, puisque les Anglais avaient montré un si grand désir de nous diviser, en faisant des offres considérables à chaque puissance en particulier, évidemment en vue de traiter plus favorablement avec les autres, et que, puisqu'ils avaient consenti avec tant de répugnance à conclure une paix générale, il était possible, qu'après avoir fait la paix avec nous tous, ils choisissent un d'entre nous pour lui faire la guerre séparément. Pour contrarier ce projet, je crus qu'il ne serait peut-être pas inutile que, avant de signer le traité de paix générale toutes les puissances en guerre avec l'Angleterre fissent un nouvau traité entre elles, s'engageant, en ce cas, à faire de nouveau cause commune, et à renouveler la guerre générale. Le ministre parut approuver mon idée. Il lut la lettre de lord Shelburne concernant M. Walpole, dit que ce dernier avait essayé d'ouvrir des négociations avec le marquis de Castries1, qui lui avait dit qu'il s'était mal adressé, et qu'il fallait voir le comte de Vergennes ; M. Walpole ne s'était jamais présenté. Le ministre ajouta

Page 1