A THOMAS JEFFERSON
Les Solliciteurs en France.
Passy, 23 novembre 1784, Cher monsieur,
Les gens de ce pays sont tellement habitués à voir que tout se fait par sollicitation, ou, comme ils disent, par protection, et que rien ne se fait autrement, qu'ils ont peine à. comprendre qu'on puisse obtenir le payement même d'une juste dette, sans avoir l'appui des gens qu'ils supposent assez influents pour soutenir et fortifier leurs prétentions. Nous supposerions naturellement que le moment de demander cet appui ne peut venir qu'après une demande régulière, suivie d'un déni de justice ; mais ici on court après vous avec des notes et des mémoires avant même d'avoir présenté un compte au débiteur. C'est ainsi que les créanciers non-seulement d'un État d'Amérique, mais d'un simple marchand fatiguent de leurs pétitions les ministres de France, aussi bien que ceux d'Amérique, requiérant assistance et protection pour qu'on fasse attention à leurs affaires, quand il n'est pas démontré que leur demande ait été rejetée, ni même qu'elle ait été présentée là où elle doit l'être.
Je prends la liberté de vous soumettre les papiers ci-inclus; si vous connaissez l'affaire, si vous pouviez donner au pauvre homme quelque espoir ou quelque conseil, soyez assez bon pour m'en instruire, afin que je puisse mettre votre réponse dans la mienne. Avec une grande et sincère estime, etc. B. F.
A JOHN JAY
Passy, 8 février 1785.
Cher monsieur,
J'ai reçu, par le marquis de La Fayette, votre bonne lettre du 13 décembre. Elle m'a fait plaisir, sous deux rapports, elle m'informe et de l'état des affaires publiques, et de la santé de votre, j'allais presque dire de notre petite famille; car, depuis que j'ai eu le plaisir de l'avoir près de moi dans la même maison, je n'ai cessé de ressentir pour elle une affection qui ne le céderait pas à celle de plus d'un père. ,
J'espérais apprendre, par le dernier paquebot, que vous aviez accepté le Secrétariat des affaires étrangères : mais j'ai été désappointé. Je vous écris donc seulement comme à un ami particulier. Cependant, à l'égard des affaires publiques, je crois pouvoir dire (autant qu'il m'est possible de m'en apercevoir) que la Cour de France a toujours le même bon vouloir pour nous. Je désirerais en dire autant des autres Cours de l'Europe. Je crois que leur désir de se lier avec nous par des traités, a fort diminué depuis quelque temps; j'attribue ce refroidissement aux peines que prend l'Angleterre pour nous présenter partout comme déchirés par des divisions, et mécontents de ceux qui nous gouvernent; le peuple refusant de payer les taxes; le Congrès incapable de les lever; et beaucoup de gens désirant la restauration de l'ancien Gouvernement. Les papiers anglais sont remplis de ces contes que les Ministres font insérer dans les journaux étrangers. Les allées et venues perpétuelles du Congrès d'un lieu dans un autre produisent aussi un mauvais effet, en accréditant le bruit que le Congrès craint le peuple. J'espère qu'il se fixera bientôt quelque part, et que par la fermeté et la sagesse
de ses mesures, il dissipera tous ces nuages élevés par la rancune et la malice de nos anciens ennemis, et qu'il établira notre réputation de justice et de prudence, comme il Fa déjà fait pour notre courage et notre persévérance.
Je suis fâché que nous n'ayons pas été en état de payer à la France notre première année d'intérêts, échue au commencement du mois dernier. J'espère que cela n'arrivera plus, et qu'on prendra des mesures effectives pour être d'une exactitude ponctuelle. Le don payeur, dit le proverbe, est de la bourse d? autrui seigneur. Si le mauvais payeur a jamais un nouveau besoin d'emprunter, il paie cher sa négligence et son injustice.
Vous êtes heureux d'être revenu sain et sauf dans votre pays. Je serais moins malheureux, si je croyais que le retard de mon congé fût utile, ou le moins du monde nécessaire aux États-Unis. Mais ils ne manquent pas de gens capables de faire tout ce que je fais ici. Les traités nouvellement proposés sont ce qu'il y a de plus important; mais deux négociateurs s'en tireront aussi bien que trois, si toutefois on conclut quelque chose; et c'est ce dont je commence à douter; les nouveaux traités font peu de progrès, et les anciens, auxquels il ne manquait plus que le fiât du Congrès, paraissent maintenant reculer: je parle de ceux que j'ai projetés avec le Danemark et le Portugal,
Mes petits-fils sont sensibles à l'honneur de votre souvenir; ils vous présentent leurs respects, ainsi qu'à Mme Jay. Je joins mes souhaits aux leurs, et suis, avec estime et affection, cher monsieur, votre, etc. B. F.
A RICHARD PRICE
Achat de livres pour la ville de Franklin.
Passy, 18 mars 1785.
Cher ami,
Mon neveu, M.Williams aura l'honneur de vous remettre ces quelques mots. C'est pour vous demander la* liste d'un petit nombre de bons livres, les mieux faits pour inculquer les principes d'une saine religion et d'un juste gouvernement. Le prix ne doit pas dépasser vingt-cinq livres sterling. Une nouvelle ville de l'état de Massachusetts m'a fait l'honneur de prendre mon nom1; elle avait l'intention de construire un clocher sur la maison commune, si je voulais fournir la cloche; j'ai conseillé aux habitants de faire l'économie du clocher, quant à présent, et de vouloir bien accepter des livres au lieu d'une cloche, le sens valant mieux que le son. Ces livres feront le premier fonds d'une petite bibliothèque paroissiale, à l'usage d'une société de cultivateurs intelligents et respectables, tels que sont en général nos gens de campagne. Sans parler de vos livres qui doivent figurer dans le nombre, je vous prierai d'y joindre sur la recommandation de ma sœur, le discours de Stenneit sur la Religion personnelle, si toutefois vous le connaissez et si vous l'approuvez.
Avec la plus grande estime, etc. B. F.
1. Il y a aujourd'hui en Amérique cent trente-six comtés, villes ou communes qui portent le nom de Franklin. Sur la carte d'Amérique il n'y a que le nom de Washington et celui de Jackson qui reviennent plus souvent. Parton, t. II, p. 527.
A BENJAMIN VAUGHAN
Manufactures. — Livres.
Passy, 21 avril 1785.
Cher ami,
J'ai reçu par M. Perry votre bonne lettre du 23 mars, ainsi que la seconde bouteille de Blackrie l. Je vous remercie des soins que vous avez donnés à cet envoi. J'aurais été charmé de pouvoir rendre service à M. Perry, mais il avait déjà placé ses enfants quand il est venu me voir, et il n'est resté que quelques minutes avec moi.
Les débats du Parlement, les journaux et les brochures retentissent du toçfc que causeront aux manufacturiers anglais les concessions faites à l'Irlande; on ne parle pas plus du peuple anglais que s'il était tout à fait étranger à la question. Mais si les Irlandais peuvent fabriquer des étoffes de coton et de soie, des toiles, de la coutellerie, des jouets d'enfants, des livres, etc., etc., de manière à les vendre meilleur marché en Angleterre que ne le font les manufacturiers anglais, est-ce que ce ne sera pas un avantage pour le peuple d'Angleterre qui ne fabrique pas ? Les manufacturiers eux-mêmes n'auront-ils pas leur part dans ce bénéfice? Si le prix des étoffes de coton diminue, tous les autres manufacturiers qui portent du coton profiteront de cette diminution, et ainsi des autres articles. Si l'on peut tirer d'Irlande des livres à beaucoup meilleur compte (ce que je crois, car j'y ai acheté un Blackstone pour vingtquatre shillings, tandis qu'on le vendait quatre guinées en Angleterre), ne sera-ce point là un avantage, non pas à la vérité pour les libraires anglais, mais pour les lecteurs anglais et pour l'instruction?