‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 71 sur 136 · Voyez la lettre suivante · texte numérisé non relu

Voyez la lettre suivante

Au reste, de tous les gens qui se plaignent, les libraires sont peut-être les moins dignes de pitié. Le catalogue que vous m'avez envoyé m'étonne par le haut prix de chaque article (prix que Ton prétend être le plus bas) ; on ne peut ouvrir un nouveau livre sans remarquer l'artifice excessif avec lequel on gonfle une pièce de vers pour en faire une brochure, une brochure pour en faire un in-octavo, un inoctavo pour en faire un in-quarto. Encadrements, lignes de blanc, titres de chapitres, marges énormes, tout cela est employé de telle façon, qu'il semble que la vente du papier soit maintenant l'objet principal, l'impression n'est plus qu'un prétexte. Je vous envoie une page prise dans une comédie nouvelle; de deux en deux lignes il s'en trouve une de blanc. Vous avez, je crois, une loi contre les bouchers qui soufflent le veau pour le faire paraître plus gras; pourquoi n'en ferait-on pas une contre les libraires qui soufflent les livres pour les grossir? Tout ceci pour vous seul; vous en devinerez facilement la raison.

Mon petit-fils est un peu indisposé; il vous envoie deux brochures, Figaro et le Roi voyageur. La première est une comédie de Beaumarchais, qui a eu un grand succès ici ; l'autre est un tableau de toutes les fautes attribuées au gouvernement de ce pays; quelques-unes sont probablement exagérées. On ne la vend pas publiquement; nous vous en enverrons bientôt d'autres exemplaires.

Veuillez me rappeler respectueusement et affectueusement au souvenir du bon docteur Price. Je suis charmé qu'il ait fait imprimer une traduction du Nouveau-Testament; cela peut faire du bien. Je suis toujours à vous, mon cs$r ami, et bien sincèrement. B. F.

A JOHN INGENHOUSZ.

Invitation à venir en Amérique, — Calomnies répandues contre les États-Unis.

Passy, 29 avril 1785.

Cher monsieur,

Je vous remercie beaucoup de votre post-scriptum relatif à ma maladie : la pierre. J'ai déjà pris et je prends encore le remède dont vous me parlez, et que l'on nomme Dissolvant de Blackrie. C'est un composé de savon noir et d'eau de chaux qui peut, je crois, diminuer les accidents et empêcher la pierre de grossir : c'est tout ce que j'en attends* Ce remède ne trouble pas mon appétit; je dors bien, et je jouis gaiement, à mon ordinaire, de la société de mes amis. Mais comme je ne puis pas faire grand exercice, je mange moins qu'autrefois et je ne bois pas de vin.

Je m'étonne que vous craigniez tant de demander à votre bon maître impérial la permission de faire un voyage pour visiter un arni. Je suis convaincu que vous réussiriez, et j'espère que la proposition que je vous en renouvelle vous donnera le courage de solliciter et d'obtenir cette permission. Si vous veniez bientôt, vous pourriez, pendant votre séjour ici, terminer votre livre, et vous trouver prêt à partir avec moi pour l'Amérique. Au moment où je vous écris, je viens de recevoir du Congrès l'autorisation de retourner, je crois que je serai prêt à m'embarquer vers le milieu de juillet, au plus tard. Je vais être délivré des affaires politiques pour le reste de mes jours. Salut , ô mes chers délassements philosophiques !

Une grande page de votre lettre me fait voir que vous êtes imbu d'étranges idées sur l'Amérique; vous croyez qu'il n'y a ni justice à espérer, ni payement à obtenir

dans ce pays; qu'il y existe des projets d'insurrection pour renverser le gouvernement, etc.; qu'un colonel de Virginie, neveu du gouverneur, a escroqué 100 000 livres sterlings à un étranger; et qu'un individu a été emprisonné, seulement pour avoir tenu quelques propos à ce sujet. Autant d'inventions ou de faits présentés sous un faux jour. Si ces choses étaient vraies, tous les étrangers fuiraient un pareil pays , et les négociants aimeraient autant porter leurs marchandises à Newgate * qu'en Amérique. Songez un peu aux sommes que l'Angleterre a dépensées pour garder le monopole du commerce de ce peuple qu'elle connaissait bien, et le désir que montre aujourd'hui toute l'Europe d'avoir une part de ce commerce. Nos ports sont remplis de ses vaisseaux; ses marchands vendent et achètent continuellement dans nos rues et s'en retournent avec nos produits. Cela aurait-il lieu, continuerait-on à commercer avec nous, si nous n'étions qu'une troupe de coquins et de misérables, ainsi qu'on vous l'a dit? Quant aux insurrections contre nos gouvernants, elles sont non-seulement invraisemblables, puisqu'ils ont été choisis par le peuple, mais inutiles, puisque, s'ils ne conviennent pas, on peut les changer chaque année par de nouvelles élections.

Je conviens que vous avez de grandes raisons de vous plaindre de X., mais vous avez tort de condamner tout un peuple pour la faute d'un individu. J'ai vu bien des pays, je n'en connais pas un au monde où la justice soît mieux administrée, où la protection et la faveur aient aussi peu d'influence, où les dettes soient recouvrées avec plus de facilité. Si ma patrie ressemblait au portrait qu'on vous en a fait, assurément je n'y retournerais jamais. La vérité est, je crois, qu'on a importé en Amérique, de toutes les parties de l'Europe, plus de marchandises que le pays

} . La prison des voleurs à Londres.

ne peut en consommer, et il est naturel que quelques spéculateurs cherchent à décourager ceux qui seraient tentés de les suivre, dans la crainte que les prix ne baissent encore par l'arrivée de nouvelles cargaisons. Il n'est pas non plus improbable que quelques facteurs négligents ou infidèles, envoyés là-bas, auront fait de semblables rapports pour s'excuser de ne pas envoyer de remises. Les Anglais amplifient tout cela, et ils répandent ces faux bruits au dehors par la voie de leurs journaux, afin de dissuader les étrangers d'entrer en concurrence avec eux et de leur disputer notre commerce.

La bienveillante conversation que l'empereur a eue avec vous à mon sujet m'a fait plaisir. Je respecte beaucoup le caractère de ce monarque; et si j'étais un de ses sujets, je crois qu'il serait content de moi. Je suis bien aise d'apprendre que ses différends avec votre pays semblent devoir s'arranger sans effusion de sang. Le Courrier de l'Europe et quelques autres journaux ont imprimé à ce sujet une lettre que l'on m'attribue. Croyez, mon ami, que je ne l'ai point écrite, et que je n'ai jamais eu la présomption de me mêler d'une affaire qui m'est si complètement étrangère.

Votre, etc. B. F.

AU COMTE DE VERGENNES

Passy, 3 mai 1785

J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que j'ai enfin obtenu et reçu depuis hier la permission du Congrès pour retourner en Amérique. Comme ma maladie me met hors d'état de me présenter à Versailles pour y rendre mes devoirs, oserai -je vous prier, monsieur, d'exprimer respectueusement en mon nom à Sa Majesté le profond senti-

ment que je garde des bienfaits inestimables que sa bonté a conférés à ma patrie. Imprimer ce sentiment dans l'âme de tous mes compatriotes, ce sera désormais l'affaire du peu qui me reste de vie. Je prie Dieu sincèrement qu'il versé ses bénédictions sur le roi, la reine, leurs enfants et toute la famille royale, jusqu'à la dernière génération!

Permettez-moi en même temps de vous offrir mes remerciments pour la protection et le soutien que vous m'avez donnés à mon arrivée, et pour toutes les faveurs dont vous m'avez comblé durant mon séjour en France; j'en conserverai toujours le souvenir le plus reconnaissant. Mon petit-fils voulait avoir l'honneur de vous présenter cette lettre; mais il est depuis quelque temps malade de la fièvre.

Avec la plus grande estime et le plus grand respect, avec les vœux les plus ardents pour votre bonheur et celui de toute votre aimable famille, je suis, monsieur, de Votre Excellence, le très-obéissant et très-humble serviteur, ., B. F.

A MISTRISS MARY HEWSON \

Passy, 5 mai 1785.

Ma chère, chère amie,

J'ai reçu votre petit mot de Douvres; il m'a fait grand plaisir en m'apprenant votre heureux retour en Angleterre; j'espère que le reste de votre voyage n'aura pas été moins favorisé.

Vous me parlez d'obligations, quand en fait je suis l'obligé. J'ai passé un long hiver qui m'a paru le plus court de tous ceux que j'ai passés. Tel est l'effet d'une agréable société avec des amis qu'on aime.

J'ai reçu ma permission de retour, et je fais mes prépa-

Page 1