‹ Correspondance (volume 4)Chapitre 63 sur 115 · THOMAS POWNALL AU DOCTEUR FRANKLIN · texte numérisé non relu

THOMAS POWNALL AU DOCTEUR FRANKLIN

De V égalité des droits entre la Grande-Bretagne et V Amérique.

Sans date.

Cher monsieur,

Voici les objections qu'on fait au projet d'accorder aux

colonies les droits, privilèges et avantages du royaume, en les considérant comme faisant partie de ce dernier. J'ai tâché de les réfuter, et je vous les communique, dans l'espérance d'obtenir de vous le concours que vous m'avez promis.

Si, disent nos adversaires, nous donnons aux colonies le droit d'envoyer des représentants, si nous nous attendons, en conséquence, à ce qu'elles participent à toutes nos taxes pour leur part et portion, il faudra que nous leur accordions aussi le droit de faire le commerce et de fabriquer, dont jouit l'Ile de la Grande-Bretagne. Mais peut-être alors, les profits du commerce de l'Atlantique vont-ils refluer vers quelque centre américain, tels que Boston, New-York, Philadelphie ou quelques-unes des Antilles. De cette façon, sans doute, les productions du sol et de l'industrie des colonies, et par suite l'intérêt territorial des colonies sera favorisé, mais l'agriculture, l'industrie et les propriétés de la Grande-Bretagne en arriveront à. une dépréciation et à une ruine complète. Qu'en résultera-t-il? C'est que la force du gouvernement restera toujours dans le royaume, mais que localement elle sera transférée de la Grande-Bretagne aux colonies. Ce résultat peut convenir à un citoyen du monde, mais pour un Breton, c'est une chimère et une folie.

Mon accès de goutte est passé ; et quoique fort affaibli par cette maladie et par une fort mauvaise fièvre qui l'accompagnait, je suis beaucoup mieux : je serais fort aise de vous voir.

Votre ami, T. Pownall.

Au dos de cette lettre, Franklin a écrit ce qui suit :

Cette objection roule sur la supposition que la Grande- Bretagne perd nécessairement tout ce que les colonies

gagnent et que, si l'on peut empêcher les colonies défaire un bénéfice, la Grande-Bretagne en aura le profit.

Si les colonies sont plus propres à une espèce de commerce que la Grande-Bretagne, il faut que ce commerce leur appartienne, et que la Grande-Bretagne s'attache aux affaires qui lui conviennent mieux. Tout l'empire y gagnera. Si la Grande-Bretagne n'est pas aussi bien faite que d'autres pays, ou aussi bien placée pour un certain genre d'affaires, ce sont les autres pays qui prendront ce commerce, si les colonies ne le font pas. Par exemple : on a interdit les manufactures de laines en Irlande, et l'Irlande reste pauvre, mais, en agissant de la sorte, on a abandonné aux Français le commerce et la richesse que l'Irlande aurait pu acquérir à l'empire britannique.

Sans union, vous ne sauriez longtemps nous gouverner. Lequel vaut mieux, dans votre supposition, ou une séparation totale, ou un changement dans le siège du gouvernement. Je ne vois pas du reste comment la faveur accordée à l'intérêt foncier en Amérique pourrait en aucune manière déprécier les propriétés de la Grande-Bretagne ; l'expérience a toujours prouvé le contraire. L'avantage de la situation et des circonstances fera toujours naître les manufactures et les fixeront. Depuis trois cents ans, Sheffield lutte contre toute l'Europe.

A WILLIAM FRANKLIN

Changement de ministère. — Résolutions de Boston.

Londres, 9 janvier 1768.

Cher fils,

Nous avons eu tant de fausses alarmes sur des changements qui n'avaient pas lieu, qu'au moment même où je vous l'écrivais, on croyait que le ministère se soutiendrait.

Cependant, aussitôt après, le bruit se renouvela, et l'on sut alors que les changements annoncés dimanche étaient faits. M. Conway se retire ; lord Weymouth prend sa place. Lord Gower est nommé président du conseil, au lieu de lord Northington. Les affaires d'Amérique ont été ôtées à lord Shelburne ; on les donne à lord Hillsborough, en qualité de secrétaire d'État pour l'Amérique; c'est un nouveau département. On dit que lord Sandwich remplace ce dernier à la direction des postes. Plusieurs membres du parti Bedford vont arriver aux affaires.

En quoi ces changements nous touchent-ils? nous le saurons bientôt. Maintenant on ne pense qu'aux élections : ce qui me fait espérer que l'on n'entreprendra rien contre l'Amérique pendant cette session, quoique la Gazette de Boston ait causé quelque mauvaise humeur, et que les résolutions de Boston aient suscité une prodigieuse clameur. J'ai tâché de pallier tout cela du mieux que j'ai pu. Je vous envoie le manuscrit de mon article, quoique je suppose que vous receviez le Chronicle. L'éditeur de cette feuille, un certain Jones, paraît être du parti des Grenville, ou du moins il est fort réservé, comme vous le verrez par ses corrections et ses omissions. Il a arraché les dents et rogné les ongles de mon pamphlet, de manière qu'il ne peut ni déchirer ni mordre. Il ne fait qu:égratigner et grogner.

Je vous envoie aussi deux autres pièces que je viens de publier; il en est une troisième que je ne puis retrouver.

On me dit qu'il a été question de m'adj oindre, comme sous-secrétaire d'État, à lord Hillsborough, ce qui n'est guère probable, car c'est ici un axiome que je suis trop Américain. Je jouis, grâce à Dieu, d'une fort bonne santé.

Votre affectionné père. B. F.

A JOSEPH GALLOWAY

Lord Hillsborough. — Affaires de Pensylvanie* — Cor-

ruption électorale en Angleterre. — M* Bechford. —

M. Thurlow

Londres, 17 février 1768.

Cher Monsieur,

Dans ma lettre du 9 janvier, je vous écrivais que la clameur contre l'Amérique était considérablement augmentée par suite des résolutions de Boston, mais que, malgré cela, nous tâcherions, pendant cette session, d'obtenir le rappel de l'acte qui restreint l'émission du papier-monnaie. Nous avons été arrêtés par le changement de l'administration chargée de nos affaires, changement convenu avant même que le nouveau secrétaire eût baisé la main du roi et fût entré en fonctions. Le ministre qui quittait le département de l'Amérique ne voulait pas s'engager dans cette question et son successeur ne le pouvait pas. Mais, maintenant, nos amis les marchands l'ont reprise et quelques-uns d'entre eux ont conçu des espérances, d'après la manière dont lord Hillsborough a écouté leurs observations. Il avait été préalablement convenu entre nous que, s'il était possible d'obtenir la révocation, elle serait demandée par les marchands de ce pays, comme une faveur pour leur commerce, et non pas réclamée par nos agents comme une faveur pour l'Amérique. Avant de parvenir au poste qu'il occupe, lord Hillsborough avait traité plusieurs fois ce sujet avec moi; je lui avais remis une copie de ma réponse à son rapport, lorsqu'il était à la tête du Bureau du commerce, copie dont il m'a remercié dernièrement en disant qu'il la relirait avec soin et qu'il y réfléchirait. J'ai été le voir ce matin, pour savoir s'il n'avait pas changé d'opinion.

Nous entrâmes en matière, et nous eûmes une longue

conversation. Tous ses arguments contre le cours forcé du papier-monnaie avaient pour objet de démontrer qu'il était de l'intérêt même des colonies de n'avoir pas une monnaie de cette espèce : « C'est une vérité, disait-il, dont vous serez convaincus, comme le sont aujourd'hui les colonies de la Nouvelle-Angleterre, quand vous aurez passé quelques années sans papier-monnaie. » Il ajouta que le bruit ayant couru que la restriction allait être levée, ces colonies avaient fait une pétition pour que la restriction fût maintenue au moins chez elles.

Toutefois Sa Seigneurie voulut bien me dire que si, comme je le proposais, les trois colonies de Pensylvanie, de New-Jersey et de New-York, faisaient une demande, on leur donnerait franc jeu, et que, quant à lui, il n'y ferait aucune opposition, mais il était sûr qu'on en trouverait beaucoup et que la chose ne réussirait pas. Il eut la bonté de me faire des compliments sur ma réponse ; il m'assura qu'il l'avait lue avec beaucoup d'attention, et que j'avais dit, en faveur de ce genre de circulation, tout ce qu'on pouvait dire, et beaucoup plus qu'il ne pensait , mais qu'il n'avait pas changé d'opinion, sauf sa disposition à remettre la question au jugement d'autrui et à laisser l'affaire suivre son cours sans s'y opposer, comme il avait eu l'intention de le faire l'année dernière.

Demain, je vais dans la Cité pour conférer de nouveau avec les marchands : s'ils voient quelque chance de réussir, nous tenterons l'événement. Mais j'avoue que mes espérances sont très-minces; je sais qu'il n'y a rien à faire dans le Parlement, quand la mesure n'est point adoptée et soutenue par le ministère ; qu'est-ce donc quand les ministres sont contraires ou indifférents?

J'ai profité de l'occasion pour causer avec Sa Seigneurie de notre affaire particulière, le changement de gouvernement. Je lui ai donné de longs détails sur toutes nos démarches, sur les lenteurs que nous avons éprouvées, sur

la situation actuelle des choses. Il a eu la bonté de me dire qu'il examinerait la question et que nous en reparlerions. Il a exprimé sa vive satisfaction sur les bonnes dispositions qui, a-t-il dit, paraissent générales en Amérique, d'après les derniers avis qu'il a reçus. Il a ajouté que, par ordre de Sa Majesté, il avait écrit aux différents gouverneurs les lettres les plus conciliantes : il ne doute pas que, si ces lettres sont lues aux assemblées, elles confirmeront l'heureuse disposition des esprits.

Quant à la permission que nous réclamons, de tirer directement des vins, des fruits et de l'huile de l'Espagne et du Portugal, et de porter aussi directement du fer aux marchés étrangers, tout le monde s'accorde à dire que le moment n'est pas favorable pour remuer cette question. Au premier vent qu'ils en auront, George Grenville et toute l'opposition ne manqueront pas de faire un grand bruit avec l'acte de navigation , ce palladium de l'Angleterre, comme ils l'appellent, qit'on veut livrer à l'Amérique rebelle, etc., etc. ; si bien que le ministère n'oserait pas faire une pareille proposition, quand même il l'approuverait. Je reverrai lord Hillsborough mercredi prochain , je vous écrirai ce qui se sera passé d'important.

Le Parlement vient de jouer une farce admirable. Il a cité à sa barre le maire et les aldermen d'Oxford, qui avaient proposé que leurs anciens députés payassent une certaine somme pour leur nouvelle élection. Plusieurs imprimeurs et courtiers ont également été mandés pour avoir annoncé des bourgs à vendre ou pour en avoir trafiqué. Nos gens d'Oxford ont été envoyés à Newgate; ils ont été mis en liberté quelques jours plus tard, après une humble pétition et en recevant, à genoux, une réprimande du président de la chambre des communes.

La chambre avait grand'peine à tenir son sérieux, car tout le monde sait que l'abus est général. On dit que le but de ce châtiment était seulement de faire baisser les prix en

décourageant un peu l'agiotage des bourgs au moment où la réélection approche. Il est vrai que le prix est devenu exorbitant : il n'en coûte pas moins de quatre mille livres sterlings à chaque membre pour se faire nommer.

M. Beckford a présenté un bill à l'effet d'empêcher la corruption et la vénalité des élections : une des clauses obligeait tous les membres du Parlement, lors de leur admission, à jurer qu'ils n'avaient rien donné ni directement ni indirectement à aucun électeur. Mais on s'est tant récrié contre cette clause, qui n'aurait d'autre effet que de forcer les députés à se parjurer, qu'il a fallu la retirer. C'était en effet une terrible invention, et pire que la conspiration des poudres ; celle-ci du moins ne voulait que faire sauter le Parlement au ciel, mais celle-là les enverrait tous en enfer.

M. Thurlow f a combattu le bill par un long discours. Dans sa réplique, M. Beckford a porté à la chambre un coup fourré dont on parle partout : « L'honorable préopinant, a-t-il dit dans son savant discours, nous a donné une première définition de la corruption , puis il nous a donné une seconde définition de la corruption, et j'ai vu le moment où il allait nous en donner une troisième. Est-ce que ce gentleman s'imagine qu'il y a un seul membre de cette chambre qui ne sache pas ce que cest que la corruption? » A ces mots, un rire général a éclaté. Ces gens-là sont tellement endurcis par la pratique qu'ils ne rougissent plus. Ceci entre nous.

Je suis, avec la plus sincère estime, cher Monsieur, votre très-obéissant et très-humble serviteur. B. F.

1. Thurlow, qui fut chancelier d'Angleterre, est resté célèbre par son esprit, qui consistait surtout en un grand fonds d'impudence. On ferait un volume de ses bons mots.

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