‹ Correspondance (volume 4)Chapitre 27 sur 115 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Des moyens d'incliner l'ennemy à la paix.

Sy grande que soit la prudence à les entreprendre et à les conduire, les guerres ne réussissent pas toujours. Bien des choses qui sont en dehors du pouvoir de l'homme, telles que disettes, tempestes, pestilences et le reste , peuvent ruyner quelquefois les meilleurs desseins, de telle sorte que ces ennemys de nostre Monarchie (l'Angleterre et la Hollande), quoique les plus foibles au commencement, peuvent devenir les plus forts, par le désastreux événement de la guerre. Et quoiqu'ils ne soient pas forts jusquelà de mettre en danger le corps de ce grand royaume, cependant par le plus grand nombre de leurs vaisseaux et par leur aptitude des choses de la mer, ils peuvent être en état de couper (si je puis dire) quelques-uns de nos plus petits membres qui sont loin et non pas aisés à défendre, c'est à sçavoir nos isles et colonies des Indes. C'est ainsi que privant le corps de sa nourriture accoustumée ils le feront languir et l'affaibliront, si ces parties ne sont pas recouvrées; or, la guerre, en continuant, peut empescher

cette recouvrance. Et l'ennemy, gonflé de ses succès et en espérant davantage , pourrait n'être pas enclin à conclure la paix, en acceptant des termes favorables à l'honneur de Vostre Majesté, et au bien-être de vostreÉtat et de vos subjects. En ce cas, les moyens suivants peuvent avoir de bons effets.

C'est chose bien cogneue que ces peuples du Nord, quoique hardis de corps et fiers dans le combat sont cependant lents d'esprit, et lourds d'entendement, comme gros mangeurs et grands buveurs; si bien qu'il est souvent plus aysé de les gouverner et de les retourner par l'habileté que par ia force. Il y a donc toujours espoir de recouvrer avec honneur, par sage conseil, etdextre ménagement les avantages qui ont été perdus par les fascheux accidents de la guerre. En ce lieu je ne diray rien du pouvoir de l'argent, secrètement distribué parmi les Grands, leurs amis ou leurs maistresses, cette méthode ayant été cogneue et practiquée de tout temps. Si l'on pouvait changer V esprit de l'Ennemy, on auroit pour rien ce qu'autrement on auroit grand peine à obtenir avec beaucoup d'or. Toutesfois comme pour procurer ce changement il faut de bons instruments il ne seroit pas inutile que Votre Majesté distribuât quelques doublons. Je dirai en bref de quelle façon.

Chez ces peuples, et particulièrement en Engleterre, il ne manque pas d'hommes de sçavoir, de parleurs et d'écrivains ingénieux qui, nonobstant, sont en bas estât, et mal traictésde la fortune. En les gagnant en secret par de bons moyens on peut les instruire à traicter et inculquer les points suivants dans leurs Sermons, Discours, Escrits, Poëmes et Chansons. Qu'ils magnifient les bénédictions de la Paix, qu'ils s'y étendent largement comme il convient à de graves Théologiens et autres bons Chrestiens. Qu'ils discourent longuement sur les misères de la guerre, îa perte du sang chrestien, la rareté des laboureurs et manœuvres,

la cherté de toutes les marchandises étrangères, l'interruption du commerce, les prises de vaisseaux, l'accroissement et le grand fardeau des Taxes. Qu'ils représentent la guerre comme estant un immense advantage pour certaines personnes, mais pour certaines personnes seulement (ce qui excitera l'envie contre ceux qui dirigent la guerre), tandis qu'elle cause de grands dommages à la République et au peuple en général. Qu'ils représentent les advantages remportés sur nous comme insignifiants et de peu d'importance, les Places qu'on nous a prises comme de peu de profit et de peu de commerce, mal situées, mal saines par l'air et le cîimat, inutiles au pays, lourdes à garder, et tirant à la Mère-patrie beaucoup d'hommes et d'argent.

Qu'ils disent encore que si la Paix nous est imposée, et si l'Ennemy retient les places qu'il a prises, cela nourrira un secret ressentiment chez le Roy et les Grands d'Espagne, que cette malice éclatera bientôt en une guerre nouvelle et que ces places seront reprises sans que l'Angloys ait le mérite et la bonne grâce de les restituer volontairement pour le plaisir de faire la Paix. Qu'ils ajoutent que faire ou continuer la guerre, dans une vue de gain, est chose basse, indigne d'un peuple brave, et que la faire par ambition est chose folle et méchante. Qu'ils insinuent que la continuation de la guerre présente par les Angloys a en soy ces ingrédients. Après cela qu'ils magnifient le grand Pouvoir de Vostre Maj esté, la force de vostre Royaume l'inépuisable richesse de vos mines, la grandeur de vos revenus et par conséquent vos ressources pour continuer la guerre, qu'ils indiquent les alliances que vous pourriez faire, en même temps qu'ils disent la sincère disposition que vous avez pour la paix, en ajoutant que c'est seulement l'intérest de votre honneur, et l'honneur de votre Royaume qui vous fait insister pour la restitution des places qu'on vous a prises.

Si, avec tout cela, ils ont l'adresse d'insinuer par des

paroles artificieuses et de faire croire que leur Prince est au fond du cœur pour la paix que propose Vostre Majesté et qu'il souffre de l'obstination et de la perversité de ceux de ses sujets qui veulent continuer la guerre, ces discours" et escrits produiront un effet merveilleux. Vostre Majesté fera naître parmi ses ennemis un parti des plus forts en faveur de la paix qu'elle désire, si bien que les chefs et les plus sages conseillers des Angloys seront forcés de céder. Car dans cette guerre de mots, Y Avarice et l'Ambition, l'Espérance et la Peur , et toute la foule des passions humaines sera évoquée et mise en bataille pour combattre en faveur de vostre Intérest contre le vrai et substantiel intérest de leur propre pays. La multitude qui est simple et sans finesse, sera emportée par l'apparente raison de ces discours, et dès que l'opinion deviendra populaire , tous les Riches qui ont de grands domaines , craignant la continuation des Taxes, et espérant que la paix allégera l'impost, se trouveront enhardis à crier : la Paix, la Paix. Ceux qui dépendent des riches, et il y en a beaucoup, feront la même chose.

Tous les marchands qui craignent la perte de leurs vaisseaux, la mise de nouvelles charges sur le commerce par de nouveaux droits et subsides, et qui espèrent de plus grands profits par la fin de la guerre se joindront aux riches pour crier après la paix. Tous les Usuriers, tous ceux qui prestent de l'argent à l'Estat, espérant que la paix leur donnera grand profit, et craignant qu'en continuant, la guerre n'amène la banqueroute publique, tous ces gens là, et ce n'est pas peu de chose, se joindront au cri de paix. Tous ceux qui jalousent les hardis conducteurs de la* guerre, et qui envient la gloire que ces chefs ont obtenue, tous ceux là crieront bien fort après la paix, espérant qu'après la guerre ces hommes devenus moins nécessaires seront moins chèrement estimés tandis qu'eux mêmes on les recherchera davantage. Tous les officiers de l'armée et

de la flotte qui désirent le repos pour iouir tranquillement de leur solde et de leurs récompenses, tous c&ix-là, avec leurs amis et leurs familles qui désirent les voir hors de danger et jouir de leur société, crieront après la paix.

Tous ceux qui sont timides de nature, parmi lesquels il faut compter les hommes de science qui mènent une vie sédentaire, faisant peu d'exercice de corps, et n'ayant ainsi qu'un sang pauvre et sans vertu, les grands hommes d'Estat dont l'énergie naturelle est épuisée par trop de pensées ou abattue par trop de plaisirs , puis enfin les femmes, dont le pouvoir, toutes foibles qu'elles sont, n'est pas mince parmi les hommes, tous ceux-là parleront sans cesse en faveur de la paix. Enfin tous les courtisans qui croiront se conformer à l'inclination du prince (Régis ad exemplar, etc.), tous ceux qui ont une place, qui craignent de la perdre, ou qui en espèrent une meilleure; tous ceux qui sont sans place et qui espèrent en gagner une, tout le clergé mondain qui court après les bénéfices, tous ceux-là, avec tout le poids de leur caractère et de leur influence, se joindront au cri de Paix, jusqu'à ce que ce cri devienne une clameur universelle, et que par tout le Royaume on n'entende d'autre bruit que celui de la Paix, la Paix, la Paix.

Alors on escoutera avec faveur les conditions de paix que propose Vostre Majesté, on restituera volontiers les places qu'on lui aura prises, vostre Royaume recouvrera sa force, il n'aura besoin que de quelques années pour rencontrer une occasion favorable, et s'il a une meilleure fortune, il obtiendra enfin tous les avantages que vous vous estiez proposés en commençant la guerre, et que vous aviez perdus par son mauvais succès. Un Breton.

DE BENJAMIN FRANKLIN. k9

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