A JOHN JAY
Passy, 8 février 1785.
Cher monsieur,
J'ai reçu, par le marquis de La Fayette, votre bonne lettre du 13 décembre. Elle m'a fait plaisir, sous deux rapports, elle m'informe et de l'état des affaires publiques, et de la santé de votre, j'allais presque dire de notre petite famille; car, depuis que j'ai eu le plaisir de l'avoir près de moi dans la môme maison, je n'ai cessé de ressentir pour elle une affection qui ne le céderait pas à celle de plus d'un père.
J'espérais apprendre, par le dernier paquebot, que voiis aviez accepté le Secrétariat des affaires étrangères : mais j'ai été désappointé. Je vous écris donc seulement comme à un ami particulier. Cependant, à l'égard des affaires publiques Je crois pouvoir dire (autant qu'il m'est possible de m'en apercevoir) que la Cour de France a toujours le même bon vouloir pour nous. Je désirerais en dire autant des autres Cours de l'Europe. Je crois que leur désir de se lier avec nous par des traités, a fort diminué depuis quelque temps ; j'attribue ce refroidissement aux peines que prend l'Angleterre pour nous présenter partout comme déchirés par des divisions, et mécontents de ceux qui nous gouvernent; le peuple refusant de payer les taxes; le Congrès incapable de les lever; et beaucoup de gens désirant la restauration de l'ancien Gouvernement. Les papiers anglais sont remplis de ces contes que les Ministres font insérer dans les journaux étrangers. Les allées et venues perpétuelles du Congrès d'un lieu dans un autre produisent aussi un mauvais effet, en accréditant le bruit que le Congrès craint le peuple. J'espère qu'il se fixera bientôt quelque part, et que par la fermeté et la sagesse
de .ies mesures, il dissipera tous ces nuages éievéspar la rancune et la malice de nos anciens ennemis, et qu'il établira notre réputation de justice et de prudence, comme il Ta déjà fait pour notre courage et notre persévérance.
Je suis fâché que nous n'ayons pas été en état de payer à la France notre première année d'intérêts, échue au commencement du mois dernier. J'espère que cela n'cirrivera plus, et qu'on prendra des mesures effectives pour être d'une exactitude ponctuelle. Le bon payeur, dit le proverbe, est de la bourse d' autrui seigneur. Si le mauvais payeur a jamais un nouveau besoin d'emprunter, il paie cher sa négligence et son injustice.
Vous êtes heureux d'être revenu sain et sauf dans votre pays. Je serais moins malheureux, si je croyais que le retard de mon congé fût utile, ou le moins du monde nécessaire aux États-Unis. Mais ils ne manquent pas de gens capables de faire tout ce que je fais ici. Les traités nouvellement proposés sont ce qu'il y a de plus important; mais deux négociateurs s'en tireront aussi bien que trois, si toutefois on conclut quelque chose ; et c'est ce dont je commence à douter; les nouveaux traités font peu de progrès, et les anciens, auxquels il ne manquait plus que le fiât du Congrès, paraissent maintenant reculer: je parle de ceux que j'ai projetés avec le Danemark et le Portugal.
Mes petits-fils sont sensibles à l'honneur de votre souvenir ; ilsvous présententleurs respects, ainsi qu'à Mme Jay . Je joins mes souhaits aux leurs, et suis, avec estime eî :il]cc!ion. cher monsieur, votre, clc B. F.
iOli CORRESPONDANCE