‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 92 sur 136 · A BENJAMIN RUSH · texte numérisé non relu

A BENJAMIN RUSH

Philadelphie, 6 mars 1786.

Mon cher ami,

Pendant tout le cours de notre longue connaissance, vous m'avez donné de nombreuses preuves de votre estime; je vous prie d'y en ajouter une nouvelle; c'est, quand vous publierez votre ingénieux discours sur le Sens moral, de vouloir bien omettre et supprimer entièrement l'extravagant éloge que vous faites de votre ami Franklin : il m'a singulièrement blessé lorsque je l'ai entendu inopinément et me mortifierait au delà de toute idée, s'il paraissait imprimé. Dans la confiance où je suis, que vous ne manquerez pas de faire droit à cette pressante requête, je suis toujours, mon cher ami, votre, etc. B. F.

A MISTRISS MARY HEWSON.

Vieilles lettres retrouvées. — Vie de Franklin.

Philadelphie 6 mai 1786.

Ma chère amie,

Un long hiver a passé depuis que j'ai quitté l'Angleterre, et je n'ai pas eu le plaisir de recevoir de vous un mot qui m'apprît que vous alliez bien, vous et vos enfants. Je suppose que vous avez été dans le Yorkshire, loin des nouvelles et des occasions, car je ne veux pas croire que vous m'ayez oublié.

Pour me dédommager, j'ai reçu il y a quelques jours un gros paquet envoyé par M. Williams, à la date de septembre 1776, il y a près de dix ans, et contenant trois lettres de vous, une entre autres datée du 12 décembre 1775. Ce paquet, M. Bâche l'avait reçu après mon départ pour la France. Il a dormi dans les papiers de mon gendre,

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durant toute mon absence, et tout à coup il vient de fondre sur moi, comme ces paroles, qui suivant le conte, sont gelées dans Voir. Dans vos lettres je trouve toute l'aimable histoire de vos enfants ; comment Williams a commencé a épeler, surmontant à force de mémoire toutes les difficultés de notre détestable alphabet ; comment vous êtes convaincue de la supériorité de votre nouvelle façon d'épeler; comment Tom, un génie, s'est créé des voies nouvelles, et laissant aux lettres leur vieux nom, a appelé PU la cloche et P la bouteille ; comment Élisa devient un bel enfant, c'est-à-dire grosse et grasse comme sa tante Rooke, que j'appelais ma charmante. Il y a aussi toutes les nouvelles d'alors; lady Blount est enfin accouchée d'un garçon; Dolly va bien, la pauvre Catherine est morte; Muir et Atkinson ont fait un contrat pour nourrir les poissons du canal, les Viny ont fait une excursion à Cambridge, dans la grande voiture, Dolly a fait un voyage au pays de Galles avec mistriss Scott, et les Wilkes, et les Pearces et les Elphinstones, etc, etc; tout cela finit par la promesse qu'aussitôt que le ministère et le Congrès auront fait la paix, je vous aurai près de moi en Amérique. Il y a quelque temps que la paix est faite, mais hélas ! la promesse n'est pas remplie \

J'ai trouvé ma famille en bonne santé, dans l'aisance, et jouissant du respect de ses concitoyens. Les compagnons de ma jeunesse sont presque tous partis, mais je trouve une agréable société parmi leurs enfants et leurs petits-enfants. J'ai assez d'ajaires publiques pour me préserver de l'ennui, et dans mon intérieur, j'ai, pour m'amuser, la conversation, des livres, mon jardin et le cribbage. Notre marché, abondant, bien fourni, m'ayant paru le meilleur des potagers, j'ai changé celui qui entourait ma maison, en gazons et

1. Peu de temps après cette lettre, mistriss Hewson tint sa promesse et s'établit à Philadelphie.

en allées, avec des arbres et des fleurs. Dans les longues soirées d'hiver nous jouons quelquefois aux cartes, mais comme au jeu d'échecs, pour l'honneur et non pour l'argent. Ceci ne sera pas une nouveauté pour vous : nous avons joué ensemble et de cette façon, durant l'hiver de Passy. De temps en temps j'ai quelque petit remords de passer mon temps à ne rien faire, mais une autre réflexion s'élève ; une voix me dit tout bas : Tu sais que Vâme est immortelle, pourquoi donc serais-tu si avare d'un peu de temps, quand tu as toute V éternité devant toi ? Convaincu alors, et comme toutes les créatures raisonnables, satisfait de la moindre raison quand elle est en faveur démon désir, je bats les cartes, et recommence une autre partie.

Quant aux amusements publics, nous n'avons ni comédie, ni opéra ; mais nous avons eu hier une espèce d'oratorio, comme vous le verrez par le papier ci-inclus ; et nous avons des assemblées, des bals, des concerts, sans parler de petites soirées particulières où on danse quelquefois, où très-souvent on fait de bonne musique. Vous voyez que nous menons aussi joyeuse vie que vous le faites en Angleterre; j'excepte Londres, car là vous avez bon théâtre et bons acteurs. C'est le seul avantage que Londres a sur Philadelphie.

Temple a tourné ses idées vers l'agriculture ; il s'en occupe avec ardeur, étant en possession d'une belle ferme que son père lui a donnée dernièrement. Ben finit ses études au collège et continue à se conduire aussi bien que quand vous l'avez vu; je crois que vous aurez en lui un bon fils. Ses jeunes frères et sœurs ne promettent pas moins, ils ont bon caractère, bonnes dispositions et bonne santé. Quant à moi, ma santé et me forces sont plutôt meilleures que lors de votre visite à Passy. La maladie dont je me plaignais est toujours tolérable. Avec une sincère estime , etc. B. F.

P. S. Mes enfants et mes petits-enfants se joignent à

moi pour offrir leurs meilleurs souhaits à vous et aux vôtres. Mes amitiés à mon filleul, à Ëlisa, et à l'honnête Tom. Ils trouveront tous ici d'agréables compagnons. Tendresses à Dolly; dites- lui qu'elle ferait bien de venir avec vous.

A WILLIAM COCKE.

Le nouvel État de Franklin1.

Philadelphie, 12 août 17SG.

Monsieur,

J'ai reçu hier la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 15 de juin dernier. J'ignorais jusqu'alors que le nom de votre nouvel État eût quelque rapport avec le mien : je croyais qu'on l'appelait Frankland. C'est assurément un très-grand honneur que me font les habitants de cet endroit ; je serais heureux de pouvoir leur témoigner combien j'y suis sensible, par quelque chose de plus solide que les souhaits que je fais pour leur prospérité.

J'ai résidé plusieurs années en Europe, je n'en suis de retour que depuis fort peu de temps, je n'ai donc pas eu l'occasion d'être bien renseigné sur les points en dispute entre vous et l'État de la Caroline du Nord. Je puis dire seulement que selon moi vous faites très-bien de les soumettre à la sagesse du Congrès, et de vous en tenir à sa décision. C'est un tribunal sage et impartial, qui ne peut avoir de vues iniques, en prononçant son jugement. C'est un grand bonheur pour nous tous de posséder aujourd'hui, dans notre propre pays, un Conseil à qui nous puissions nous adresser, pour régler nos différends, sans être obligés, comme autrefois, de traverser l'Océan pour les faire dé-

1. Le nom de cet État n'a pas été conservé; c'est aujourd'hui le Tenessée.

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eider à grands frais par un Conseil, peu versé dans nos affaires, dédaigneux de s'en instruire, et qui pour l'ordinaire recevait nos réclamations avec mépris et les rejetait en nous injuriant. Chérissons et respectons notre tribunal; plus il jouira de la considération générale, plus il pourra répondre au but réel de son institution, apaiser nos querelles et favoriser ainsi notre sécurité et notre félicité commune.

Je n'entends rien dire de cet ajournement du Congrès, dont vous me demandez des nouvelles; je crois plus vraisemblable que le Congrès continuera de siéger toute son année, puisqu'il y a très -peu de temps qu'on se trouve en nombre suffisant pour s'occuper des affaires publiques, qui doivent être arriérées. Si vous persistez dans votre projet de voyage, je serai charmé de vous voir quand vous passerez par Philadelphie. En attendant, j'ai l'honneur d'être, etc. B. F.

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