‹ Correspondance (volume 3)Chapitre 79 sur 138 · Le marquis 'i'Ârlandes · texte numérisé non relu

Le marquis 'i'Ârlandes

DE BEJÎTJAMIN FRANKLIN. 213

gouverner et de se taxer elles-mêmes. Si l'on eût continué cette sage politique, il est difficile d'imaginer à quel degré de puissance et d'importance dans le monde cet empire se serait élevé. Territoire, agriculture, commerce, arts, population, tous ces éléments d'une grandeur toujours croissante, se trouvaient en lui, et par conséquent à sa disposition.

Je regardais ce système comme un grand et magnifique vase de porcelaine; j'ai déploré les mesures qui menaçaient de le briser; j'ai lutté pour les prévenir, car, une fois brisé je ne voyais aucune chance de le réparer jamais. Mes efforts n'ont pas réussi ; nous sommes brisés, chaque partie de l'empire doit maintenant se tirer d'affaire elle-même et du mieux qu'elle pourra. Quoique séparés, nous pouvons encore prospérer. J'ai de grandes espérances pour nous, et des vœux sincères pour vous. L'anarchie et la confusion dont vous parlez, et que l'on prétend régner parmi nous, n'existe que dans vos gazettes. J'ai des rapports certains qui m'assurent qu'aucun peuple n'a jamais été mieux gouverné, ni plus content de sa Constitution et de son gouvernement particulier, que ne le sont aujourd'hui les treize États d'Amériqne.

Un peu de réflexion doit convaincre tout homme sensé qu'un gouvernement , dont les membres sont choisis chaque année par le libre vote des gouvernés, et peuvent être révoqués du moment que leur conduite déplaît à ces commettants, ne saurait être tyrannique, comme le disent vos Loyalistes, eux qui en même temps , par une inconséquence extrême, désirent retourner et vivre sous nos lois. Chez un peuple intelligent et éclairé, comme est le nôtre, il y aura toujours pour soutenir un bon gouvernement et les lois, un parti trop nombreux et trop fort pour souffrir ce qu'on nomme l'anarchie. Ces détails sur notre situation doivent plaire à votre philanthropie ; c'est pourquoi je vous les donne.

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Mais nos sentimenis diffèrent on peu en ce qui touche les loyalistes (comme ils s'appellent eux-mêmes) et la conduite que TAmérique tient envers eux. Cette conduite vous parait dictée par un esprit de vengeance, tandis qu'il aurait été plus conforme à la politique et à la justice de leur rendre leurs biens^ après qu'ils auraient prêté serment de fidélité au nouveau Gouvernement. » Il ne serait pas étonnant que ceux qui ont vu, il y a si peu de temps, détruire leurs maisons, leurs fermes et leurs villes, qui ont yu scalper leurs parents, sous la conduite de ces loyalistes, conservassent encore quelque ressentiment dans le fond du cœur; mais je crois que Popposition que beaucoup de gens font au retour des Loyalistes parmi nous, tient à la ferme persuasion où ils sont que l'on ne pourrait se fier aux serments de ces hommes, et qu'en les recevant, on ouvrirait la porte à cette anarchie et à cette confusion qu'ils nous reprochent faussement. L'exemple même que vous nous citez de la République d'Angleterre restituant les biens des royalistes, après la victoire, est bien plutôt fait pour nous porter à en agir différemment : car, si la puissance que donne toujours la propriété, n'avait pas été rendue aux royalistes , si la confiscation de leurs biens et le bannissement de leurs personnes avaient été maintenus, ils n'auraient pu contribuer, autant qu'ils l'ont fait, à la restauration de la royauté, et la république aurait peut-être été plus durable '.

Le plus grand nombre des exemples qu'offre votre histoire sont en faveur de mon opinion. Tous les biensfonds de l'Angleterre et du midi de TÉcosse, et la plupart

1. On trouvera dans les écrits de Washington la même sévérité à l'endroit des loyalistes, et la même justification de la confiscation ; mais, quels que soit notre admiration et notre respect pour des hommes tels que Washington et Franklin^ nous ne craindrons pas de dire qu'en défendant la confiscation, ils ont été aveuglés par les préjugés de leur siècle et par la passion du moment. L'abolition de la confiscation est la gloire des temps modernes;

de ceux qae possèdent les descendants des Anglais en Irlande, proviennent d'anciennes confiscations faites sur les Calédoniens et les Bretons, premiers propriétaires de votre lie, ou sur les naturels Irlandais, dans le dernier siècle seulement*. Il n'y a que peu de mois que votre Parlement a annulé un petit nombre des confiscations prononcées à la suite d'une rébellion, étouffée il y a quarante ans. La guerre que vous nous avez faite a commencé par un acte du Parlement, qui déclara tous nos biens confisqués; et probablement un des grands motifs de la loyauté des royalistes a été l'espoir de prendre part à ces confiscations. Ils ont engagé une forte partie, et joué leurs biens contre les nôtres; ils ont perdu: mais leur jeu était plus sûr, puisqu'on cas de perte, ils avaient la promesse d'être indemnisés par votre Gouvernement, et je vois que votre Parlement est sur le point de remplir cette promesse. A cela je n'ai point d'objection; les loyalistes sont nos ennemis, mais ce sont des hommes; ils sont dans le besoin, et je pense qu'un assassin gagé a droit, lui-môme, à l'argent que lui a promis celui qui l'emploie. Il semble donc plus naturel que le payement de ceux-ci tombe à la charge du gouvernement qui les a encouragés à faire le mal, plutôt que sur nous qui en avons souffert; les biens confisqués ne pouvant nous ofi'rir qu'une faible compensation du mal qu'on nous a fait. Il n'est donc pas évident qu'il soit injuste à nous de retenir ces propriétés.

J'ai indiqué plus haut que le nom des loyalistes avait été

c'est elle qui a ôté aux révolutions leur aiguillon. Si la confiscation avait été repoussée par l'opinion en 1793, on n'eût pas dressé l'échafaud dans Paris, on n'eût pas battu monnaie sur la place de la Révolution. C'est la Restauration à qui nous deons ce bienfait. L'empereur, même en 1815, ne voulut pas renoncer à la confiscation.

1. De pareils exemples auraient dû faire trembler Franklin au lieu de le fortifier dans son eiTeur.

pris assez improprement par ces hommes. Ils pourraient peut être s'appeler royalistes; mais les vrais loyalistes sont ces Américains, contre lesquels ils ont combattu. Aucun peuple n'a jamais été plus véritablement et plus unanimement loyal envers son souverain. La succession protestante dans la maison de Hanovre, c'était son idolâtrie. On n'aurait pas trouvé un jacobite d'un bout à l'autre des colonies. Les Américains aimaient le peuple d'Angleterre , ils s'empressaient à le soutenir dans ses guerres , par des contributions volontaires d'hommes et d'argent, au delà même de ce qu'ils devaient. Le Roi et le Parlement l'ont souvent avoué dans des messages, des résolutions et des bills de remboursement. Mais les Américains n'étaient pas moins jaloux de ce qu'ils estimaient leurs droits ; s'ils ont résisté, quand on a voulu y porter atteinte, c'était pour défendre une Constitution britannique, dont tout Anglais pouvait partager les bienfaits, en venant vivre parmi eux. Résister à des impôts arbitraires qui blessaient le droit commun, leurs constitutions fondamentales , l'ancien et constant usage , c'était combattre en faveur des libertés de l'Angleterre ; elles étaient compromises si l'on réussissait à détruire les nôtres. Aussi, un grand homme ■ n'a-t-il pas craint de déclarer dans votre Parlement qu't7 se réjouissait que V Amérique eût résisté. Et moi, par la même raison, je puis ajouter cette résistance aux autres preuves qu'ils ont données de leur loyauté. J'ai déjà dit que je croyais juste que les Américains qui ont fait la guerre dans vos rangs contre leur propre pays fussent récompensés par vous; mais si jamais Thonnêleté pouvait se trouver en opposition avec la politique, ce serait dans ce cas.

Je suis, etc. B. F.

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