‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 40 sur 136 · PAR LES ÉTATS-UNIS ASSEMBLÉS EN CONGRÈS · texte numérisé non relu

PAR LES ÉTATS-UNIS ASSEMBLÉS EN CONGRÈS

10 septembre 1782.

« Il a été résolu que le secrétaire des affaires étrangères recevra l'ordre de se procurer, le plus promptement possible, l'état authentique des esclaves et autres propriétés qui ont été enlevés ou détruits par l'ennemi, dans le cours de la guerre, et qu'il transmettra ledit état aux ministres plénipotentiaires chargés des négociations de la paix.

« En attendant, le secrétaire des affaires étrangères informe lesdits ministres, que plusieurs milliers d'esclaves, et une immense quantité d'autres propriétés, ont été soit enlevés, soit détruits par l'ennemi; le Congrès pense, d'après cela, que l'énorme perte que les citoyens des États-Unis ont soufferte de la part de l'ennemi, sera regardée, par les différents États, comme une barrière insurmontable qui s'oppose à toute restitution ou indemnité en faveur des propriétaires de biens confisqués par lesdits États1. »

Si, dans chacun de nos États, on dresse le compte de la guerre, les énormités commises par les royalistes sous la direction des généraux anglais, et par les troupes anglaises elles-mêmes, feront une histoire qui rendra le nom

1. Franklin donne ensuite une longue résolution de l'assemblée de Pensylvanie qui, dans les termes les plus vifs, ordonne de dresser l'état de tout ce que les citoyens américains ont perdu par les barbaries de la guerre.

anglais odieux en Amérique, jusqu'aux dernières générations. Dans ce recueil authentique, on trouvera Pincendie de la belle ville de Charlestown, près de Boston; de Falmouth, à l'entrée de l'hiver, ce qui a privé de tout abri les malades, les vieillards, les femmes et les enfants ; celui de Norfolk, au milieu de l'hiver; de la Nouvelle-Londres, de Fairfield, d'Ésopus, etc. , sans compter le ravage de près de cent cinquante milles de pays cultivé, toutes les fermes et les granges brûlées, et des centaines de cultivateurs avec leurs femmes et leurs enfants, massacrés et scalpés.

Si les ministres actuels de la Grande-Bretagne daignent y réfléchir, ils seront sans doute trop équitables pour supposer que leur nation ait eu le droit de faire une guerre injuste (ils ont toujours reconnu que celle-ci n'était pas fondée en justice); qu'elle ait eu le droit de commettre mille cruautés inutiles, sans exemple parmi les peuples civilisés; et que cependant il nous faille souffrir ces maux sans en demander satisfaction; tandis que, si un Anglais ou l'un de ses adhérents a souffert quelque perte, il doit obtenir une restitution ou une indemnité! Jamais les troupes anglaises ne se justifieront de leur barbarie : on ne les avait point provoquées. Les loyalistes peuvent se justifier en disant qu'ils étaient exaspérés par la perte de leurs biens, et qu'ils voulaient en tirer vengeance. Cette vengeance, ils l'ont obtenue. Est-il juste qu'ils aient à la fois leur vengeance et leurs biens?

Quelques-uns d'entre eux peuvent avoir bien mérité de l'Angleterre. C'est aux Anglais à récompenser ceux qui, par attachement, ont embrassé la cause anglaise ; mais il en est un plus grand nombre qui, longtemps indécis, ne s'y sont engagés que par circonstance ou par occasion. Ceux-ci n'ont ni grand mérite ni grand démérite. Il en est d'autres enfin qui se sont rendus vraiment coupables envers votre pays, en fomentant et encourageant la guerre

par leurs faussetés et leurs mensonges. Ceux-là, loin d'être récompensés, devraient être punis.

Il est d'usage, parmi les nations chrétiennes, lorsqu'elles se font la guerre, de protester toujours qu'elles désirent la paix. Mais si les ministres d'une des parties insistent sur un point en sachant d'avance que l'autre partie ne l'accordera pas et ne peut pas l'accorder, quelle foi doiton ajouter à leurs protestations?

Vos ministres demandent que nous recevions de nouveau, dans notre sein, ceux qui ont été nos plus cruels ennemis, et que nous rendions leurs biens à ceux qui ont détruit les nôtres, et cela quand les blessures qu'ils nous ont faites saignent encore! Bien des années se sont écoulées depuis que vous avez chassé les Stuarts et confisqué les biens de leurs adhérents. Votre ressentiment doit être aujourd'hui calmé; cependant, si nous insistions, dans un traité, sur le rappel de cette famille et sur la restitution des biens confisqués, nous croiriez- vous sincères quand nous déclarerions que nous désirons sérieusement la paix?

Je ne puis que répéter mon opinion ; il vaut mieux pour vous ne pas parler des réfugiés. Nous n'avons proposé que ce qui nous a paru le plus convenable pour vous et pour nous. Mais si -vous voulez absolument qu'il soit question des loyalistes, faisons un article dans lequel il sera dit qu'on nommera des commissaires auxquels les réfugiés soumettront un état de leurs pertes , et qui examineront en même temps les états qu'on prépare actuellement en Amérique des ravages qu'ils ont commis. S'il se trouve un solde en leur faveur, nous vous le payerons, et vous le partagerez entre eux comme vous le jugerez convenable; si, au contraire, le solde est en notre faveur, ce sera vous qui payerez.

Permettez cependant que je vous conseille d'éviter une si terrible discussion, en renonçant à cet article, afin que

nous puissions écrire en Amérique, et qu'on fasse cesser Penquête. J'ai l'honneur, etc. B. F.

A. ROBERT, R, LIVINGSTON

Difficultés des communications avec V Amérique. — Subsides donnés par la France. — Histoire des négociations. — ■ Préliminaires de la paix*

Passy, 5 décembre 1782.

Monsieur,

J'ai reçu vos différentes lettres des 5, 13, 15 et 18 septembre.

Je crois que les plaintes que vous faites de ce que je n'écris pas n'ont jamais été moins fondées; vous avez dû recevoir plusieurs de mes lettres écrites avant ces reproches. Je vous signalerai seulement quelques-unes des difficultés qui empêchent vos ministres d'avoir une correspondance régulière et ponctuelle.

Nous sommes loin des ports, nous ne sommes pas bien informés, et quelquefois même nous sommes mal informés du départ des vaisseaux. Souvent on nous dit que le navire partira dans une semaine ou deux, et il reste des mois entiers dans le port avec nos lettres, soit qu'il attende un convoi, soit par d'autres raisons. La poste est ici un canal peu sûr; beaucoup de lettres que nous recevons ont été évidemment ouvertes, et il n'est pas douteux qu'on en fasse autant de celles que nous envoyons; d'un autre côté, en ce moment il y a chez tout le monde une si vive curiosité de connaître quelque chose des négociations, et de savoir si on aura la paix ou si la guerre continuera, que nous ne pouvons confier nos dépêches jusqu'aux ports qu'à bien peu de voyageurs particuliers; j'imagine qu'elles sont souvent ouvertes, et qu'on les détruit parce qu'on ne peut pas les recacheter.

Quant à l'observation que vous faites, que les ministres du Congrès en Europe semblent former une espèce de conseil privé qui décide des affaires sans le concours du souverain, peut-être est-elle juste sous certains rapports. Mais il faut considérer que si nous n'écrivons pas aussi souvent que les ministres des autres cours, ou si nos lettres arrivent moins régulièrement, la faute en est à la distance où nous sommes du siège de la guerre, et à l'extrême irrégularité des communications, et non pas à un désir d'agir à l'insu ou sans l'ordre de nos constituants. Il n'y a pas de cour d'Europe à qui on ne puisse envoyer de Paris ou de qui on ne puisse recevoir un courrier en dix ou quinze jours. Je pense qu'il n'est aucun ministre qui ne croie plus sûr d'agir par ordre que suivant sa propre discrétion ; mais si vous ne laissez pas à vos ministres en Europe plus de liberté que ne font les cours européennes, vos affaires souffriront singulièrement de la distance; en temps de guerre, notamment, il faudra quelquefois cinq ou six mois pour recevoir une réponse. Je suppose que le ministre de France informera le Congrès <j.es sentiments du roi au sujet du beau vaisseau de ligne dont le Congrès lui a fait présent. Ici, tout le monde en est cbarmé.

A mon mémoire pour demander un nouveau subside, j'ai joint chacun des paragraphes de vos dernières lettres qui insistent si fortement sur la nécessité de ce secours. Je n'ai pas cessé un moment de solliciter, soit directement, soit par l'intermédiaire du marquis de Lafayette, qui s'est employé activement et chaudement dans cette affaire. Les négociations de la paix sont, je suppose, la grande cause du retard et de l'indécision qui règne en cette affaire, puisque la somme qu'on nous accordera sera différente, suivant que les négociations réussiront ou non. Nous ne savons pas encore sur quoi compter. On nous a dit qu'on nous aiderait, mais non pas jusqu'au chiffre demandé; on

a parlé de six millions, mais non pas comme d'une somme fixe. Le ministre me dit qu'il s'occupe de cette question, mais qu'il ne peut pas encore me donner une réponse décisive. Je connais sa bonne volonté,, il fera pour nous du mieux qu'il pourra.

Il est inutile que je répète ce que j'ai si souvent écrit, et ce à quoi on fait si peu d'attention : il y a des limites à toutes choses, les ressources de la France sont bornées comme le sont celles de toutes les autres nations. Il y a en Amérique des gens qui ont établi en principe que la France a assez d'argent pour tous ses besoins, et pour tous les nôtres par-dessus le marché, et que si elle ne nous fournit pas tout ce que nous lui demandons, c'est faute de bonne volonté chez elle, ou effet de ma négligence. La première supposition est fausse, j'en suis sûr; quant à la seconde, je puis dire que je serais aussi heureux que personne d'obtenir davantage, et que je serai fort heureux si mon successeur a plus de succès.

Vous désirez connaître « chaque pas qui mène aux négociations. » J'ose donc vous envoyer la première partie d'un Journal que des accidents divers et une longue et cruelle maladie ont interrompu. Si on le juge à propos, je pourrai le continuer avec les notes que j'ai gardées. Tel qu'il est, il n'est point fait pour être mis sous les yeux du Congrès, encore moins sous ceux du public. Je le confie donc à votre prudence,

L'arrivée de M. Jay, de M. Adams et de M. Laurens m'a soulagé d'une grande inquiétude, qui aurait continué si j'étais resté seul à finir le traité; leur présence m'a donné d'autant plus de satisfaction, que je suis sûr que l'affaire a gagné à leur concours.

Une grande partie de l'été s'est passée à faire des objections aux pouvoirs donnés par la Grande-Bretagne et à répondre à ces objections. Au début, on faisait exprès d'éviter toute expression qui impliquerait la reconnaissance

de notre indépendance. Mais, sur notre refus de traiter sans cette reconnaissance, les Anglais ont passé par-dessus cette difficulté, et alors on en est venu à faire des propositions. Dans la note A qui a été envoyée à Londres par le plénipotentiaire anglais, pour être mise sous les yeux du roi, vous trouverez les propositions que nous avons faites, M. Jay et moi, avant l'arrivée de nos collègues. Quelques semaines plus tard est arrivé M. Strachey, soussecrétaire d'État, avec lequel nous avons eu de grandes contestations sur l'article des frontières, et sur d'autres articles qu'il a proposés et que nous avons réglés. Nous avons passé plusieurs jours à disputer, et enfin nous sommes tombés d'accord et nous avons signé les préliminaires que vous recevrez par cet envoi. Le ministre anglais a lutté vivement pour emporter deux points : étendre les faveurs accordées aux loyalistes, restreindre nos pêcheries. Sur le premier point, nous avons imposé silence aux Anglais, en les menaçant de produire le compte des dommages faits par les loyalistes; sur le second point, nous les avons amenés à nous accorder ce que nous demandions.

.... Ils voulaient porter leurs frontières jusqu'à POhio et établir leurs loyalistes dans le pays des Illinois. Nous n'avons pas voulu de pareils voisins.

Nous avons communiqué au comte de Vergennes tous les articles aussitôt signés (à l'exception de l'article séparé '). Le comte de Vergennes pense que nous avons bien mené l'affaire, et m'a dit qu'en obtenant la déclaration de notre indépendance, nous avions réglé la question qu'on redoutait le plus, comme devant faire obstacle au grand œuvre de la paix générale.

1. Cet article séparé, qu'on ne voulait pas communiquer à la France, établissait la limite des frontières américaines au Sud, pour le cas où la Floride orientale serait cédée à l'Angleterre dans son traité avec l'Espagne.

Décembre 14. J'ai appris ce matin que les principaux préliminaires entre la France et l'Angleterre sont arrêtés,

.... J'ai signé aujourd'hui une lettre commune que vous adressent mes collègues; vous la recevrez avec celle-ci. Nous avons retenu ce vaisseau * pour deux raisons ; nous attendions un passe-port d'Angleterre, et nous avions une somme à vous envoyer; mais il partira sans ces deux choses, car nous sommes tous impatients de faire au plus tôt connaître au Congrès ce que nous avons fait. Pour l'argent, nous pourrons sans doute emprunter une frégate.

J'entre dans ma soixante-dix-huitième année. Les affaires publiques en ont pris cinquante; je souhaite maintenant être mon maître pour le peu de temps qui me reste. Si je vis assez pour voir la paix conclue, je rappellerai au Congrès la promesse qu'il m'a faite de me congédier. Je serai heureux de chanter avec le vieillard Siméon : Laisse maintenant ton serviteur partir en paix, car mes yeux ont vu ton salut. Avec une grande estime, etc.

î. Le Washington.

dp

Page 1