‹ Correspondance (volume 3)Chapitre 85 sur 138 · Parton, t. II, p · texte numérisé non relu

Parton, t. II, p

Germain. M. de Ghaumont avec sa fille Sophie nous ont accompagnés jusqu'à Nanterre. M. Le Veillard vient avec nous jusqu'au Havre. Nous avons trouvé à Saint*Germain les demoiselles Âlexander, avec mistriss Williams, notre cousine, qui m'avait retenu un logement chez M. Benoit. J'ai trouvé que le mouvement de la litière que le duc de Goigny m'avait prêtée ne m'incommodait pas beaucoup. C'est une des litières de la reine, elle est traînée par deux belles mules, avec une autre pour le muletier. M. Le Veillard et mes enfants sont dans une voiture. Nous prenons le thé chez M. Benoit, et nous nous couchons de bonne heure.

Mercredi 13 juillet. Déjeuné avec nos amis; nous prenons congé d'eux et continuons notre voyage. Nous dînons dans une bonne auberge, à Meulan, et arrivons dans la soirée à Mantes. Un messager du cardinal de la Rochefou* cauld vient nous y trouver, avec l'invitation de nous arrêter le lendemain à Gaillon. Le cardinal nous avertit qu'il n'acceptera aucune excuse, et qu'étant tout-puissant dans son archevêché, il nous fera rester chez lui bon gré mal gré, et ne souffrira pas que nous logions ailleurs. Nous acceptons. Nous couchons à Mantes. Je me suis trouvé très-peu fatigué de la journée j les mules n'allant qu'au pas.

Ik juillet. Nous partons de bonne heure et déjetmons à Yemon. J'y ai reçu la visite du vicomte et de la vicomtesse de Tilly. Nous sommes arrivés chez le cardinal à six heures du soir sans avoir dîné. Le château est ancien et superbe ; bâti il y a environ trois cent cinquante ans, mais bien conservé. Il est situé sur une hauteur; la vue y est belle et s'étend au loin sur un pays bien cultivé. Le cardinal est archevêque de Rouen. Une longue galerie contient les portraits de ses prédécesseurs. La chapelle est élégante, dans le vieux style, avec des vitraux bien peints. La terrasse est magnifique. Nous avons soupe de bonne heure.

La réception était aimable et gaie. On nous a permis de nous coucher de bonne heure, notre intention étant de partir le lendemain de grand matin. Le cardinal nous a pressés de passer encore un jour avec lui, et nous a offert de nous donner le plaisir de la chasse dans son parc ; mais la nécessité d'arriver à temps au Havre ne nous a pas per* mis d'accepter. Nous lui avons donc fait nos adieux et nous nous sommes retirés. Le cardinal est fort respecté et fort aimé parle peuple de ce pays, et jouit, sous tous les rapports, d'une excellente réputation.

15 juillet. Partis à cinq heures du matin, nous avons voyagé jusqu'à dix, et, nous arrêtant alors pour déjeuner, nous sommes restés dans l'auberge durant la chaleur du jour. Nous avions appris chez le cardinal que notre ami M. Holker, de Rouen, avait été ce jour^là au-devant de nous jusqu'à Port-Saint- Antoine. Il nous attendait d'après une lettre de M. de Ghaumont. Nous avons trouvé un de ses domestiques qui venait s'informer s'il ne nous était pas arrivé quelque accident sur la route, avec ordre de marcher jusqu'à ce qu'il eût des nouvelles. Il a sur-le-champ rebroussé chemin, et nous avons continué notre route. Nous avons traversé une chaîne de montagnes de craie très-hautes, avec des couches de cailloux. L'eau a rongé un des côtés de la montagne, laissant des précipices de plus de trois cents pieds, ce qui donne l'idée d'une extrême antiquité. On dirait que ces lieux ont été battus par la mer. Nous sommes arrivés à Rouen vers cinq heures, et nous avons reçu l'accueil le plus affectueux de M. et de Mme Holker. Il y avait beaucoup de monde au souper qui était notre dîner. Le premier président du Parlement et sa femme nous ont invités à dîner pour le lendemain; mais étant déjà engagés par M. Holker, nous avons transigé en promettant d'aller prendre le thé. Nous logeons tous chez M. Holker.

16 juillet. Une députation de l'Académie de Rouen est

venue me faire ses compliments en cérémonie , un des directeurs m'a fait présent d'un carré magique^ où il m'a dit, je croîs, qu'était mon nom. Je l'ai examiné ensuite, mais je n'y ai rien compris. Le fils du duc de Chabot, qui a récemn^nt épousé une Montmorency, et qui est colonel d'un régiment en garnison à Rouen, s'est trouvé présent à la réception; il était venu me faire visite. J'oublie de dire que j'avais vu avec plaisir, dans le cabinet du cardinal, le portrait de la grand'mère de ce jeune homme, Mme la duchesse d'Enville, qui avait toujours été notre amie, et qui nous avait comblés de politesses à Paris. C'est une dame d'un esprit et d'un mérite peu communs.

J'ai aussi reçu en cadeau du docteur *** trois volumes in-40, avec une lettre très-polie à laquelle j'ai répondu.

Nous avons eu grande compagnie à dîner; et à six heures je suis allé en chaise à porteur chez le président, où nous avons trouvé une réunion de gens de robe. Nous y avons pris du thé fort mal fait, faute d'habitude, cette boisson est peu en usage en France. Je suis allé me coucher de bonne heure ; mais ma compagnie est restée à souper avec un grand nombre d*invités. On les a régalés d'excellente musique.

17 juillet. Nous partons de bonne heure* M. Holker nous a accompagnés quelques milles, et nous nous sommes fait très-afifectueusement nos adieux. Dîner à Ivetot, grande ville. Nous sommes arrivés à Bolbec après la plus forte journée que nous ayons faite encore. C'est une grosse ville de marché , qui semble prospérer. Le peuple y est bien vôtu et parait mieux nourri que celui des pays vignobles. Un imprimeur sur étoffes m'a proposé de se rendre en Amérique. Je ne l'y aï point encouragé.

18 juillet. Nous avons quitté Bolbec à dix heures et sommes arrivés au Havre à cinq heures après midi, après nous être arrêtés en route dans une méchante auberge pour nous rafraîchir. Nous avons été aimablement reçus

par M. et Mme Ruellan. Le gouyerneur et quelques autres personnes nous ont fait visite.

19 juillet. Nous recevons des visites en forme de Pintendant) du gouverneur ou commandant, des ofQciers des régiments de Poitou et de Picardie, du corps des ingénieurs, et de M. Limosin.

M. Limosin nous propose plusieurs navires, tous trèschers. Nous attendons le paquebot de Southampton. Dîner chez M. Ruellan, où nous logeons. Je reçois Ps^filiation de la loge de Rouen.

20 juillet. Je rends les visites. J'en reçois une du corps de marine, et une du corps d^artillerie, M. Houdon * arrive et m'apporte des lettres. Diner chez M. Limosin. Étaient présents M. et Mme le Mesurier et leurs sœurs, aimables gens d'Aurigny. Je suis fort bien traité par M. Limosin et sa fille. Je rends les dernières visites que j'ai reçues.

Le paquebot arrive. Le capitaine Jennings vient nous voir, nous convenons de notre transport à Cowes avec tout notre bagage, pour dix guinées. Nous partirons demain soir.

21 juillet. Autre visite du commandant, M. de Villeneuve, qui nous invite à dîner pour demain. Devant partir ce soir, nous ne pouvons pas accepter cet honneur.

Nous dînons avec nos excellents hôtes. Mme Feinès, Mme de Glerval et deux autres dames, ainsi que plusieurs messieurs, font visite à M. Le Veillard.

Le soir, à l'instant où nous comptions nous embarquer, le capitaine du paquebot vient nous dire que le vent est tout à fait contraire, et si violent, qu'il est impossible de sortir. Nous remettons notre départ à demain.

22 juillet. Déjeuner. Nous prenons congé de nos amis et

1. Houdon^ le célèbre sculpteur, partait avec Franklin pour faire la statue de Washington.

S96 GOBRBSPONDANCE

nons nous rendons à bord du paqaebot à dix heures et demie. Le vent n'est pas très-bon.

23 juiUet, Luttô tonte la nuit contre le vent de nordouest, qui nons souffle aux dents. Il a duré jusqu'à deux heures aujourd'hui, puis il est devenu favorable, et nous faisons route. A sept heures du soir nous apercevons la terre; c'est Vtle de Wight.

24 juillet. Bon vent toute la nuit. Ce matm à sept heures, étant à la hauteur de Cowes, le capitaine m'a représenté qu'il serait difficile d'y aborder contre marée; il me propose de gouverner sur Southampton, Nous l'avons fait, et nous avons pris terre entre huit et neuf heures du matin. J'y ai trouvé mon fils, qui était arrivé de Londres la veille au soir, avec M. Williams et M. J. Âlexander. J'ai écrit à Pévéque de Saint-Asaph pour l'informer de mon arrivée ; il est venu nous voir après dîner avec sa femme et miss Kitty, sa fille; ils parlent de demeurer ici avec nous tout le temps que nous y resterons. Notre réunion a été trèsaffectueuse. J'écris à Londres à MM. W. J. M. et Cie pour leur apprendre notre arrivée; je désire savoir quand le vaisseau mettra à la voile. Écrit aussi à M. B. Yaughan.

25 juillet. L'évéque et sa famille logent dans la même auberge que nous, V Étoile ; nous déjeunons et dînons tous ensemble. Je suis allé, à midi, prendre un bain chaud d'eau de mer ches Martin. Flottant sur le dos, je me suis laissé aller au sommeil, et j'ai dormi près d'une heure à ma montre, sans m'enfoncer ni me retourner! chose que je n'avais jamais faite, et que j'aurais à peine crue possible. L'eau est le lit le plus doux qu'on puisse avoir. Je prends lecture des actes par lesquels mon fils fait cession à mon petit-fils de ses terres du New- Jersey et de New-York. Écrit à M. Ruellan, M. Limosin, M. Holker et M. Grand. Southampton est un fort joli endroit. Nos deux amis français s'y plaisent fort. L'évèqne me donne un livre in-k? écrit par le docteur Paley, la famille dine avec nous.

Plusieurs amis viennent me voir de Londres ; l'un d'eux m'apporte, au nom du docteur Lettsom, les œuvres de mon ami le docteur Fothergill, et un livre de M. Gale sur les finances. M. Williams me dit que le navire est descendu à Gravesend le 22; il a pu être dans les Dunes le 24; demain il peut être ici, c'est-à-dire près du Mother-Bank que nous apercevons de Southampton. M. Williams m'apporte une lettre adressée par M. Nepean, secrétaire de lord Townshend , à M. Vaughan , pour l'informer qu'on enverra aux officiers des douanes à Cowes l'ordre de ne pas toucher à nos bagages, etc. Ils sont encore à bord du paquebot qui nous a amenés. M. Alexander nous quitte pour retourner à Londres ; je lui remets des lettres pour M. Jackson, les docteurs Jeffries et Lettsom, et pour mon gendre Bâche ; cette dernière sera expédiée par le paquebot.

26 juillet. Signature des actes entre William Franklin et William-Temple Franklin.

M. Williams, qui m'a apporté diverses choses dont j'ai besoin, les emporte à Gowss pour les embarquer. Le capitaine Jennings descend nos bagages qu'il a apportés du Havre. Mon cher ami, M. Le Yeillard, prend congé de moi et part avec le capitaine. M. Yaughan arrive de Londres pour me voir.

27 juillet. J'ai donné à mon fils un pouvoir pour toucher ce qui peut m'être dû par le gouvernement anglais. J. Williams nous annonce l'arrivée du navire.

Nous dinons tous encore une fois avec l'évéque et sa famille, qui acceptent notre invitation de venir avec nous à bord. Nous nous rendons au navire dans une chaloupe. Le capitaine nous donne à souper. Toute notre société passe la nuit à bord.

28 juillet. Quand je me suis éveillé ce matin, ma compagnie était partie, et le bâtiment marchait à pleines voiles.

228 GORRESPONDANGB DE FRANKLIN.

Pendant la traversée Franklin s'occupa, comme en d'autres voyages, à étudier la température de l'eau de la mer. Il écrivit un essai intitulé : Qitelques vues pour V amélioration de la navigation^ qu'il adressa à M. Alphonse Le Roy, à Paris, et un autre sur les cheminées qui fument, qu'il adressa au docteur Ingenhousz ; il les lut tous deux, un peu plus tard, à la Société philosfophique américaine, qui les a insérés dans ses Transactions.

Le journal se termine ainsi:

Mardis 13 septembre. Après un calme, il a venté frais hier soir et ce matin ; ati lever du soleil, noas nous sommes trouvés par le travers du phare, entre les caps May et Henlopen. Nous entrons sans peine dans la baie ; Teaù est calme, l'air froid, le jour dair et beau.

Vers le coucher du soleil, nous avons passé Newcastle et nous nous sonmies approchés du Red-Bank avant que le flot et le vent ne nous aient manqué; nous avons alors jeté Tancre.

Mercredi^ 14 septembre. Avec la marée de ce matin s'est élevée une légère brise qui nous a portés au-dessus de la pointe de Gloucester^ en pleine vue de notre chère PhUadetphie ! Nous avons de nouveau jeté l'ancre pour attendre l'officier de santé, qui, ayant fait sa visite, et n'ayant pas trouvé de malades, nous a permis de descendre à terre. Mon gendre est venu nous chercher avec un bateau , nous avons débarqué sur le quai de Marketstreeti où nous avons été reçus avec des hurras par une foule de peuple, qui nous a accompagnés de ses acclamations jusqu'à ma porte. J'ai trouvé ma famille en bonne santé.

Dieu soit loué et remercié pour toutes ses bontés I

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