‹ Correspondance (volume 4)Chapitre 26 sur 115 · A JOHN BASKERVILLE · texte numérisé non relu

A JOHN BASKERVILLE

Craven Street, 1760.

Cher monsieur,

Laissez -moi vous citer un plaisant exemple du préjugé que quelques personnes ont conçu à l'endroit des caractères que vous avez gravés. Peu après mon retour, causant de Birmingham et de ses artistes avec un gentleman, il dit que vous finiriez par rendre aveugles tous les lecteurs d'Angleterre, parce que les traits de vos lettres étaient si minces et si serrés qu'ils blessaient l'œil. Il ajouta qu'il ne pouvait lire sans fatigue une seule ligne de votre impression.

Je pensais, lui dis-je, que vous alliez vous plaindre du satinage du papier, dont quelques personnes ne sont pas satisfaites.

« Non, non, dit-il, on en a parlé; mais ce n'est pas de cela que je me plains, c'est de la forme et de la gravure des lettres elles-mêmes. Elles n'ont pas cette épaisseur de trait, cet œil plein qui rend l'impression ordinaire plus douce à la vue. »

"Vous voyez que ce monsieur était un connaisseur. En vain je m'efforçai de vous défendre contre cette inculpa-

1. John Baskerville, célèbre imprimeur anglais, était né en 1706; il mourut en 1775. Il est connu par les caractères qu'il a gravés et fondus, caractères qui ont servi à Beaumarchais poi:r donner les fameuses éditions de Voltaire et de Rousseau, dites éditions de Kehl, du lieu où on les imprimait.

lion. Ce monsieur savait bien ce qu'il voulait dire; il pouvait au besoin m'administrer des preuves ; d'ailleurs plusieurs gentilshommes de ses amis avaient déjà fait la même remarque, etc.

Hier, il vint me rendre visite : je m'avisai malicieusement, pour mettre son jugement à l'épreuve, de passer dans mon cabinet, je déchirai quelques pages du spécimen de M. Caslon, en ôtant le nom du fondeur, et je les lui présentai comme des feuilles de vos épreuves que je venais d'apporter de Birmingham. Je lui dis que depuis notre entrevue je les avais examinées sans avoir pu découvrir le défaut de proportion qu'il m'avait signalé : j'ajoutai que je désirais qu'il me le fit apercevoir. Il se mit aussitôt à Fœuvre, et, parcourant l'une après l'autre les épreuves des divers caractères, il me montra partout des exemples de cette disproportion ; il m'assura qu'en ce moment même il ne pouvait lire ce spécimen, sans éprouver la fatigue excessive dont il m'avait parlé.

Pour cette fois, je lui épargnai laconfusionde s'entendre dire que ces caractères étaient ceux-là mêmes qu'il avait lus toute sa vie avec tant de facilité, les caractères avec lesquels son cher Newton avait été imprimé, les seuls caractères enfin qui avaient servi à l'impression de son propre ouvrage (car vous saurez que ce monsieur est luimême un auteur), et cependant il n'a découvert leur défaut de proportion que le jour où il a pensé que ces caractères étaient les vôtres. Je suis, etc. B- F-

a l'imprimeur du London Chronicle.

Sur la manière de disposer un ennemi à faire la paix ; chapitre extrait d'un vieux livre *.

Monsieur,

J'ai trouvé dernièrement dans un étalage un vieux livre in-quarto, auquel manquent le titre et le nom de Fauteur. Il contient des discours adressés à un roi d'Espagne, et fait Téloge de la monarchie. C'est une traduction anglaise, imprimée, dit la dernière page, à Londres par Bonham Norton et John Bill, imprimeurs de Sa Très-Excellente Majesté le Roy, MDGXXIX. 11 parait que l'auteur était Jésuite, car en deux endroits où il parle de l'Ordre, il l'appelle nostre Société. Permettez-moi de communiquer au public un chapitre de ce livre ; il vient si à propos dans notre situation présente 2 (en lisant France partout où il y a écrit Espagne) que je le crois digne de l'attention générale; il découvre les artifices de nos ennemis et peut jusqu'à un certain point servir à nous mettre en garde contre eux.

Quel effet eurent dans le temps les artifices recommandés par notre auteur, je ne saurais le dire; mais je crois que dans un siècle éclairé, tel que le nôtre, et chez un peuple qui connaît mieux son véritable intérêt, ces ruses ne peuvent avoir le même succès. Nous pouvons observer avec plaisir, et à l'honneur du peuple anglais, que si dans ces derniers temps il n'a manqué ni d'écrits, ni de discours semblables à ceux de notre auteur, cependant aucune des

1. Il n'est pas besoin de dire que le chapitre et le livre sont une invention de Franklin. Ces fictions, mises à la mode par Addison,, ont été souvent employées par Voltaire et Franklin.

2. La question était de savoir si l'on poursuivrait activement la guerre contre la France. On sait que la paix ne fut faite qu'en

classes qu'il désigne n'en parait affectée. Dans tous les rangs, à tous les degrés, on préfère l'énergique poursuite de la guerre à une paix fourrée, désavantageuse, déshonorante. Mais comme un petit changement de fortune peut ramener l'attention sur des écrits de cette espèce et leur donner plus de poids, je crois que la publication de cette pièce peut être d'intérêt général, en découvrant la source où tous ces écriyassiers puisent leurs eaux empoisonnées.

Un Breton.

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