‹ Correspondance (volume 3)Chapitre 22 sur 138 · IL · texte numérisé non relu

IL

qu'il se partage entre le grand nombre, et que la part de chacun en est allégée. On peut encore entendre la maxime en ce sens, que là où 1! y a beaucoup d'honnêtes gens réunis, le soupçon qui peut les atteindre est plus faible, parce que la séduction est moins probable, ou enfin parce que défendit numerus. Pour toutes oes raisons, mais surtout pour le secours dont votre haute réputation d'intégrité seraU pour moi contre les attaques de mes ennemis, dans le cas où j'aurais part à ce traité , pour toutes ces raisons, dis-je, je souha|;e votre présence et celle de tous les membres de la commission ; j'espère donc que vous réfléchirez encore sur votre résolution et que vous en changerez.

En attendant, comme vous avez eu occasion d'entretenir les nouveaux ministres et autres chefs de l'opinion en Angleterfd, et que vous savez peut-être quelle est leur opi* nion au sujet des conditions de la paix, etc., je vous prie de m'écrire tout ce que vous croirez de quelque importance. Vos lettres me parviendront pdus sûrement par le courrier de la cour que par la poste, et je vous prie, si vous persistez à vous récuser, de me faire part de vos idées sur les conditions qu'il serait le plus nécessaire d'obtenir ; indiquez-moi les points sur lesqueb je dois insister , en ce qui touche le commerce, les pêcheries, les limites, etc. ; enfin, instruisez-moi de tout ce qui pourrait intéresser les États-Unis en général , ou chacun de ces États en particulier.

Lord Shelburne m'ayant écrit au sujet de cette paix tant désirée, je lui ai dit, dans une réponse dont j'ai chargé votre ami M. Oswald, que vous étiez un des commissaires nommés par le Congrès pour traiter avec la Grande-Bretagne; que, par conséquent, je pensais que Sa Seigneurie trouverait à propos de vous décharger entièrement des obligations que vous avez contractées lorsque vous fûtes admis à donner caution, afin que vous puissiez agir libre •«

ment dans la commission. Il me répondit qu'on vous avait immédiatement déchargé. Sa Seigneurie n'a point parlé d'échange. Je n^n honore pas moins votre délicatesse en ce point, et le désir que vous avez que l'Amérique ne se , laisse pas vaincre en générosité par la Grande-Bretagne. Je me joindrai volontiers à vous pour faire tout ce que vous jugerez convenable et tout ce qui dépendra de moi pour dégager, en retour, lord Gornwallis de sa parole; mais nous n'avons pas de pouvoirs exprès , et il serait posnble que, dans l'intervalle, le Congrès eût pris d'autres arrangements pour cet échange. Je crois donc que l'acte que nous passerons devra contenir une clause qui réserve au Congrès la faculté d'approuver ou de dés- ^approuver ce que nous aarons fait. Je doute, d'ailleurs, que lord Gornwallis se trouvât lui-môme suffisamment dégagé et libre de reprendre du service, en vertu de ce qu'auraient pu faire, en sa faveur, des personnes qui n'ont point d'autorité pour agir de la sorte. En somme le parti le meilleur et le plus sûr serait peut-être d'écrire sans retard au Congrès, et de lui recommander fortement cette mesure. Quoi qu'il en soit, je ferai ce que vous jugerez être le mieux.

Je désire de tout mon cœur que vous réussissiez à faire un emprunt en Hollande. Nous n'avons déjà que trop importuné la cour de France, et nous avons besoin de plus d'argent qu'elle ne peut convenablement nous en donner. Mais je regrette qu'une attention trop scrupuleuse à nos besoins et à nos embarras d'argent vous ait engagé, malgré le mauvais état de vos jambes, à vous refuser la dou- <»ur nécessaire d'une bonne voiture, plutôt que d'y employer les deniers publics, quand c'est le public qui est votre débiteur. Je vous prie de ne pas vous gêner et d'accepter de moi tout ce dont vous aurez besoin.

La lettre que vous m'avez envoyée était du fidèle ami de l'Amérique, du bon évêque de Saint-Asaph; il parle de

vous dans les termes de la plus haute estime et du plus parfait respect.

M. Oswald est retourné à Londres; il ne tardera pas à revenir. M. Grenville reste ici ; il a reçu des pouvoirs pour traiter; mais nous ne pouvons aller en avant tant que TËspagne et la Hollande n^auront pas accrédité de ministres.

J'aurai soin de vous informer, ainsi que M. Adams (s'il ne vient pas) de tout ce qui se passera, et j'aurai recours à vos conseils s'il se présente quelques difficultés. J'espère que vous ne vous hasarderez pas à retourner en Amérique avant la paix, si nous voyons quelque probabilité qu'elle soit promptement signée. Dans le cas où votre présence deviendrait inutile en Hollande, je serais trop heureux d'avoir ici votre compagnie et vos conseils. J'ai l'honneur, etc. B. F.

Le 26 mai je reçus la lettre suivante de M. Hartiey :

DAVID HARTLET A B. FRANKLIN.

Londres, 13 mai 1782.

Mon cher ami.

Je vous ai écrit une longue lettre, en date du l«'inai 1782, par M. Laurens^ qui a quitté Londres samedi passé; mais je veux ajouter aujourd'hui quelques mots, par une occasion qui peut-être le préviendra, pour vous parler de deux ou trois choses que je crains d'avoir oubliées dmks ma der^ nière lettre. Il est possible qu'elles n'aient aucune impor* tance; mais comme elles regardent ma conduite personnelle, je ne serais pas fâché que vous en soyez in^ struit.

Après avoir eu plusieurs conférences avec l'ancien mi-*

nîstère, je remis, le 6 février, la pièce appelée Vabrégé^; on n'y fit aucune réponse. Les ministres se retirèrent le 20 mai^ ; leurs successeurs ne me parlèrent de rien et je ne les vis pas. J'ignorais si ce papier leur viendrait ou non entre les mains par succession , et je pensais qu'il valait mieux les attendre. J'étais encore dans cette incertitude, quand je reçus vos lettres, cela me décida à voir lord Shelbume. C'était au commencement de ce mois. Je lui communiquai quelques extraits de vos lettres au sujet des prisonniers, etc., ainsi que votre lettre du 13 avril en son entier; elle contenait les offres de l'ancien ministère, la réponse du roi de France, et à la fin vos réflexions sur la paix. D'après votre permission générale, je laissai à lord Shelbume une copie de cette lettre.

Pendant cette entrevue, il me dit qu'il avait fait chercher dans les bureaux ma correspondance avec l'ancien ministère, mais qu'on n'avait pu la trouver. Il exprima le regret de ne m'avoir pas vu plus tôt ; il me fit plusieurs autres honnêtetés de ce genre. En deux mots, je n'avais pas voulu m'imposer et le ministre était fâché de n'avoir pas envoyé chez moi.

Après cette ouverture de sa part, je lui communiquai en substance ce qui s'était passé entre l'ancien ministère et moi, et je lui laissai une copie de Vahrégé, Il m'écouta avec attention ; je saisis cette occasion pour lui faire connaître mes sentiments sur chacun des points en litige. En réponse aux regrets qu'il m'exprimait de ne m'avoir pas vu plus tôt, je lui dis que j'avais toujours été et que j e serais toujours disposé à faire tout ce qui dépendrait de moi pour accélérer l'œuvre de la paix. Je vous en dis tout autant à vousmême.

Je ne crois pas qu'il y ait entre vous et moi personnellement

1. Cette pièce a été publiée par J. Sparks^ dans la Diplomatie Correspondenee] etc., t. III, p. 461.

.de différence d'opinions au sujet de l'indépendance, etc.; mais nous appartenons à des nations différentes et la nation seule a le droit de juger, de consentir ou de refuser. Partagez rindépendance en six millions de parts*, et, depuis le commencement de la guerre, je vous aurais dit volontiers : ma voix est à vous. Partagez le Canada en six millions de parts, je trouverais un meilleur usage de mon vote que de l'offrir à la France pour l'engager à abandonner l'Amérique. Partagez le rocher de Gibraltar en six millions de morceaux, je ne pourrais répondre que du mien. En pareil cas, laissons la Raison et la Justice décider . comme arbitres entre les parties ; ceux qui désirent une paix durable entre les hommes, ne refuseront pas de donner et de recevoir une égale justice.

Je pense conune vous que des principes avoués par la justice et la philosophie, peuvent seuls poser les fondements d'une paix durable. Tout ce qui est contraire à ces principes, quoique patronné par les nations et leurs ministres, n'est qu'un amas d'erreurs vulgaires; mais les nations ne se laissent pas facilement convaincre par les arguments des individus. Elles sont c jalouses de l'honneur, et cherchent jusqu'à la bouche du canon cette buUe d$ savon qu'on nomme la gloire. » Cependant , jusqu'au moment où nous verrons s'établir en tous lieux un rrUlUnium fondé sur de plus sages principes, la gloire des nations ne sera pas une simple bulle de savon. Elle fait leur véritable sûreté.

A l'application : en deux mots faites que toutes les nations s'accordent à changer leurs épées en socs de char^ rues, et leurs lances en serpettes, ou laissez à l'Angleterre ses remparts de ôots.Je n'ai plus rien à ajouter; je n'ai d'autre but, en vous écrivant, que de vous dire à quelle occasion j'ai communiqué au ministère actuel les confé-

) . C'était à peu près le chiffre de la population d'Angleterre.

rences qae j'ayais eues, et les arguments dont je m'étais servi avec l'ancien. Je terminerai par vos propres pa*roles : c Que Dieu nous enyoie à tous plus de sagesse!» Je suis, etc. D. Harlet.

P. S. 17 mai. —Depuis que je vous ai écrit cette lettre, j'ai laissé à lord Shelbume une copie des préliminaires ci« inclus.

PRiLIMIMAIBE&

Mai 1782.

10 Les troupes anglaises se retireront des treize provinces de TAmérique du Nord; et une trêve sera conclue entre la Grande-Bretagne et lesdites provinces pour.... (mettons dix ou vingt ans) ;

2» Une négociation pour la paix s'ouvrira bona fid$ entre la Grande-Bretagne et les alliés de l'Amérique; ' 3» Si la négociation proposée entre la Grande-Bretagne et les alliés de l'Amérique n'est pas suivie de la paix, mais que la guerre continue entre les susdites parties, l'Amérique agira et sera traitée comme nation neutre ;

k^ Lors de la conclusion de la paix entre la Grande-Bre* tagne et les alliés de PAmériquey la trêve entre la Grande- Bretagne et l'Amérique sera convertie en une paix perpétuelle; l'indépendance de l'Amérique sera reconnue et garantie par la Grande-Bretagne, et un traité de commerce sera conclu entre les deux pays;

5* Ces propositions seront faites à la cour de France pour communication aux commissaires américains, et pour réponse à la cour de la Grande-Bretagne.

Le môme jour M. Grenville vint me voir. U m'apprit que son courrier était revenu, et lui avait apporté des pouvoirs en forme pour traiter de la paix avec la France et 8e$ alUée, Il avait été à Versailles, où il avait montré

ses pouvoirs à M. de Yergennes, et lui en avait laissé copie. U ajouta qu'il avait aussi des lettres de créance, mais qu*il avait ordre de ne pas les remettre, jusqu'à ce que la France se décidât à envoyer à Londres un ministre du môme rang que lui ; que M. de Vergennes lui avait répondu qu'il en ferait part au roi, et l'avait grié de revenir mercredi. U m'apprit encore que M. Oswald était arrivé à Londres environ une heure avant le départ du courrier, et que M. Fox l'avait chargé, dans sa lettre, de me remercier de celle que je lui avais écrite, et de me dire qu'il espérait que je n'oublierais jamais que lui et moi nous étions du même pays.

Je répondis que je regarderais toujours comme un honneur d'être considéré comme le compatriote de M. Fox. Lors de notre dernière «ntrevue, M. Grenville m'avait prié, si je n'y trouvais aucun inconvénient, de lui faire voir le traité entre la France et l'Amérique. Je loi dis que ce traité était imprimé, mais que, s'U ne pouvait s'en procurer un exemplaire, je lui en ferais faire une copie. Comme il n'avait pu en trouver, jelui donnai cette copie.

Il me prêta un journal de Londres, dans lequel se trou* vait le rapport de l'amiral Rodne^ sur la victoire qu'il avait remportéQ sur M. de Grasse, ainsi que le récit de plusieurs autres succès obtenus dans les Indes orientales ; M» Grenville m'assura cependant que ces événements n'altéraient en rien le vœu sincère de sa cour pour la paix.

Dans l'après-midi, je reçus la visite du marquis de Lafayette. Je lui fis part de ce que M. Grenville m'avait dit au sujet de ses lettres de créance, et comment U s'attendait à ce que la cour de France envoyât à Londres un ministre avec des pouvoirs semblables aux siens. Le marquis me dit qu'il allait à Versailles, et qu'il y verrait M, de Vergennes. Nous conclûmes que le moment était venu de faire la proposition dont nous avions. précédemment parlé, c'està-dire, celle de le charger lui-même de cette mission.

Le landi 27, je reçus nne lettre de M. Jay, en date du 8. U me disait qu^l avait reçu mes dépèches du 21 et du 22 du mois passé, et qu'il partirait pour Paris vers le 19; ou peut donc l'attendre dans quelques jours.

Ce jour-là je dînai avec le comte d'Ëstaing et plusieurs braves officiers de marine qu'il avait invités. Nous étions tous un peu abattus par les dernières nouvelles. Je rap* portai, pour les encourager, la réflexion du pacha turc, qui àLépante avait été pris, avec sa flotte, par les Vénitiens : c Des vaisseaux, dit-il, sont comme la barbe de mon maître; si vous la coupez, elle repoussera ; mais il a coupé de vos États la Morée tout entière ; c'est un membre que TOUS ne recouvrerez jamais. » Et ses paroles se vérifièrent.

Mardi je dinai à Versailles avec quelques amis, de sorte que Je n'étais pas chez mol quand le marquis de Lafayette Tint me dire ^'il avait appris, de M. de Vergennes, que les pouvoirs que M. Grenville avait reçus de Londres, ne regsîrâaient que la France. Le marquis me laissa par écrit ce renseignement auquel je ne compris rien.

Mercredi j'allai à la cour, et je vis la copie des pou- TOirSi Ite étaient en bonne forme pour traiter avec la France ; mais ils ne disaient pas un mot de ses alliés. Comme, dès l'origine, M. de Vergennes avait constamment et explicitement déclaré aux divers envoyés, à M. Forth, à M. ûswald, à M. Grenville, que la France ne traiterait jamais que de concert avec ses alliés; et comme, après cela, le ministère anglais avait consenti à traiter à Paris d'une paix générale, l'envoi de ces pouvoirs particuliers me parut cacher un piège; c'était un prétexte à de nouveaux délais. Le*demier désastre delà flotte française avait probablement donné à la cour d'Angleterre un nouveau courage et d'autres vues.

M. de Vergennes dit qu'il verrait M. Grenville lejeudi, et qu'il lui dirait franchement sa façon de penser. « Ils veulent, dit-il, traiter avec nous pour vous; mais le roi

6/i CORRESPONDANCE

.n'y consentira point. Sa Majesté ne trouve point ce procédé compatible avec la dignité de votre goavemement. Vous traiterez pour vous-mêmes; et chacune des puissances, en guerre avec F Angleterre, fera son propre traité. Tout ce que nous avons à observer pour la sûreté commune, c^est qu'on aille du môme pas, et que les traités soient tous signés le même jour. »

Ce jour même, à la cour, le prince Bariatinski, l'ambassadeur de Russie, fut particulièrement poli envers moi; il me fit ses excuses de ce qui s'était passé au sujet de la visite, et m'exprima combien il était sensible aux soins obligeants que j'avais pris d'étouffer cette affaire, qui aurait pu avoir pour lui des suites fâcheuses, etc. Le comte, du Nord * arriva chez M. de Yergennes tandis que nous prenions le café après dîner. Ce prince parait vif et actif» il a l'air aimable et intelligent. Le soir il y eut pour lai opéra à la cour. La salle est magnifique, il y a un grand luxe de sculptures et de dorures, elle était éclairée par un grand nombre de bougies; les toilettes étaient fort riches; les hommes avaient des habits brodés; les dames étaient étincelantes de diamants; cela formait le spectacle le plus splendide que mes yeux aient jamais vu.

J'eus, ce jour même, un entretien avec MM. Berkenrode» Vanderpierre etBoêris, ambassadeurs de Hollande et agents de la compagnie des Indes orientales hollandaises. Ces messieurs m'apprirent que la seconde lettre de M. Fox an ministre dé la Russie, qui oflrait la médiation, lettre par laquelle il offrait de conclure une paix séparée avec la Hollande, n'avait pas produit plus d'impression que la première, et qu'on ne traiterait que de concert avec la France.

Le ministre de Suède me dit qu'il attendait les ordres de sa cour à l'égard d'un traité, etc.

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