A ROBERT R. LIVINGSTON
La conduite de la France, — La liberté commerciale. Les Constitutions d'Amérique^ etc.
Passy, 22 juillet 1783.
Monsieur,
Vous vous êtes plaint, quelquefois avec raison, de ne
lUli CORRESPONDANCE
point recevoir de lettres de vos ministres à l'étranger. Nous avons quelque droit dé faire la même plainte : six grands mois se sont écoulés entre la date de vos dernières dépêches et la remise de celle que nous apporte le capitaine Bamey. Pendant tout ce temps, nous sommes restés dans rignorance sur Paccueil qu'a reçu le traité provisoire, et sur ce qu'en pense le Congrès. Si nous avions été renseignés plus tét, nous aurions avancé les négociations du traité définitif, et nous l'aurions peut-être terminé dans des circonstances plus favorables que celles d'aujourdliui. Il est vrai que ces interruptions de correspondance sont l'inévitable résultat de la guerre et de l'éloignement.
Je réponds maintenant à vos dépêches des 26 mars, 9 et 31 mai.
J'ai appris, avec un grand plaisir, par la première, que la nouvelle de la paix avait causé une satisfaction générale. Je ne prendrai pas sur moi de justifier la réserve apparente que nous avons gardée en face de la cour ce France, au moment de la signature, réserve que vous dés^ approuvez. Nous en avons touché quelque chose dans notre dépêche officielle. Je ne vois pas cependant que la cour de France ait grande raison de se plaindre de nous en cette affaire. Rien n'avait été stipulé à son préjudice, aucune des stipulations n'avait de force que par son adhésion. Je suppose qu'on ne s'est pas plaint, autrement vous m'auriez envoyé une copie de la plainte , afin que nous puissions y répondre. Il y a longtemps que j'ai donné làdessus des explications satisfaisantes au comte de Vergennes. Nous avons fait de notre mieux; si nous avons eu tort, le Congrès fera bien de nous censurer, mais après nous avoir entendus. Puisqu'on a nonmié cinq commissaires, c'est une preuve qu'on avait quelque confiance dans notre jugement commun; cax autrement, pour négocier sous la direction du Ministère français , un seul Plénipotentiaire aurait valu tout autant qu'une vingtaine.
DE BENJAMIN PRANKUN. yiiè'JJiÊi
J'ajouterai, en ce qui me concerne, que, ni la lépfvàe ^
M- Marbois, qui nous a été transmise par le canal/^pect A^^ des négociateurs anglais, ni les conversations relam^lL aux^ pêcheries, aux frontières, aux royalistes, etc., dans \â^fp^elles on nous a recommandé la modération, n'ont eu de poids dans mon esprit pour me persuader que la Sb«îf^^£â^ de France aurait voulu réduire les avantages que nous pouvions obtenir de nos ennemis. Tous ces discours s'expliquent fort bien par la crainte très-naturelle qu'aurait la France qu'on ne comptât trop sur elle et sur ses subsides pour faire la guerre ; et que l'Angleterre, refusant de céder à des conditions onéreuses, on ne perdit Uoccasion de faire la paix, si nécessaire à tous nos amis.
Je ne connais pas assez à fond notre commerce pour savoir s'il est bon de rendre à l'Angleterre prohibitions pour prohibitions, et il ne m'appartient pas de donner un avis. Cependant, j'ai toujours vu tant d'embarras et si peu d'avantage dans tous les systèmes de protection et de prohibition que j'incline fortement à croire que l'État qui ouvre ses ports à toutes les nations du monde, aux mômes conditions, achètera à meilleur marché les produc* tiens étrangères, vendra les siennes plus cher, et, en somme, sera plus prospère. J'ai entendu des marchands dire qu'il y a dix pour cent de différence entre : '0(mU7r^(M& acheter? ou voulez-vous vendre? Lorsque des étrangers nous apportent leurs marchandises, ils ont besoin de s'en débarrasser promptement, afin de compléter leur cargaison, et de réexpédier leurs navires, qui sont en charge dans nos ports. C'est alors que nous profitons de leur : Voulez- vous acheter? Et quand ils nous demandent nos produits, nous profitons de leur : Voulez - vous vendre ? La concurrence des acheteurs contribue aussi à élever nos prix. Ainsi , les deux questions sont à notre avantage chez nous, tandis qu'à l'étranger elles sont contre nous.
J'avoue cependant que remploi de nos vaisseanx, moins À^.*^ profitable peut-être pour les particuliers, qu'on Pimagine, ' ^ est cependant d'une haute importance politique, et a beaucoup de poids sur la solution de la question, puisque on a ainsi une pépinière de marins.
Le jugement que vous portez sur la conduite de la France me parait parfaitement juste. Sa modération lui est plus glorieuse que sa victoire. Le caractère de cette cour et de cette nation est bien changé depuis ces dernières années.Les idées de conquête sont passées de mode; celles qu'on se fait du commerce sont plus éclairées et plus élevées qu'autrefois. Nous en verrons bientdt quelque chose, lorsqu'il nous sera permis de commercer plus librement avec les lies françaises. Les gens sages de ce pays estiment que la France est assez grande, que toute son ambition doit être la justice et la magnanimité envers les autres nations, la fidélité et l'utilité envers ses alliés.
Je n'ai point reçu de réponse du Congrès à la de*
mande que j'ai faite d'être déchargé de mes fonctions. U devrait toutefois considérer qu'en me laissant en ce pays, si je viens à errer par suite des infirmités de mon âge, oe sera plutôt sa faute que la mienne.
Je suis charmé que la lecture de mon journal vous ait fait plaisir; je le continuerai donc
Pourquoi songez-vous à vous retirer? Il ne serait pas facile de remplir votre place. Vous dites qu'un arrangement tout nouveau des affaires étrangères est en ce moment à l'étude. Je voudrais savoir si l'on songera à mon petit-fils. Il a fait maintenant un apprentissage de sept années dans les fonctions diplomatiques, et il est capable de servir les États-Unis par ses connaissances, son zèle, son activité, sa connaissance des langues et son adresse. Il est très-aimé ici, le comte de Vergennes m'a exprimé chaudement la bonne idée qu'il en a. Le dernier
DE BENJAMIN FRANKLIN. ihl
ambassadeur de Suède, le comte de Creutz, qui est retourné dans son pays pour y devenir premier ministre, voulait que je tâchasse de faire envoyer mon petit-fils en Suède. M. de Greutz m'a assuré qu'il serait charmé de le recevoir comme ministre des États-Unis, et que, de plus, ce serait chose agréable à son souverain. Le nouvel ambassadeur de Suède m'a fait la même proposition, ainsi que vous le verrez par sa lettre ci-incluse. Un des minisres danois, M. Waltersdorfif (qui sera probablement envoyé près du Congrès), m'a également exprimé le désir que mon fils eût le poste du Danemark. Mais je n'ai pas l'habitude de solliciter pour moi ou pour les miens, et je n'y dérogerai pas en cette occasion. J'espère seulement que, s'il ne peut être employé dans votre nouvel arrangement, vous m'en donnerez avis le plus tôt possible. S'il me reste des forces, je veux accompagner mon petit-fils en Italie, et revenir par T Allemagne. Le voyage sera plus utile pour lui que s'il était seul; je le lui ai promis depuis longtemps, en récompense de ses fidèles services et de sa tendresse filiale.
Je sais de bonne main que l'Empereur est désireux d'établir des relations avec nous, de Trieste aussi bien que des Flandres ; il ferait un traité si on le lui proposait. Depuis que notre commerce est ouvert, et n'est plus un monopole pour l'Angleterre, toute l'Europe désire y avoir part, et pour cela veut cultiver notre amitié. Pour qu'on sache mieux quel peuple nous sommes et avecq[uel gouvernement on traitera, j'ai décidé notre ami le duc de Larochefou* cauld à traduire nos Constitutions en français, et j'en ai offert des exemplaires à tous les ministres étrangers. Je vous en envoie un. Les hommes politiques de ce pays admirent beaucoup nos Constitutions ; on pense qu'en toute l'Europe elles amèneront une émigration considérable de gens aisés. On s'étonne surtout qu'au milieu d'une guerre cruelle qui déchirait les entrailles de notre patrie, nos
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sages aient eu assez de fermeté d'âme pour rédiger tranquillement ces plans complets du gouvernement. Nos Constitutions ajoutent beaucoup à la réputation des États- Unis.
Nos prisonniers d'Angleterre sont tous en liberté* Durant toute la guerre , ceux qui étaient détenus dans la prison de Forton, près de Portsmouth, ont reçu les soins charitables de M. Wren, ministre presbytérien. Il n'a rien épargné pour les secourir dans leurs maladies et dans leur détresse, il leur a procuré et distribué les aumônes des bons duré* tiens; il leur a sagement réparti les sommes que je lui ai fait tenir. Tout cela lui a donné beaucoup de peine, mais il ne s'est jamais découragé. Je pense qu'il serait bon d'accorder publiquement une marque de satisfaction à cet homme de bien. Je voudrais que le Congrès m'autorisât à lui envoyer un présent, et que quelqu'une de nos Universités lui conférât le diplôme de docteur*.
Le duc de Manchester, qui a toujours été notre ami dans la Chambre des lords, vient d'être nommé ambassadeur d'Angleterre près la cour de France. Je dîne avec lui aujourd'hui 26, et s'il se passe quelque chose d'important, j'ajouterai un post-scriptwn à cette lettre.
Veuillez présenter mes humbles respects au Congrès, et l'assurer de tout mon zèle à le servir. B. F.