Plus tard l'empereur Paul I
vaut h Paris, qu'on portât des cartes de visite chez tous les ministres étrangers. On me remit une de ces cartes, sur laquelle était écrit : le Comte du Nord et le Prince Bariatinski, C'était lundi dernier. Le lendemain, me trou* vant à la cour, je demandai à un vieux ministre de mes amis quelle était l'étiquette, et si M. le comte recevait des visites? Il me répondit : c Non : on se fait écrire; voilà tout,,» Je passai donc le mercredi suivant à Thôtel du prince Bariatinski, ambassadeur de Russie, où le comte logeait, et j'écrivis mon nom sur les deux listes. Je ne pensais plus à cette affaire, lorsqu'aujourd'hui 2^ mai, 1« domestique qui m'avait apporté la carte est venu dans un grand désespoir, disant qu41 était perdu pour avoir remis chez moi cette carte par erreur, et me demandant un certain certificat de je ne sais quelle teneur; car je ne lui ai pas parlé moi-môme.
Le soir, mon ami M. Le Roy, qui est aussi l'ami du prince, vint me dire combien le prince était fâché de cet accident : c II avait, disait-il , ainsi que M. le comte,, la plus haute estime pour moi et pour mon caractère ; mais notre indépendance n'étant pas encore reconnue par la cour de Russie, il ne pouvait passe permettre de me faire une visite comme ministre. » Je [dis à M. Le Roy que je n'avais pas coutume de courir après de tels honneurs, quoique j'y fusse fort sensible quand on me les rendait ; que je n'aurais pas osé faire cette visite de mon chef, et que, dans ce cas , je n'avais fait que ce que l'étiquette m'imposait. Mais que si cette démarche pouvait causer quelque désagrément au prince Bariatinski , pour qui j'avais autant d'estime que de respect, je croyais que le remède était facile ; le prince n'avait qu'à effacer mon nom de son livre de visites, et, de mon côté, je brûlerais leurs cartes.
Tous les princes du Nord ne rougissent pas de témoigner un peu de politesse à un Américain. Dans le temps
que le roi de Danemark voyageait en Angleterre sous un nom supposé, il m'envoya un billet par lequel, après m'avoir témoigné, dans les termes les plus forts, toute l'es* time qu'il avait pour moi, il m'invitait à diner avec. lui à Saint-James. Et il y a quelque temps l'ambassadeur du roi de Suède m'a demandé si j'avais des pouvoirs pour signer un traité de commerce avec son maître, qui, disait-il, désirait se lier avec les États-Unis, et lui avait ordonné de me faire cette demande, et d'ajouter qu'il serait infiniment flatté de traiter avec une personne dont il estimait autant le caractère, etc. De semblables compliments pourraient me rendre un peu fier, si nous autres Américains nous ne l'étions déjà naturellement autant que ce portefaix de Londres à qui l'on dit qu'il venait de heurter avec son fardeau le grand Gzar Pierre qui se promenait dans la rue. « Bon! répondit notre homme, nous sommes toiAs des Czars toi, »
Je n'ai pas donné à M. Oswald de lettres pour M. Laurens. D'après quelques mots de la dernière lettre que M. Laurens m'avait écrite, je m'attendais à le voir ici. J'ai prié M. Oswald, en cas qu'il le trouvât encore à Londres, ou qu'il le rencontrât smrla route, de lui dire la cause de mon silence. Je me suis trompé dans mon calcul; car aujourd'hui 25 mai» je reçois de lui la lettre suivante :
HENRT LAUREMS Â B. FRANKLIN.
Ostende, 17 mai 1782.
Monsieur,
J'ai eu l'honneur de vous écrire le 30 du moispassé par la poste, et je vous envoie ci-joint un duplicata de ma lettre pour la remplacer en cas qu'elle soit perdue. Je m'en réfère à son contenu.
Ce ne fut que le 10 courant et non plus tôt que votre ai^ mable lettre du 20 me parvint à Londres. Sur le point de
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quitter cette ville, je résolus de ne vous répondre qu'à mon arrivée sur le continent. J'arrivai ici hier, trop tard pour vous écrire, et n'ayant que le temps de jeter à la poste une petite lettre qui m'avait été remise, je crois, par le docteur Price.
Je vous remercie sincèrement et cordialement, monsieur, de votre dernière lettre ; mais après de mûres réflexions, et considérant le mauvais état de ma santé, j'ai pris le parti de décliner l'honneur que le Congrès veut me faire, en m'adj oignant à la commission qui doit traiter de la paix avec la Grande-Bretagne. J'éprouve d'autant moins de scrupules à prendre cette détermination, que mon assistance ne me parait nullement nécessaire, et que je ne pense pas que nos commettants aient jamais entendu que toutes les personnes dénommées d^ns la commission y prissent une part active. Je compte me rendre auprès de M. Adams, et lui demaDder si je puis encore être utile pour l'objet dont j'avais d^abord été chargé, c'est-à-dire, pour emprunter de l'argent au nom des États-Unis. S'il me répond affirmativement, j'exécuterai ma mission avec diligence et fidélité , quoique à contre-cœur , ce que notre petite cour n'ignore pas. Au cas contraire, je saisirai la première occasion pour retourner en Amérique ; là-bas je rendrai compte de toute ma conduite depuis plus de deux ans; elle s'est bornée à ne rien faire, sinon à fabriquer un grand nombre de rebelles dans le pays ennemi, et à réconcilier des milliers de gens avec la doctrine de l'indépendance absolue et illimitée. Cette doctrine je l'ai avancée et soutenue aussi librement dans la Tour de Londres que je l'ai jamais fait dans State-House à Philadelphie. Résigné à la perte de mes biens, toujours prêt à sacrifier ma vie pour l'intérêt de notre cause, c'est avec satisfaction que j'ai vu s'accroître journellement le nombre de nos prosélytes. Je ne terminerai pas ce chapitre sans vous as* surer que, si vous aves quelques questions à me faire
sur le commerce de l'Améric[ae ou sur les intérêts de quelques-uns des États en particulier, je vous répondrai avec franchise, et au mieux de mon jugement; mais de ce jugement je vous avoue franchement que j'ai une extrême défiance. Que Dieu fasse prospérer vos travaux pour ce grand œuvre ! Vous serez béni par toutes les âmes recon* naissantes de la génération présente, et votre nom sera célébré par la postérité. Réprouve une douce satisfaction en songeant que nos opinions coïncident si exactement sur les grandes lignes du traité que nous n'aurons aucun be« soin d'être maintenus ni aidés par notre grand etj bon allié. Je me réjouis aussi que vous ayez à négocier sur les préliminaires avec un aussi honnête homme que M. Oswald; je le connais; il est au-dessus de toute chicane, et je suis sûr qu'il ne se souillera jamais d'aucune bassesse.
Je vous charge. Monsieur, de présenter mes humbles respects à M. de Yergennes; de remercier Son Excellence des expressions polies dont elle s'est servie à mon égard, et de dire tout ce que vous jugerez nécessaire pour m'excuser de ne point paraître à la cour.
Lord Gomwallis est venu me voir la veille de mon départ de Londres ; comme vous pouvez le penser, il était fort inquiet de savoir quand il pourrait avoir sa liberté. Veuillez me communiquer vos idées sur cette affaire, en réponse à ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire dernièrement. Je désire que votre lettre soit satisfaisante pour Sa Seigneurie, et que vous m'autorisiez à acquitter une dette qui pèse sur moi et que l'honneur de notre patrie ne peut laisser en souffrance. Je ne crois pas, j'ose dire qu'il est impossible qu'on nous blâme d'avoir fait un acte de justice, et nous pouvons sans crainte engager notre responsabilité.
Sa Seigneurie m'a déclaré qu'il n'avait pas l'intention de retourner en Amérique ; qu'il ne désirait que d'être réintégré dans sa patrie avec ses titres législatifs et mili-
5/i CORRESPONDANCE
taires*. Je pense que, au premier titre, lord Gornwallisnous sera plus ami qu'autre chose; mais, du reste, si la gjaerre continue je n'aurais aucun déplaisir à voir Sa Seigneurie retourner à la Cbesapeake.
«Tai mille compliments à vous faire et mille souhaits à vous offrir de la part de vos amis d'Angleterre, hommes et femmes ; vous en avez tant que je laisse à votre mémoire le soin de vous rappeler vos vieilles connaissances.
Demain je compte partir pour Bruxelles, d'où probablement j'irai à la Haye et à Amsterdam. Je ne puis voyager que par eau. La faiblesse de mes jambes ne me laisse pas supporter les cabots du pavé dans les grossières guimbardes de ce pays, et le mauvais état de ma bourse ne me permet pas de me donner le luxe d'une voiture plus commode. Je vous prie, monsieur, de m'adresser votre réponse chez M. Edward Jennings , ou sous le couvert de quelqu^un de vos amis de cette ville, qui voudra bien se donner la peine de chercher un voyageur qui, en tout temps, en tout lieu se dira, avec la plus grande estime, et le plus grand respect, votre, etc.
Henry Laurens.
Je répondis ce qui suit :
A HSNRT LAURENS.
Passy, 25 mai 1782.
Monsîeuri
Je reçois votre lettre du 17; j'avais reçu précédemment celle du 7, à laquelle je n'ai pas répondu parce que la phrase dont vous vous étiez servi : <Sous peu de jours je pense arriver sur le continent » m'avait flatté du plaisir
1. Comme prisonnier sur parole Lord Cornwaliis ne pouvait ni siéger à la chambre des Lords ni commander des troupes anglaises.
de vous voir ici. Je renonce à cette espérance puisque votre dernière lettre m'apprend que vous êtes résolu à ne point figurer dans la commission chargée de traiter de la paix avec la Grande-Bretagne. Je regrette cette résolution; je suis persuadé que votre présence aurait été fort utile à votre pays ; j'ai, en outre, quelques raisons personnelles.
Pour m'encourager dans une tâche pénible, vous me dites aimablement que je serai béni, etc. Je n'ai jamais vu conclure de paix qui n'ait excité, des deux côtés , des mécontentements, des clameurs ^t des censures. C'est peutêtre la faute des chefs et des ministres des puissances belligérantes, qui, pour soutenir le courage de leur peuple, lui représentent sa propre situation sous des couleurs plus favor2d)les, et celle de l'ennemi sous de plus mauvaises que la vérité ne le comporte ; il résulte de là que des deux côtés la foule s'attend à de meilleures conditions qu'on n'en peut vraiment obtenir, et qu'elle attribue ce désappointement à la trahison. C'est ainsi que la paix d'Utrecht et celle d'Aix-la-Chapelle passèrent, en Angleterre, pour avoir été influencées par l'or français , et en France, par les guinées anglaises. La dernière paix ' la plus glorieuse et la plus avantageuse que jamais l'Angleterre ait faite, fut, vous vous le rappelez, attaquée avec violence , ceux qui l'avaient signée furent grossièrement insultés. Il me parait, d'après cela, que les bénédictions promises aux pacificateurs regardent l'autre monde, car, dans celui-ci, leur plus grande chance est d'être maudits I Un autre texte nous dit que dans le grand nombre des conseillers est le saktt* Ce que j'entends du salut des conseillers non moins que du salut de ceux qui reçoivent les conseils, puisque, si les conseillers commettent une faute , le reproche ne tombe pas sur un seul homme ou sur quelques-uns, mais