CHAPITRE XIV
Traité signé à Pinsu de la cour de France. — Plaintes de M. de Vergennes. — Réponse de Franklin. — Traité définitif. — Franklin nommé par Louis XVI pour examiner la question du magnétisme. — Il obtient son rappel en Amérique et est remplacé par Jefferson*
— Journal de son voyage de Passy au Havre de Grâce.
— Il part de Southampton çt arrive en Amérique. ~ (1783-1784.)
Les commissaires américains avaient reçu du Congrès l'instruction formelle , « de faire les communications les plus franches et les plus confidentielles sur tout sujet aux ministres de notre généreux allié le roi de France, et de ne rien faire sans leur concours dans les négociations de la paix. » Le traité d'alliance entre les deux pays portait également, « qu'aucune des deux parties ne concluerait ni paix ni trêve avec la Grande- Bretagne sans avoir d'abord obtenu le consentement formel de l'autre partie. » Et cependant, malgré cet article et les instructions du Congrès, les plénipotentiaires américains signèrent le 30 novembre 1782, un
traité avec l'Angleterre, sansconsulterM.de Vergennes, sans savoir où en étaient les négociations avec la cour de France. L'impatience et la défiance de John Adams et de John Jay furent la cause de cette conduite étrange, de ce manque de procédés. L'excuse de Franklin, c'est que ce traité était provisoire ; mais c'est là une pauvre excuse ; et la conduite de Franklin en cette circonstance peut être mise parmi ce qu'il appelle les errata de sa vie.
LE COMTE DE VERGENNES A B. FRANKLIN
Versailles, 15 décembre 1782.
Je suis surpris, monsieur, après l'explication que j'ai eue avec vous, et la promesse que vous m'avez faite de ne point presser l'obtention d'un passe-port anglais pour l'expédition du paquebot le Washington, que vous me fassiez part que vous avez reçu ce passe-port, et que demain à dix heures du matin votre courrier partira pour porter vos dépêches. Je suis embarrassé, monsieur, d'expliquer votre conduite et celle de vos collègues en cette occasion. Vous avez arrêté vos articles préliminaires sans nous en faire part, quoique les instructions du Congrès vous prescrivissent de ne rien faire sans la participation du roi. Vous allez faire luire un espoir de paix en Amérique, sans même vous informer de l'état de notre négo ciation.
Vous êtes sage et prudent, monsieur; vous connaissez les bienséances ; vous avez rempli toute votre vie vos devoirs. Croyez-vous satisfaire à ce que vous devez au roi ? Je ne veux pas pousser plus loin ces réflexions ; je les abandonne àvore honnêteté. Quand vous aurez bien voulu
dissiper mes doutes, je prierai le roi de me mettre en état de répondre à vos demandes.
J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre, etc.
De Vergennes.
A M. LE COMTE DE VERGENNES
Passy, 17 décembre 1782.
Monsieur,
J'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 15 de ce mois. J'ai accepté d'autant plus volontiers la proposition qu'on m'a faite de me procurer un passe-port de l'Angleterre, que j'avais l'espoir d'obtenir quelque argent à expédier en Amérique par le Washington , et que le passe-port en aurait rendu le transport beaucoup plus sûr, ainsi que celui de nos dépêches et des vôtres, si vous eussiez jugé à propos de profiter de cette occasion. Votre Exellence a paru craindre que les ministres anglais, dans leurs lettres expédiées par le même bâtiment, ne transmissent en Amérique des espérances peu fondées. C'est pourquoi je ne proposai pas de presser l'obstention d'un passe-port avant que vos préliminaires ne fussent consentis. Les Anglais m'ont expédié le passe-port sans que je l'aie sollicité; ils ne m'ont adressé aucune lettre pour qu'il les couvrît ; vos dépêches et les nôtres préviendront l'inconvénient redouté. Dans une conversation subséquente, Votre Excellence m'a parlé de l'intention où vous étiez d'envoyer quelques cutters de la marine royale. J'en ai conclu qu'il était inutile de retenir le Washington plus longtemps ; et certainement notre devoir nous obligeait de donner, le plus tôt possible, un détail de nos transactions au Congrès, auquel il eût paru fort étrange d'en être instruit par une autre voie, sans recevoir un mot de nous. Je fis néanmoins part à Votre
Excellence de l'intention que nous avions d'expédier ce navire, pour le cas où vous pourriez avoir quelques dépêches à envoyer par cette occasion.
Rien dans les préliminaires n'a été convenu de contraire aux intérêts de la France ; aucune paix ne se fera entre nous et l'Angleterre sans que la vôtre ne soit conclue. Votre observation néanmoins, qu'en ne vous consultant pas avant de signer, nous nous sommes rendus coupables de négliger un point de bienséance est juste en apparence. Mais comme cette négligence ne vient pas d'un manque de respect pour le roi, que nous aimons et honorons tous, nous espérons qu'elle sera excusée, que le grand œuvre qui a jusqu'ici été conduit si heureusement, et porté si près de sa perfection, qui est enfin si glorieux pour son règne, ne sera pas détruit par une indiscrétion de notre part. Et certainement le grand édifice croulerait immédiatement, si, à cause de cela, vous nous refusiez tout secours ultérieur.
Nous n'avons pas encore expédié le vaisseau, et je vous demande la permission de vous présenter mes hommages vendredi pour recevoir votre réponse.
Il n'est personne qui sente plus vivement que moi ce que
tout Américain doit au roi, ce que je lui dois moi-même
pour les nombreux bienfaits et les faveurs insignes dont il
, nous a comblés i Toutes les lettres que j'ai écrites en Amé-
] rique en sont la preuve ; toutes tendent à laisser dans
j l'âme de mes compatriotes les mêmes impressions que je
; ressens. Je crois que jamais prince n'a été plus aimé par
ses propres sujets que le roi ne Test par le peuple des
Etats-Unis. Les Anglais, à ce que j'apprends à Vinstant
même, se flattent de nous voir divisés. J'espère que ce petit
malentendu demeurera secret et que leurs espérances
seront totalement déçues, je suis, etc. B. F.
Eu même temps qu'il écrivait à Franklin, le comte
de Vergennes adressait au ministre français en Amérique, une lettre où se trouvait le passage suivant :
« Tel est l'état des choses; je crois que bientôt il sera meilleur; mais quel que soit le résultat, je crois à propos d'informer les membres les plus influents du Congrès de la conduite très-irrégulière que leurs commissaires ont tenue envers nous. Vous n'en parlerez pas sur le ton de la plainte. Je n'accuse personne, je ne blâme personne, non pas même le docteur Franklin. Il a cédé trop aisément à l'influence de ses collègues1, qui ne daignent pas observer avec nous les règles de la courtoisie. Toutes leurs attentions ont été pour les Anglais qu'ils ont rencontré à Paris. Si nous devons juger de l'avenir par ce qui s'est passé sous nos yeux, nous serons assez mal payés de tout ce que nous avons fait pour assurer aux États-Unis une existence nationale. »
Malgré ce manque d'égards le bon roi Louis XVI accorda un nouveau prêt de six millions aux Américains et persista dans sa fidélité à la cause américaine. « Dans Thistoire de la révolution américaine, a dit noblement le biographe de Franklin, M. Jared Sparks, rien n'est plus facile à démontrer que la bonne foi de la France dans ses rapports avec les États-Unis durant la guerre et au moment de la paix. La France tint avec honneur tous ses engagements ; son rôle a été toujours généreux et souvent magnanime 2. »
1. C'est la vérité. M. Jay s'était inquiété du voyage de M. de Rayneval à Londres, et avait supposé plus que gratuitement que la France ne soutenait plus l'intérêt des États-Unis.