A WILLIAM HUNTER
Situation de V Amérique,
Philadelphie, 24 novembre 1786.
Mon cher vieil ami, J'ai eu grand plaisir à apprendre par votre bonne lettre de février dernier, que vous êtes encore sur la terre des vivants, et que vous êtes toujours à Bath, le lieu du monde qui vous donne les meilleures chances de passer agréablement le soir de votre vie. Moi aussi je suis rentré dans ma niche, après en avoir été éloigné pendant vingt-quatre ans par des fonctions à l'étranger. Ma maison est trèsbonne, c'est moi qui l'ai fait bâtir, il y a longtemps, pour m'y retirer; je n'avais pas pu en jouir jusqu'à présent. Me voici derechef entouré de mes amis, avec une belle famille de petits-enfants qui grimpent sur mes genoux ,
une bonne fille et un gendre affectueux qui prennent soin de moi. Après cinquante ans de services publics, j'ai la satisfaction de voir que je conserve encore toute l'estime de mon pays, puisque ma dernière réélection à la dignité de président a été absolument unanime, malgré toutes nos divisions et nos partis. Je vous dis cela, non pour gratifier ma vanité, mais parce que je sais que vous m'aimez, et que vous vous réjouissez de tout ce qui arrive d'agréable à votre ami.
Pour complaire à l'honnête John Bull, vos journaux peignent notre situation sous des couleurs effrayantes, comme si nous étions réellement malheureux depuis que nous avons rompu notre liaison avec lui. Permettez-moi quelques remarques qui vous permettront de vous faire une opinion à vous. Nos agriculteurs, qui forment la masse de la nation, ont eu des récoltes abondantes, leurs produits se rendent à un prix élevé et en argent comptant; le blé, par exemple, vaut de huit shillings à huit shillings six pences le boisseau. Tous nos ouvriers sont occupés, bien payés, bien nourris, bien vêtus. Nos maisons ont triplé de valeur par l'augmentation des loyers depuis la révolution. On bâtit énormément à Philadelphie, sans parler des petites villes qui poussent dans chaque coin du pays. La loi gouverne, la justice est bien administrée, la propriété aussi assurée qu'en aucun pays du globe. Nos terres vacantes sont chaque jour achetées par de nouveaux cultivateurs; nos établissements s'étendent rapidement vers l'Ouest. Les marchandises européennes ne nous furent jamais fournies à si bon marché que depuis que la Grande-Bretagne n'en a plus le monopole. Bref, chez nous quiconque a d'heureuses dispositions est heureux ; cette condition serait essentielle au bonheur, même en paradis.
Je vous parle de ce qui se passe en Pensylvanie; c'est le pays que je connais le mieux. Quant aux autres États, il me suffît de lire dans leurs journaux le détail des réjouis-
sances extravagantes qu'ils célèbrent le k juillet, à chaque anniversaire de la déclaration d'indépendance, pour être convaincu qu'aucun d'eux n'est mécontent de la révolution.
Adieu, mon cher ami, et croyez-moi toujours avec estime et affection, votre tout dévoué. B. F.
A ALEXANDER SMALL