A ROBERT MORRIS
Passy, 25 juin 1782 Monsieur, Pour ce qui touche à la paix et à la guerre, je vous renvoie à M. Livingston, à qui j'écris en détail. Je vous dirai seulement qu'il y a quelques mois, les Anglais désiraient cette paix, mais qu'aujourd'hui, je les soupçonne de tirer les négociations en longueur jnsqu'à ce qu'ils aient vu ce que la campagne produira. J'espère que notre peuple ne se laissera pas séduire par de belles paroles , mais qu'il se tiendra sur ses gardes, prêt a repousser toute entreprise de ces perfides ennemis. Je suis, etc. B. F.
Mercredi 26. J'expédiai mes lettres, et j'allai voir M. Oswald. Je lui montrai le brouillon d'une lettre que j'avais résolu de lui adresser, plutôt qu'à lord Shelburne, au sujet de la commission ou du caractère public qu'on pourrait lui donner par la suite. Cette lettre répondait au mémorandum de lord Shelburne, que M. Oswald m'avait montré, elle était faite pour être communiquée à Sa Seignene. M. Oswald approuva le moyen que j'avais choisi, mais il désira que je ne parlasse point du mémorandum de lord Shelburne , quoiqu'il ne doutât pas qu'on le lui eût remis
pour me le faire voir. J'effaçai donc ce passage et je refis de la manière suivante la lettre que je lui envoyai le lendemain :
A RICHARD OSWALD
Passy, 27 juin 1782.
Monsieur,
La bonne opinion que j'ai de votre franchise, de votre probité, de votre bon jugement et de votre bon vouloir pour les deux pays, m'avait fait espérer que vous seriez investi du caractère de plénipotentiaire pour traiter avec ceux de l'Amérique. Quand M. Grenville produisit sa première commission, qui ne portait que le pouvoir de traiter avec la France, je m'imaginai que celui de traiter avec nous vous était réservé , et qu'on ne le retenait que jusqu'à ce que le bill d'autorisation fût voté. M. Grenville a reçu de nouveaux pouvoirs , qui contiennent, à ce qu'il me dit, l'autorisation de traiter avec les ministres de tout autre prince ou État, et il semble croire qne les États- Unis de l'Amérique sont compris sous ces termes généraux. Il n'est pas douteux qu'ils ne puissent comprendre l'Espagne et la Hollande ; mais comme il existe plusieurs actes publics par lesquels le gouvernement de la Grande- Bretagne nous refuse le rang d'États, et qu'il n'y en a aucun où il nous Taccorde , il est difficile de croire qu'on ait pensé à nous au moment où les pouvoirs ont été donnés, puisque l'acte d'autorisation n'était pas encore voté. Je n'ai aucune objection à faire contre M. Grenville, ni aucun droit d'en faire ; mais comme votre long séjour en Amérique vous a donné une connaissance du pays,- du peuple, de sa position, de son commerce, etc., qui, jointe à votre expérience en affaires, pourrait être utile aux deux parties, en facilitant et en accélérant la négociation, je ne puis m'empêcher d'espérer qu'on n'a pas encore
iOli CORRESPONDANCE
renoncé à l'idée de vous investir du caractère dont j'ai parlé, pour traiter avec l'Amérique, soit seul, soit conjointement avec M. Grenville, selon que la sagesse de vos ministres en décidera. Quelle que soit leur décision, je vous prie de regarder cette lettre comme un témoignage de la sincère estime et du respect avec lesquels j'ai Fhonneur, etc. B. F.
Vendredi 28 juin. M. de Rayneval est venu me voir : il m'a dit que les ministres avaient reçu des nouvelles d'Angleterre. Sans parler des ordres donnés au général Carieton de proposer à l'Amérique des conditions de réunion, des émissaires adroits ont été envoyés par tout le pays pour exciter le peuple à demander au Congrès d'accepter ces conditions , qui sont semblables à celles que l'on accorde à l'Iriande. On pense donc que M. Jay et moi nous ferions bien d'écrire au Congrès, pour le mettre en garde contre ces menées. M. Rayneval m'a dit que le comte de Vergennes désirait savoir ce que j'avais écrit au sujet de la négociation, parce qu'il était à propos pour nous tous de tenir à peu près le même langage. Je lui dis que je ne craignais aucunement que de pareils émissaires obtinssent le moindre succès, ni que le Congrès voulût faire aucun traité avec le général Carleton; que néanmoins j'écrirais comme il le désirait. M. Jay étant survenu, fit la même promesse. M. Rayneval nous dit que le courrier partirait demain ; j'écrivis en conséquence à M. le secrétaire Livingston et à mon ami le docteur Cooper, ce qui suit:
A ROBERT R. LIVINGSTON
Passy, 28 juin 1782.
Monsieur,
Dans ma lettre du 25 courant, j'ai omis de vous dire que sur les pressantes et vives instances de M. Laurens, qui avait promis au ministère anglais qu'il ne se considé-
rait pas comme libre d'agir dans des affaires publiques, tant que la parole de Lord Cornwallis ne serait pas rendue par moi à Sa Seigneurie, j'avais envoyé au général la pièce dont ci-joint copie. Je vois, par les journaux anglais, que Sa Seigneurie aussitôt après la réception de cette pièce, a paru à la cour ; qu'elle a repris sa place à la Chambre des pairs ; ce qu'auparavant elle ne se croyait pas permis de faire. Mon droit d'en agir ainsi m'a paru douteux à moimême ; mais M. Laurens a jugé que le mandat qu'on m'avait donné au sujet du général Burgoyne m'y autorisait, et, dans ses lettres, M. Laurens m'a paru si malheureux jusqu'au moment où cet échange s'est accompli, que j'ai hasardé de le faire, en réservant néanmoins au Congrès l'approbation ou le désayœu.
L'acte d'autorisation est, dit-on, voté ; mais il n'en a pas encore été reçu de copie; et comme le bill présenté a été modifié en passant au parlement , et que nous ne savons en quoi ces changements consistent, les négociations ne sont pas encore commencées. M. Grenville attend son courrier dans quelques jours , avec une réponse de sa cour à un mémoire que lui a été donné par la cour de France. Cette réponse nous fera probablement connaître plus clairement les intentions du ministre anglais, qui, depuis quelque temps, ont paru équivoques et incertaines. Il semblerait que, depuis leur succès aux Antilles, les Anglais regrettent un peu les avances qu'ils ont faites , en déclarant qu'ils reconnaissaient notre indépendance ; et nous savons d'assez bonne part que quelques membres du ministère flattent encore le roi de l'espoir de recouvrer sa souveraineté sur nous, aux mêmes conditions que l'on fait maintenant à l'Irlande. Quelque disposés que nous eussions été, au commencement de la lutte, à accepter de pareilles conditions, soyez assuré que nous ne pouvons nous y confier aujourd'hui. Le roi nous hait cordialement. Qu'on lui accorde le moindre degré de pouvoir ou
d'autorité sur nous , quelque limité que soit ce pouvoir, il retendra bientôt par la corruption, l'artifice et la force, jusqu'à ce que nous soyons réduits à une sujétion absolue; il en viendra d'autant plus aisément à bout, qu'en le reprenant pour notre roi, nous attirerons sur nous le mépris de toute l'Europe, qui aujourd'hui nous admire et nous respecte t et que nous ne trouverons plus jamais un seul ami qui veuille nous aider.
11 y a, dit-on, dans le ministère de grandes divisions sur d'autres points aussi bien que sur celui-ci ; ceux qui visent à s'emparer du pouvoir, flattent le roi de ce projet de réunion, et, à ce qu'on dit, comptent beaucoup sur les machinations d'agents privés, envoyés en Amérique pour y disposer les esprits en faveur de la réunion, et t amener un traité séparé avec le général Carleton. Je n'ai pas la moindre crainte que le Congrès donne dans ce projet, aussi contraire à nos traités qu'à notre intérêt; mais je crois qu'on fera bien d'épier ces émissaires , et de faire arrêter et bannir sur-le-champ quiconque sera trouvé gagnant le peuple et le poussant à la réunion.
La résolution ferme et inébranlable de la France , de l'Espagne et de la Hollande, se joint à la nôtre pour ne traiter que d'une paix générale , malgré les offres séduisantes faites à chacune d'elles séparément; cette résolution finira par nous mettre à même de commander la paix. Chacune des autres puissances voit clairement son intérêt à en agir ainsi, et persistera dans sa résolution. Le Congrès, j'en suis convaincu, est aussi clair- voyant qu'aucune d'elles ; il ne se départira pas d'un système qui a obtenu tant de succès, et qui promet de rendre bientôt l'Amérique aussi grande qu'heureuse. '
Je viens de recevoir sous la date de Lyon, une lettre de M. Laurens, qui voyage dans le midi de la France pour sa santé. M. Jay saisira aussi cette occasion pour écrire.
J'ai l'honneur, etc. B. F.