‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 29 sur 136 · M. de Castries était ministre de la marine · texte numérisé non relu

M. de Castries était ministre de la marine

que c'était un intrigant qui connaissait beaucoup de personnes à la Cour, et qui avait l'habitude de traiter ses affaires par des voies obliques et cachées : « Mais, ajoutat-il, quand on a quelque chose à proposer, qui soit de mon ressort, il me semble qu'on doit s'adresser directement à moi : c'est dans mon cabinet que ces affaires se traitent. » Au résumé, le ministre ne parut pas fâché que M. Walpole ne fût pas venu le voir, car il ne lui plaisait pas.

J'appris que M. Jay avait pris congé, le 7, des ministres espagnols afin de se rendre ici ; je l'attends d'un jour à l'autre. Je n'entends parler ni de M. Laurens ni de M. Adams.

Mercredi 12 juin. J'ai été voir M. Oswald ce matin. 11 me dit qu'il avait reçu la pièce que je lui avais envoyée concernant la parole de lord Cornwallis ; qu'en causant avec le major Ross, il lui avait prouvé qu'il avait eu tort de la refuser ; que j'avais fait tout ce qu'on pouvait raisonnablement exiger de moi, et que j'avais dit, dans cette pièce, tout ce qui pouvait donner du poids à cette décharge temporaire, et engager le Congrès à la confirmer et à la compléter. Le major Ross survint ; il me fit ses excuses de n'avoir pas tout d'abord accepté cette décharge ; il me déclara qu'il en était parfaitement satisfait, et me dit que lord Cornwallis serait fort sensible à cette faveur. Il ajouta que c'était la coutume parmi les militaires, qu'en dégageant la parole d'un général, on rendit aussi celles des aides de camp. Je répondis que j'étais étranger aux usages de l'armée ; que j'avais poussé mon pouvoir au dernier point, en faisant servir à l'échange de lord Cornwallis le mandat que j'avais pour l'échange du général Burgoyne; que je n'avais pas même une ombre d'autorité pour en faire davantage ; que le marquis de Lafayette avait été présent quand la parole s'était donnée ; qu'il était un des généraux qui l'avait reçue, et qu'il me paraissait plus compétent que moi pour la dégager ; enfin, que

je ne pouvais rien. Le major alla alors voir le marquis ; ce dernier m'envoya, dans la soirée, un projet de décharge limitée qu'il offrait de signer, mais il demandait mon approbation; je ne fis aucune difficulté de la donner, quoiqu'il eût inséré dans cette pièce qu'il avait agi d'après mes conseils. Il paraît très prudent, et ne veut rien faire qui lui donne l'air de s'attribuer un pouvoir qu'on ne lui a pas conféré.

Vendredi 14. M. Boeris est revenu me voir pour savoir si le courrier de M. Grenville était de retour, et s'il y avait quelque chance que le traité marchât. Je n'ai pu lui donner aucun renseignement. Il me dit que l'intention de la Hollande était de répondre au dernier mémoire de la Russie, pour lui dire qu'en ne pouvait entrer dans aucun traité particulier avec l'Angleterre ; qu'il serait plus glorieux pour Sa Majesté Impériale de devenir la médiatrice d'un traité général, et qu'elle devrait fixer le lieu des négociations. Je lui répondis : « Puisque vous me dites que Leurs Hautes Puissances ne sont pas très- satisfaites de la conduite de la Russie, et désirent éviter sa médiation, ne vaudrait-il pas mieux omettre cette dernière proposition du lieu à choisir, surtout quand la France, l'Angleterre et l'Amérique sont déjà convenues de traiter à Paris ?» — « Cela pourrait être mieux en effet, réponditil, mais nous n'avons pas de politiques parmi nous. » Je l'engageai à écrire afin qu'on supprimât la proposition, car on avait encore une semaine devant soi, avant que la réponse ne fût arrêtée. Il ne parut pas croire que sa lettre produirait beaucoup d'effet. J'ai observé que son collègue, M. Vanderpierre , avait une plus haute opinion de son crédit et de son importance.

Samedi lbjuin. M. Oswald est venu déjeuner avec moi. Nous avons fait ensuite un tour de jardin ; il me dit alors que le courrier de M. Grenville était revenu la veille au soir. Il lui avait apporté une lettre de mistriss Oswald,

mais pas un mot du ministère» Depuis son arrivée à Paris il n'en avait pas reçu une ligne et ne savait rien de ce que le courrier apportait.il ajouta qu'il aurait été voir M. Grenville ce matin, s'il ne s'était rappelé que ce gentleman était sujet à des migraines du matin qui l'empêchaient de se lever de bonne heure. Je lui dis que, selon toute apparence M. Grenville irait à Versailles, et viendrait me voir à son retour. Il n'y eut guère d'autre conversation entre nous, car nous n'avions aucun nouveau sujet d'entretien. M. Oswald me quitta vers midi ; presque aussitôt arriva M. Grenville. Il m'apprit le retour de son courrier ; et me dit qu'il avait reçu les pleins-pouvoirs. Il avait été à Versailles et avait laissé copie de ses pouvoirs au comte de Vergennes. Il ajouta que l'instrument était conçu dans les mêmes termes que le précédent, sinon qu'après le pouvoir de traiter avec le roi de France ou ses ministres on avait mis : « et avec les ministres de tout autre prince ou État intéressé au traité. » Le comte de Vergennes avait, me dit-il, fait d'abord quelques difficultés, parce que ces expressions étaient trop générales ; mais il avait dit qu'il mettrait la pièce sous les yeux du roi, et qu'il la communiquerait aux ministres des puissances belligérantes, et qu'il ferait réponse à M. Grenville lundi prochain. M. Grenville ajouta qu'il avait de plus informé M. de Vergennes que ses instructions l'autorisaient à proposer, pour base du traité, la paix de 1763 ; mais que la proposition qu'il avait faite en premier lieu, n'ayant pas été accueillie, elle avait été changée ; que l'Angleterre, au lieu de proposer de reconnaître l'indépendance de l'Amérique, sous la condition qu'on la replacerait dans la situation où elle se trouvait à la paix de 1763, l'avait maintenant autorisé à déclarer V indépendance de V Amérique, avant d'entamer les négociations, et à proposer ensuite, séparément, la paix de 1763 comme base du nouveau traité. Le comte de Vergennes s'était aussi engagé

à mettre cette proposition sous les yeux du roi et à me la communiquer.

M. Grenville me dit alors qu'il espérait que toute difficulté était maintenant écartée, et que nous pouvions procéder au grand œuvre. Je lui demandai si le bill d'autorisation était voté. Il me dit que non ; le bill avait passé à la Chambre des communes, et avait été lu une première fois à la Chambre des lords, mais n'était pas encore voté. Je remarquai que l'époque ordinaire de la prorogation du Parlement approchait, et qu'on laisserait peut-être cette affaire de côté. Il me dit qu'il n'y avait point de danger, parce que le Parlement ne se séparerait pas cette année avant la mi-juillet ; les affaires des Indes ayant retardé tout le reste, on serait obligé de prolonger la session jusque-là. Je lui fis alors observer, que, nous autres Américains, nous nous considérions comme une Puissance ou un État indépendant, mais que le gouvernement Britannique avait jusqu'à présent affecté de ne nous regarder que comme des sujets rebelles. Tant que le bill d'autorisation ne serait point passé, pouvait-on supposer que la Cour d'Angleterre, en faisant usage des mots généraux de tout autre Prince ou État, eût l'intention d'y comprendre un peuple qu'elle ne regardait pas encore comme un État? Je craignais donc que les pouvoirs de M. Grenville, bons pour l'Espagne et la Hollande, ne fussent pas suffisants pour traiter avec l'Amérique. Il me répondit qu'il n'avait aucun doute de la suffisance de ses pouvoirs, et qu'il était prêt à agir d'après eux; je lui en demandai une copie, qu'il me promit.

Il voulut alors entamer une conversation sur le sujet de la réconciliation ; mais je crus à propos de l'éluder, jusqu'à ce que les négociations fussent plus certainement ouvertes. Je lui montrai le journal anglais, contenant l'article que j'ai transcrit plus haut> pour lui faire voir que nos entre* tiens étaient mal rendus, et qu'il y aurait du danger pour

moi de faire des propositions dans le moment actuel. Il traita fort légèrement les journaux, comme choses sans conséquences ; mais j'observai, qu'avant d'avoir achevé la lecture de l'article, il regarda en haut du journal pour en voir la date ; ce qui me fit soupçonner qu'il se demandait si cet article n'avait pas été extrait d'une de ses lettres. Quand il m'eut quitté, j'allai dîner chez M. de Chaumont, qui m'avait invité pour me réunir avec M. Walpole, sur la demande de ce dernier. Nous nous serrâmes la main et M. Walpole remarqua qu'il y avait près de deux ans que nous ne nous étions vus. Puis me prenant à parc, il me remercia de lui avoir communiqué la lettre de lord Shelburne à M. Oswald ; mais il trouva singulier que M. Oswald ne lui en eût pas parlé directement : il me dit qu'il avait reçu une lettre de M. Fox sur l'affaire de Saint- Eustache, dans laquelle M. Fox exprimait, en termes généraux, le désir de la paix ; qu'il en avait parlé à M. de Castries, et que celui-ci l'avait renvoyé au comte de Vergennes, mais qu'il ne s'était pas cru suffisamment autorisé pour aller voir ce ministre. On savait qu'il avait affaire au ministère de la marine, et par conséquent on ne devait faire aucune attention à ses visites ; mais s'il avait été chez le comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères, on en aurait parlé. Il avait reculé cette visite jusqu'à ce qu'il fût autorisé, et avait écrit en conséquence, à M. Fox. Mais, dans l'intervalle on avait fait choix de M. Oswald, parce qu'on avait supposé que lui, Walpole et moi, nous n'étions pas d'accord. Il parla de M. Oswald comme d'un original, mais en ajoutant, qu'à la vérité sa nation était pleine d'originaux, etc. Nous dînâmes agréablement en famille , et nous nous quittâmes avec amitié , sans entrer dans aucun détail d'affaires. Le comte d'Estaing était de ce dîner, je le rencontrai de nouveau le soir chez Mme Brillon. Dans le peuple on blâme beaucoup la conduite du comte de Grasse, et l'on désire que le comte

d'Estaing ait le commandement en Amérique, yuoique j'estime beaucoup cet officier, j'évite de me mêler de cette affaire, et même d'en parler ; de ma part, ce ne serait pas convenable.

Dimanche 16. Point de nouvelles de Versailles. J'ai reçu une lettre de M. Adams ; il m'annonce qu'il a tiré sur moi pour un quartier de ses appointements. Il espère que ce sera la dernière fois, parce qu'il est parvenu à trouver quelque peu d'argent en Hollande. Mais M. Adams ne répond rien à ce que je lui ai écrit sur les affaires publiques, et je n'ai pas reçu un mot de M. Laurens ; ce qui m'étonne. J'ai reçu aussi une lettre de M. Carmichaël, datée de Madrid, le 5 juin ; il me dit que M. Jay est en route, et qu'il suppose que je l'aurai vu avant de recevoir sa lettre. Je l'attends donc d'un jour à l'autre. Nous avons pris un appartement pour lui à Paris.

Lundi 17. J'ai reçu une lettre de M. Hodgson ; il me dit que les prisonniers américains à Portsmouth, ont été embarqués, au nombre de trois cents, sur des transports ; que chacun d'eux a reçu, aux frais du Gouvernement, des provisions pour la valeur de vingt shillings, et s'est embarqué de bonne humeur. Les vents contraires ont empêché les transports d'arriver à temps à Plymouth ; mais tous les prisonniers qui sont dans cette ville, joints à ceux qui arrivent d'Irlande, formant en tout sept cents hommes, seront bientôt en route pour retourner dans leur patrie.

Le soir, le marquis de Lafayette est venu chez moi ; il m'a dit qu'il avait vu le comte de Vergennes, et que le ministre était content des pouvoirs de M. Grenville. Il me demanda ce que j'en pensais, je lui répétai ce que j'avais dit à M. Grenville, au sujet de leur imperfection à notre égard. Il fut de mon avis. Je lui dis que demain je comptais voir le comte de Vergennes.

Le marquis me dit qu'il avait signé la pièce concernant la parole du major Ross, et qu'il espérait que le Congrès

ne le prendrait pas mal ; il ajouta que dans sa conversation avec le major, il lui avait demandé pourquoi l'Angleterre était si lente à faire des propositions : ce Nous avons peur, dit le major, de vous offrir plus que vous n'attendez ou ne désirez. »

J'éprouve un peu d'embarras entre mes deux négociateurs. M.Oswaldest le choix de lord Shelburne, M. Grenville celui de M. Fox. Lord Shelburne, à ce qu'on dit, a beaucoup avancé, depuis peu, dans la confiance du roi. M. Fox s'appelle lui-même le ministre du peuple, et il est certain que sa popularité s'est beaucoup accrue* depuis quelque temps. Lord Shelburne semble désireux de conduire les négociations. M. Fox paraît croire qu'elles appartiennent à son département. On m'assure qu'il n'existe pas entre ces ministres une parfaite intelligence. M. Grenville est fin, il entend raison aussi bien que M. Oswald, mais il ne Tavoue pas aussi promptement. Je crois M. Oswald franc et sincère ; j'ai quelquefois des doutes sur M. Grenville. M. Oswald, un vieillard, semble n'avoir d'autre désir que de se rendre utile en faisant du bien ; M. Grenville, qui est un jeune homme, désire, naturellement, se faire une réputation, et vise à celle d'habile négociateur. M. Oswald ne recherche aucune part dans l'affaire ; il soumet tout à lord Shelburne et à moi, ne montrant que de la bonne volonté pour nous servir s'il peut nous être utile, et prêt à se retirer si nous ne jugeons pas sa présence nécessaire ; M. Grenville paraît croire que toute la négociation lui est confiée, il n'a aucune idée que M. Oswald puisse y avoir part ; c'est pourquoi il cherche à étendre les expressions de ses pouvoirs, jusqu'à y comprendre l'Amérique ; et je ne crois pas qu'ils puissent aller jusque-là. J'imagine néanmoins que nous pourrions également bien traiter avec l'un ou l'autre, quoique je préférasse Oswald ; mais je crains qu'il ne survienne quelques difficultés, si nous les employons tous deux, surtout

s'il existe quelque mésintelligence entre leurs chefs. Il faut pourtant que j'écrive à lord Shelburne pour lui envoyer une proposition quelconque, en réponse à l'offre qu'il m'a faite d'investir M. Oswald de tous les pouvoirs que ce gentleman et moi jugerions convenables.

Mardi 18. Je me suis senti fort indisposé d'un rhume violent, et soudain, accompagné d'un peu de fièvre et de migraine; je l'attribue à Yinfluenza, maladie qui règne maintenant dans plusieurs pays de l'Europe. Cette indisposition m'a empêché d'aller à Versailles.

Jeudi 20. Chaleur excessive, mon indisposition continue, mais elle a diminué, je n'ai plus mal à la tête ; je ne suis cependant pas encore en état d'aller à Versailles.

Vendredi 21. Je reçois le billet suivant du marquis de Lafayette :

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