‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 73 sur 136 · A JONATHAN WILLIAMS · texte numérisé non relu

A JONATHAN WILLIAMS

Passy, 19 mai 1785.

Les propos sur l'Amérique que vous me rapportez ne

1. Un grand ami de Franklin, celui auquel il remit ses mémoires.

m'étonnent point. Les Anglais disent de nous ce qu'ils souhaitent être vrai, mais certainement l'Amérique n'a jamais été dans une situation plus heureuse. Les Anglais nous en veulent et disent de nous toute sorte de mal; mais, malgré tout, nous prospérons. Ceci me rappelle l'histoire d'un facteur, anglican fanatique, qui résidait à Boston quand j'étais enfant. Il avait fait une spéculation sur les oignons du Connecticut et en avait acheté une cargaison, se flattant qu'il la revendrait avec un gros bénéfice ; mais les prix baissèrent, et la marchandise lui resta sur les bras. Il fut singulièrement vexé de son marché, surtout quand il s'aperçut que ses oignons commençaient à pousser dans le magasin qu'il en avait rempli. Il les montra un jour à un ami. «Les voilà, dit-il. et ils poussent! Chaque matin je les donne au diable; mais je crois qu'ils sont comme les presbytériens, plus je les maudis, plus ils poussent. » Tout à vous, B. F.

DU COMTE DE VERGENNES A FRANKLIN

Versailles,. 22 mai 1785.

Monsieur,

J ai appris avec beaucoup de regrets votre retraite et votre prochain départ pour l'Amérique. Vous ne devez pas douter que les regrets que vous laissez seront égaux à la considération dont vous jouissez si justement.

Je puis vous assurer, monsieur, que l'estime que le roi a pour vous ne laisse rien à désirer, et que Sa Majesté apprendra avec une satisfaction réelle que vos concitoyens ont récompensé d'une manière digne de vous les services importants que vous leur avez rendus.

Je vous prie, monsieur, de me garder une place dans votre souvenir, et de ne jamais douter de l'intérêt sincère que je prends à votre bonheur. Cet intérêt est fondé sur

les sentiments d'attachement dont je vous ai assuré, et avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

De Vergennes.

A GEORGE WHATLEY.

Réflexions morales et philosophiques. — Hospice cl? s enfantstrouvés de Paris. — Les Cincinnati. — Constitution des États-Unis. — Lunettes doubles. — Histoire des trois Groënlandais.

Passy, 23 mai 1785.

Cher vieil ami,

Je vous ai envoyé, il y a quelques jours, mon médaillon, avec quelques lignes seulement, je voulais vous écrire plus au long, j'en ai été empêché par l'arrivée d'un bavard qui m'a ennuyé jusqu'au soir : je l'ai supporté : et maintenant c'est votre tour de me supporter : car je bavarderai probablement en répondant à votre lettre.

Je ne connais pas le mot d'Alphonse auquel vous faites allusion pour sanctifier la rigidité avec laquelle vous me refusez d'alléguer mon grand âge, comme une excuse de mon peu d'exactitude dans ma correspondance. Quel est ce mot? Vous ne paraissez pas avoir besoin d'une semblable excuse, quoique vous montiez, comme vous dites, vers vos soixante-quinze ans. Mais moi je monte, ou plutôt je tombe sur quatre-vingts ; laissons cette excuse jusqu'à ce que vous ayez atteint cet âg-e ; peut-être alors en sentirez-vous mieux la force, et jugerez-vous à propos de l'employer pour vous-même.

Je conviens avec vous que la goutte est mauvaise, et que la pierre est pire. Je suis heureux de ne les pas avoir toutes deux en même temps, et je me joins à vous pour demander à Dieu que vous ne connaissiez jamais ni Tune

ni l'autre. Mais je crois que l'auteur de l'épitaphe1 que vous m'avez envoyée s'est un peu trompé quand il dit, en parlant du monde, que, pour lui, il ne s'inquiéta jamais de ce qu'on dirait, ou pourrait dire da mortel enfermé dans le tombeau. Il est si naturel à l'homme de désirer que l'on parle bien de lui, vivant ou mort, que je ne suppose pas que l'auteur en question fût tout à fait exempt de ce désir, tout au moins voulait-il passer pour un bel esprit, sans quoi il n'aurait pas pris la peine de laisser après lui une aussi belle épitaphe. N'eût-il pas valu tout autant que le monde eût dit de lui que c'était un honnête homme, et un homme de bien?

J'aime mieux le sentiment qui termine la vieille chanson intitulée « le Souhait du Vieillard » , Après avoir désiré une maison bien chaude dans une ville de province, un bon cheval, quelques auteurs choisis, des amis aimables et joyeux, un pudding le dimanche, avec de l'aie forte, et une bouteille de Bourgogne, etc., etc., dans des stances séparées qui finissent toutes par ce refrain :

May I govern my passions with absolute sway, Grow wiser and better as my sirength wears aivay, Without goût or stone, by a gentle decay 2.

Notre vieillard ajoute :

With a courage undaunted, may 1 face my last day ; And when I am gone, may the better sort say ;

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