A THOMAS WHARTON
Le général Conway.
Londres, 20 février 1768.
Cher ami ,
J'ai reçu vos lettres des 17 et 18 novembre, et une autre douzaine de bouteilles d'excellent vin du cru de notre ami Livezey. Je vous remercie de la peine que vous avez prise et des aimables et bons souhaits dont vous accompagnez cet envoi.
Vous me dites que le secrétaire d'État Conway a demandé avec étonnement ce que je pouvais faire en Angleterre et s'est plaint de ne m 'avoir pas vu depuis fort longtemps? Cette histoire sent beaucoup le canal par lequel elle est venue, et ne mérite pas qu'on y fasse attention. Cependant, puisque j'ai cité le nom de Conway, je vous dirai ce qui s'est passé entre nous la dernière fois que j'ai eu l'honneur de causer avec lui. C'était à la cour, alors qu'on commençait à parler de changements et qu'on disait qu'il allait résigner sa place de secrétaire d'État. En parlant de l'Amérique, je lui dis que je voyais avec peine tous nos amis quitter l'administration, l'un après l'autre, que je redoutais les suites de ces changements, et que j'espérais que le bruit de sa démission était faux. 11 me répondit que le bruit était vrai, que la fonction n'avait jamais été de son goût, qu'il ne l'avait prise que pour un temps et à la sollicitation de ses amis, et qu'il croyait que sa retraite n'aurait aucune conséquence fâcheuse pour l'Amérique. Il ajouta qu'il ne désirait pas moins ardemment la prospérité de ce pays que celle de l'Angleterre même, qu'il espérait que les imprudences commises de part et d'autre n'iraient jamais jusqu'à rompre l'union si essentielle au bien-être des deux pays, que, tant que Sa Majesté lui ferait l'honneur de
l'appeler à ses conseils , l'Amérique trouverait toujours en lui un ami, etc. Je vous écris cela parce que j'ai eu du plaisir à l'entendre et que vous en aurez, je suppose, à le lire. Le caractère de Conway tient plus de l'honnête ranchise d'un soldat que de la flatterie du courtisan ; on peut donc s'en fier à ses paroles.
Je trouve fort naturel que le Propriétaire voie d'un mauvais œil la prolongation de mon séjour en Angleterre, et qu'il soit fâché qu'on envoie toujours à l'assemblée des hommes qui ne sont pas ses amis ; sans doute il voudrait voir abolir des élections et des agences qui répondent si mal à ses vues. C'est un malheur auquel il fera bien de se résigner.
Les événements de Boston, dont la nouvelle est arrivée à l'ouverture même du parlement, et qui ont fait beaucoup de bruit ici, m'ont donné beaucoup de mal. Tout ce qu'on fait de désagréable en un coin d'Amérique est imputé au pays entier ; les provinces les plus innocentes souffrent de cette défaveur qui rejaillit sur toutes. Dans notre intérêt, j'ai cru qu'il était bon d'adoucir un peu la chose, c'est pourquoi j'ai écrit l'article que probablement vous avez lu dans le Chronicle du 7 janvier, avec la signature F. S,
Votre affectionné. B. F.
A WILLIAM FRANKLIN
Lord Hillsborough. — Lettres d'un fermier. — État des manufactures dans les colonies. — Élections en Angleterre.
Londres, 13 mars 1768.
Cher fils,
J'ai reçu tout ensemble vos lettres des 6, 21 et 22 janvier. Il y avait longtemps que je n'avais reçu de vos nouvelles.
Le projet d'établir de nouvelles colonies semble abandonné quant à présent; le changement de l'administration américaine ne lui est pas favorable. On inclinerait plutôt à abandonner les postes reculés, comme étant plus dispendieux qu'utiles, mais, en ce pays, les idées sont tellement flottantes, qu'il ne faut compter sur rien. Le nouveau secrétaire, lord Hillsborough, voudrait que la plus grande partie des troupes fût placée dans le Canada et dans la Floride; on logerait seulement trois bataillons dans les provinces de New-York, de New-Jersey et de Pensylvanie ; quant aux forts Pitt, Oswégo, Niagara, etc., on laisserait aux colonies le soin d'en fournir et d'en entretenir les garnisons, si elles jugeaient ces forts nécessaires pour la protection de leur commerce. Cette opinion sera probablement suivie, si de nouveaux changements n'amènent pas d'autres idées. Quant à mes propres opinions, je suis las d'en faire part à tant d'esprits inattentifs; il faut pour* tant que je continue de le faire, tant que je vivrai parmi eux.
On a enfin retrouvé les lettres de sir William Johnson, qui parlent des limites ; des ordres ont été envoyés, vers Noël, afin de compléter l'acquisition des terrains et l'établissement. Milord Hillsborough m'a promis d'en expédier des duplicata par ce paquebot ; il recommande la célérité de l'exécution, car nous lui avons représenté qu'il y avait à craindre que les mécontentements des Indiens n'amenassent une guerre. Mais entre nous je vous dirai qu'il y a ici des gens qui seraient charmés de nous voir aux prises avec les Indiens; on en parle comme d'une chose désirable, d'une part, pour châtier les colonies, de l'autre, pour leur faire sentir qu'elles ne sauraient se passer de la protection de l'Angleterre et pour leur faire implorer cet appui. On s'imagine que nous ne pourrions, seuls et sans le secours de la métropole, nons défendre contre les Indiens, tant on connaît peu l'état de l'Amérique !
Lord Hillsborough m'a parlé des Lettres d'un fermier * ; il m'a dit qu'il les avait lues, qu'elles étaient bien écrites et qu'il croyait en avoir deviné l'auteur ; en parlant ainsi, il me regardait fixement comme s'il pensait que c'était moi. Du reste il en critiqua la doctrine, comme étant tout à fait extravagante.
J'ai lu ces lettres jusqu'au numéro 8. Je ne sais s'il en a paru davantage. J'aurais cru qu'elles étaient de M. Delancey, n'ayant pas entendu parler des autres personnes que vous dites y avoir coopéré. Je ne suis pas encore familiarisé avec l'idée que ces écrivains et ceux de la Nouvelle- Angleterre, se forment des relations de la Grande-Bretagne avec ses colonies. Je ne sais pas ce que les gens de Boston entendent par la subordination de leur Assemblée au Parlement d'Angleterre, tandis qu'ils refusent à celui-ci le droit de leur faire des lois. Je ne vois pas non plus quelles limites le Fermier met au droit qu'il attribue au Parlement de régler le commerce des colonies. Rien de plus difficile que de tirer une ligne de séparation entre des taxes qui règlent le commerce et des taxes qui n'ont d'autre objet que de donner un revenu. Si c'est le Parlement qui doit juger la chose, on n'ira pas loin avec cette distinction.
Plusj'ailuetmédité sur ce sujet, plus jemesuis confirmé dans l'opinion qu'il n'est pas possible de maintenir un terme moyen et de le défendre avec des raisons intelligibles. Choisissez entre les deux extrêmes : ou le Parlement a le droit de faire toutes nos lois, ou il n'a le droit d'en faire aucune. Les arguments en faveur [de ce dernier système me paraissent plus nombreux, plus puissants que ceux qu'on donne en faveur de l'autre. Si cette doctrine s'établissait, les colonies deviendraient autant d'États séparés,
1. Les lettres d'un fermier de Pensylvanie étaient l'œuvre de John Dickinson. Franklin les fit réimprimer en Angleterre et y mit une préface. Elles ont été traduites en français. C'est un des plus célèbres pamphlets de la révolution américaine.
sujets du même roi , comme Tétaient l'Angleterre et l'Ecosse, avant l'union. La question serait alors de savoir si une union, semblable à celle de l'Ecosse, serait ou non avantageuse pour Y ensemble. Je n'hésiterais pas à soutenir l'affirmative , étant bien convaincu que c'est ce qu'il y aurait de plus heureux pour V ensemble. Si quelque partie y trouvait quelque désavantage, ce tort serait largement compensé, par la sûreté que donnerait l'accroissement des forces générales. Mais cette union n'aura pas lieu, tant que la nature de nos relations ne sera pas mieux comprise des deux côtés de l'eau, et que la divergence des opinions sera aussi considérable.
Si, comme vous me l'écrivez, le Fermier se propose de combattre mon opinion, que le Parlement peut établir des droits de douanes, mais ne peut imposer de taxes intérieures, je ne me donnerai pas la peine de me défendre. Je me contenterai de vous dire, entre nous, que non-seulement le Parlement de la Grande-Bretagne, mais tous les États de l'Europe, réclament et exercent le droit d'imposer des taxes sur l'exportation de leurs produits. On paye ici un droit sur les charbons de terre qui s'exportent pour la Hollande , et cependant l'Angleterre n'a pas le droit d'imposer à la Hollande une taxe intérieure. Tout ce que l'on exporte de France en Angleterre ou ailleurs, est frappé à la sortie d'un léger droit que payent les consommateurs, et cependant la France n'a pas le droit de taxer les autres pays. Dans mon opinion, le mal n'est pas que la Grande- Bretagne frappe d'impôts les produits que ses manufactures nous envoient, le mal est qu'elle nous interdit de nous procurer ailleurs les mêmes marchandises. Elle agit cependant en vertu du droit que lui reconnaît le Fermier , le droit de régler le commerce de tout l'empire. Pour contester ce droit il faut prendre un terrain plus solide et pousser plus loin l'argument. Mais les raisons que je donnerais sont trop nombreuses et trop longues pour une lettre.
A la Chambre des Communes, M. Grenville s'est plaint que les gouverneurs de New-Jersey , de New-Hampshire et des deux Florides n'avaient pas obéi aux ordres qui leur étaient intimés de fournir un état des fabrications en usage dans leurs provinces respectives. Instruit de ce fait, je suis allé, au sortir de la séance, prendre communication des rapports faits par les autres gouverneurs. Tous se réduisent à peu près à dire qu'il n'y a aucune fabrication de quelque importance. Dans le Massachusetts , les familles font, pour leur usage , un peu d'étoffe de laine grossière; on a essayé des verreries et des fabriques de toiles qui n'ont pas réussi. Pareille chose est arrivée à Rhode-Island, au Connecticut et à New- York. On a monté dans la Pensylvanie une manufacture de toile, mais elle est tombée; la toile importée était moins chère. Il y a dans le comté de Lancaster une verrerie dont les produits sont grossiers et ne se vendent que dans les campagnes du voisinage. Tout le Maryland s'habille de tissus anglais. Il en est de même dans la Virginie, sinon que dans les familles on file un peu de coton qu'on a planté. Dans la Caroline du Sud et dans la Géorgie pas la moindre fabrication ; le haut prix de la main-d'œuvre rend toute fabrication impraticable. Le seul gouverneur de la Caroline du Nord vante avec ostentation une large manufacture de son pays, qui pourrait, dit-il, être fort utile à la Grande-Bretagne. C'est une fabrique de planches de sapin] ils ont cinquante scieries sur une seule rivière.
Toutes ces relations ont bon effet ici, et engagent le Parlement à dédaigner les résolutions de Boston et à n'en pas tenir compte. Je désire que vous envoyiez votre rapport, avant la prochaine réunion du Parlement. Vous n'aurez à faire mention que d'une verrerie où Ton fait des vitres grossières et des bouteilles, de quelques fabriques domestiques de toile et de laine, qui n'habillent pas la moitié des habitants, les plus belles étoffes étant tirées de l'Angleterre.
Je crois que vous seriez fort embarrassé de citer autre chose, malgré les déclamations pompeuses des journaux.
Le Parlement est dissous, et la nation est mise en feu par les nouvelles élections. On se plaint beaucoup de ce que l'influence naturelle des propriétaires ruraux soit annulée dans les bourgs du voisinage par l'influence pécuniaire des hommes nouveaux qui ont fait des fortunes subites dans les Indes ou comme fournisseurs du gouvernement. Quatre mille livres sterling, voilà aujourd'hui le prix courant pour un bourg. Bref, toute cette Nation vénale est en ce moment à l'enchère; on l'achètera avec deux millions sterling; celui qui donnerait un demi-million déplus, fût-il le diable lui-même, l'arracherait des mains de ses enchérisseurs d'aujourd'hui.
Je reverrai lord Hillsborough mercredi prochain, pour lui demander que les malheureux qui ont tant souffert des déprédations des Indiens et des Français, reçoivent en fonds de terre, sur les nouvelles concessions des Indiens, l'indemnité qu'ils ont si long-temps sollicitée, et qu'ils solliciteront peut-être toujours en vain. Je suis votre affectionnné père, B. F.
P. S. J'ai dîné hier avec le général Monckton, le major Gates, le colonel Lee * et d'autres officiers qui ont servi chez nous, et aiment beaucoup l'Amérique. Monckton s'est informé de vous avec intérêt.
A JOSEPH GALLOWAY
Corruption dans les élections.
Londres, 13 mars 1768.
Cher monsieur,
.... L'ancien Parlement est dissous, ses ennemis se trou-
1. Plus tard le général Gates et le général Charles Lee dans L'armée américaine.
vent à Taise pour l'outrager. Vous trouverez ci-joint un pamphlet qui a paru au moment même de sa prorogation. Tous les membres sont à présent dans leurs comtés, occupés à enivrer les électeurs. En beaucoup d'endroits, c'est une confusion et un désordre inexprimables , et une profusion d'argent telle qu'on n'en a jamais vue. Le premier exemple de la vénalité des suffrages dont il soit question dans le journal du Parlement ne remonte pas au delà du temps de la reine Elisabeth. On regardait alors un siège au Parlement comme une corvée pénible , et naturellement on ne le recherchait pas. Il est dit cependant, dans le journal, qu'un tel, étant un peu simple et s'imaginant qu'il y aurait pour lui quelque avantage , donna quatre livres sterling au Maire et à la corporation de sa ville, s'ils voulaient le porter au Parlement.
Depuis ce temps, le prix s'est monstrueusement accru, aujourd'hui il ne va pas à moins de quatre mille livres sterling ! On croit que l'élection prochaine ne coûtera pas moins de deux millions sterling; mais les gens qui ont l'expérience des chiffres et qui agissent par calcul disent que la Couronne a, chaque année pour deux millions de places et de pensions à donner. Il vaut donc la peine de s'engager dans cette loterie de sept ans, quoique tous les billets ne gagnent pas.
Je suis, mon cher ami, votre affectionné,
A WILLIAM FRANKLIN
Élections de Wilkes — Émeutes à Londres.
Londres, 16 avril 1768.
Cher fils,
Depuis ma dernière lettre du 13 mars, une longue lettre, on ne parle de rien que des élections, on ne songe à rien
qu'aux élections. Partout le royaume il y a eu des luttes terribles : on a dépensé en certains endroits jusqu'à 20 et 30 000 livres sterling pour une seule candidature. On ne peut calculer le mal qu'on fait au peuple, en le débauchant, en le rendant paresseux : je ne parle point du dommage actuel que fait une population ivre, brisant les maisons, les fenêtres, etc. Il s'est passé des scènes horribles. Londres a été illuminé pendant deux nuits de suite, sur Tordre de la canaille, en réjouissance de l'élection de Wiikes1 dans le Middlesex. La seconde nuit surpassa tout ce qu'on avait vu jusqu'ici dans les plus grandes réjouissances : ruelles, allées, cours, tous semblait en feu. Les principales rues de Londres furent illuminées toute la nuit. La populace fit le tour de la ville vers deux heures du matin et obligea ceux qui avaient éteint leurs lampions à les rallumer. En cas de refus on brisait toutes leurs fenêtres. On a calculé que les dommages et les dépenses de chandelles pouvaient s'élever à 50 000 liv. sterling. La dépense a été grande , mais je crois cette évaluation exagérée.
L'agitation n'est point encore tombée. Wiikes a promis qu'il se constituerait prisonnier devant la Cour mercredi prochain. On s'attend donc à quelque nouveau tumulte, et personne ne peut dire comment cela finira. C'est vraiment un événement bien extraordinaire que de voir un contumace, et un fugitif, un homme de mauvaise réputation, et ne possédant pas un farthing, revenir de France, se proposer pour candidat dans la capitale du Royaume, ne manquer d'abord son élection que pour s'être présenté trop tard, et
1. Wiikes , personnage du reste fort peu recommandable, avait été poursuivi pour avoir attaqué le gouvernement dans le numéro 45 d'un journal intitulé le North-Briton. Le Parlement avait ordonné que ce numéro 45 fût brûlé par la main du bourreau. La liberté de la presse était atteinte. Wiikes fut quelque temps le héros et le martyr de cette cause; c'est ce qui explique son jour de popularité.
emporter enfin la majorité des suffrages dans le premier Comté d'Angleterre. La foule, (excitée par une quantité de chansons qu'on chantait, ou, pour mieux dire, qu'on beuglait dans toutes les rues), forçait les gentilshommes et les ladies de tous rangs, à mesure qu'ils passaient dans leur voiture, à crier : a Vive Wiikes et la Liberté! » On écrivait les mêmes mots avec de la craie sur toutes les voitures et on inscrivait le numéro 45 sur toutes les portes, dans la ville, le long des routes jusqu'à une grande distance dans la campagne. J'allai, la semaine dernière, à Winchester; sur la route il n'y avait guère de portes ou de volets qui ne fussent numérotés jusqu'au delà de quinze milles; je vis même encore, çà etîà de ces numéros jusqu'à Winchester, qui est à soixante-quatre milles de Londres. B. F.