‹ Correspondance (volume 3)Chapitre 19 sur 138 · A LORD SHELBURNE · texte numérisé non relu

A LORD SHELBURNE

Passy, 13 mars 1782.

Mylord.

J'ai eu l'honneur d'écrire à votre Seigneurie, il y a peu de jours, parle courrier de M. Grenville, pour vous accuser réception de votre lettre du 28 du mois passé, qui m*a été remise par M. Oswald.

J'espérais alors que ce gentleman resterait quelque temps ici; mais ilparaltque ses affaires le rappellent plus tôt qu'il ne pensait. J'espère qu'il reviendra : plus je le connais, plus je l'estime ; et je crois que sa modération, sa prudence et la bonté de son jugement peuvent contribuer beaucoup,

DE BENJAMIN FHANKUN. 45

non-seulement à la prompte conclusion de la paix, mais encore à l'établissement d'une paix solide et durable. J'ai l'honneur, etc. B. F.

Le soir, je me rendis chez M. Oswald avec mes lettres. Il me dit que son intention était de revenir au plus tôt, et qu'afin de faire plus grande diligence, aller et retour, il laisserait sa voiture à Calais, parce que le temps qu'il lui en coûterait pour l'embarquer et la débarquer, pourrait lui faire perdre une marée. Je ne lui demandai pas la cause de ce voyage. Nous causâmes peu, car M. Grenville étant survenu, je souhaitai un bon voyage à M. Oswald et je me retirai pour ne pas gêner leur conversation.

Depuis le départ de M. Oswald, M. Grenville est venu me voir . Il m'a répété les mômes choses que M. Hartiey m'avait déjà écrites; c'est-à-dire qu'on supposait que la France élèverait des prétentions sur des points tout à fait différents de ceux qui faisaient l'objet de notre alliance; et que, dans ce cas, on ne croyait pas que nous fussions tenus de continuer la guerre pour servir des intérêts français, etc. Je ne crus pas pouvoir mieux répondre à ce langage, qu'en lui lisant les deux lettres que j'avais écrites à 11. Hau^ey. Il sourit et chercha à détourner la couver* sation ; mais je lui fis couDaitre un peu plus nettement mes sentiments sur le sujet général des bienfaits, des obligations et de la reconnaissance. Je dis que, selon moi, les hommes n'avaient trop souvent que des idées imparfaites de leurs devoirs en ce point ; que la reconnaissance était si pénible pour la plupart d'entre eux, qu'ils s'ingéniaient à chercher des raisons et des arguments pour se prouver qu'ils ne devaient rien et qu'ils étaient quittes et qu'en général on se payait trop aisément de pareilles raisons.

Pour exprimer clairement mes idées à ce sujet, je fis la supposition suivante : A qui est étranger à B, voit ce dernier à la veille d'être emprisonné par un créancier inexo-

rable; il lui prête l'afgent nécessaire pour conserver sa liberté. B, devenu débiteur de A, s'acquitte au bout de quelque temps. Est-il quitte? Non, il a payé la dette pécuniaire; mais l'obligation reste; il est encore débiteur envers A de la bonté que ce dernier a eu de Itii prêter de l'argent si à propos. Si , par la suite , B trouve A dans la même gêne, il peut alors s'acquitter en partie de sa dette de reconnaissance, en lui offant pareille somme. Je dis en partie^ mais non entièrement; car lorsque A prêta de l'ar^ gent à B, il n'y avait aucun bienfait reçu qui Vj engageât. C'est pourquoi je pense que si A se trouve une seconde fois dans le besoin, B est tenu, s'il le peut, de lui rendre encore le même service.

M. GrenVille dit que c'était pousser bien loin mes idées de reconnaisssuice que de les appliquer à la France ; que c'était elle qui était notre obligée, car c'était elle qui avait gagné à notre séparation de l'Angleterre, séparation qui diminuait la puissance de sa rivale et augmentait la sienne.

Je lui répondis que j'étais si touché de l'assistance que la France nous avait apportée dans notre détresse, et de la manière noble et généreuse dont elle nous l'avait accordée sans exiger ni stipuler le moindre privilège, soit pour son commerce, soit autrement, que je ne me permettrais jamais de laisser affaiblir ma reconnaissance par de semblables raisonnements. J'ajoutai que j'espérais, et qu^au fond j'étais sûr que tous mes compatriotes partagèrent les mêmes sentiments.

M. Grenville ne gagna donc rien sur ce point qu'il était venu toucher. Néanmoins nous nous quittâmes bons amis. Sa conversation est toujours polie, ses manières sont gracieuses. Il m'exprima le vif désir de causer avec moi sur les moyens d'opérer une réconciliation avec l'Amérique, je lui promis d'y réfléchir, et je fixai le samedi le' juin pour l'entrevue qu'il me demandait.

Le même jour je reçus encore une lettre de mon vieil

ami M. Hartley. J'ai mis à part la correspondance que depuis le commencement de cette année j'ai entretenue avec lui, au sujet de la paix, tant parce qu'elle est antérieure à ce journal, et qu'elle a eu lieu sous Pancien ministère, que parce qu'elle ne consiste qu'en lettres sans mélange de conversation. Quant à celle-ci, comme elle est la première que j'aie reçue de lui sous le nouveau ministère, et qu'il est possible qu'il m'en vienne d'autres qui aient trait à nos négociations, je Tinsère ici avec ma réponse, et j'en ferai de même de celles que je'recevrai de lui sur le même sujet.

Page 1