Voyez les Essais de morale et de politique
injure, on se fait ainsi un ennemi. Mais j'ai un si grand désir de rentrer chez moi et d'être tranquille, que je ne serais pas fâché que cette affaire ne réussit pas, et qu'on me permît de me retirer avec mon ancienne place ; je ne serais même pas très-fâché si on me l'ôtait à cause de mon zèle pour l'Amérique, zèle que j'ai trop peu caché, si j'en crois mes amis. J'espère être en état de vous en dire davantage par le prochain paquebot. A l'exception de sir John Pringle , tout le monde ignore cette négociation, aussi j'annonce partout mon départ par le paquebot d'août au plus tard. Quand on me parle du choix qu'a fait la Géorgie de moi pour son agent, je réponds que je n'ai point encore reçu de lettres de l'assemblée, qui m'instruise de ce que j'aurai à faire, qu'au surplus j'en recevrai sans doute avant que le paquebot mette à la voile , que si ce sont des affaires extraordinaires et tellement importantes qu'elles m'obligent de passer encore un hiver à Londres, il est possible que je me détermine à rester, parce que la Géorgie n'aurait pas le temps de choisir un autre agent , mais que si ce sont simplement des affaires courantes, j'en laisserai le soin à M. Jackson et je partirai.
Je ne sais pas comment cette nomination a eu lieu, car je ne me souviens point d'avoir aucune connaissance dans ce pays. Il y a déjà quelque temps que les journaux en ont parlé, mais ce n'est qu'à l'instant que je reçois une lettre du gouverneur Wright; il m'apprend qu'il vient de donner son adhésion à ma nomination, et m'exprime le désir de correspondre avec moi dans toutes les circonstances, ajoutant que le comité m'écrira dès que ses papiers seront prêts, pour me mettre au courant de ses affaires.
Nous avons perdu lord Clare, du bureau de commerce. Le dimanche qui précéda sa destitution, il m'emmena de la cour pour dîner chez lui en tête-à-tête et causer des affaires de l'Amérique. Il paraissait y prendre autant d'in-
térêt que s'il eût dû les administrer à tout jamais. Il m'accabla de compliments, disant que si dans mon Examen j'avais répondu de façon un peu hardie à plusieurs de ses questions, cependant il m'en aimait davantage depuis ce jour, à cause du courage que j'avais mis à défendre mon pays. Nous prîmes congé l'un de l'autre, après avoir bu chacun notre bouteille et demie de claret ; alors il me serra dans ses bras, m'embrassa, en jurant qu'il n'avait jamais de sa vie rencontré un homme qu'il aimât tant. Que tout ceci soit pour votre amusement. Vous voyez par le caractère de cette lettre qu'elle est pour vous seul. Elle est faite pour vous préparer à tout événement.
Si M. Grenville reste au pouvoir et reçoit quelque département en rapport avec l'Amérique, je refuserai tout emploi qui semblerait me placer sous sa dépendance, parce que je crains une rupture entre les deux pays; ce refus sera regardé comme une offense. Ainsi vous voyez que notre fortune tient à un cheveu. Nous pouvons être avancés ou congédiés : l'une ou l'autre de ces deux choses arrivera bientôt, mais il est difficile de deviner laquelle. Pour moi, je me fais si vieux, que je ressens beaucoup moins qu'autrefois les aiguillons de l'ambition. Si je n'avais l'espérance flatteuse de pouvoir mieux servir mon pays, en me fixant ici, certainement je me déterminerais aie retraite sans hésiter un moment. Je suis, comme toujours, votre père affectionné, B. F.
A JOSEPH GALLOWAY
Londres, 2 juillet 1768.
Cher monsieur,
Depuis ma dernière lettre, il n'est rien survenu d'important au sujet de nos affaires, sinon qu'on a fait passer
lord Clare de la direction du bureau de commerce à celle de la trésorerie d'Irlande, et qu'on a remis lord Hillsborough à la tête du bureau de commerce, en qualité de premier commissaire, et en lui laissant le titre et les prérogatives de secrétaire d'État pour les colonies. On était loin de s'attendre à ce changement. Deux jours auparavant, au sortir de la cour, lord Clare m'emmena dîner avec lui, me disant que nous serions seuls, et qu'il avait besoin de me parler des affaires d'Amérique. Nous causâmes Iontemps sur ce sujet; il me parut prendre à ce qui nous touche tout l'intérêt d'un ministre qui compte conserver longtemps le gouvernement des colonies. Ceci se passait le dimanche, le mardi suivant lord Clare était remplacé. Quant à lord Hillsborough on ne sait pas si son administration sera de plus longue durée que ne l'ont été celles de ses prédécesseurs ; quant à moi, je désire qu'il reste en place, d'abord, parce qu'il n'est pas mal disposé envers nous (en tant que le permet cependant ce qu'il appelle les droits incontestables de la Grande-Bretagne), ensuite parce que ces perpétuels changements empêchent la marche des affaires. .
On parle d'un autre changement qui me donne beaucoup d'inquiétude. Quelques-uns des Bedford étant maintenant au pouvoir, on craint que tôt ou tard, ils ne tirent après eux, leur ami M. Grenville. On dit qu'il va remplacer lord Shelburne comme secrétaire d'État. Si cet événement a lieu, ou si M. Grenville rentre de quelque autre façon aux affaires, je crains que ses idées sur les Américains et les idées des Américains sur lui s'entre-choquent et n'aient des conséquences funestes. Ce qu'on sait ici de vos coalitions contre le commerce avec l'Angleterre, et des résolutions que vous avez prises à l'égard des droits dont on grève ici l'exportation, donne matière à de sérieuses réflexions; on croit que les points de discussion qui existent entre les deux pays ne manqueront pas d'être soumis
auParlement, dès Pouverture de la session prochaine. Nos amis s'étonnent que je persiste dans ma résolution de revenir cet été ; ils m'assurent que je serai beaucoup plus utile à mon pays ici que là-bas ; ils veulent absolument que je passe ici l'hiver prochain, alléguant qu'il serait de la plus grande importance d'avoir, à cette époque, des personnes qui connussent bien l'Amérique, et qui fussent eu état de présenter ses intérêts sous leur véritable jour. Cependant mes affaires particulières exigent si impérieusement ma présence en Amérique, que tous ces éloges ne m'ont point encore convaincu.
Le tumulte et les désordres qui régnaient ici, sont presque entièrement apaisés. La contumace de Wilkes est annulée , mais on l'a condamné à vingt-deux mois de prison et à une amende de mille livres sterling ; ses amis, qui craignaient qu'il ne fût mis au pilori, sont contents qu'il en soit quitte à si bon marché. Une forte importation de blé, une assez bonne récolte de foin, l'espoir d'une moisson abondante, donnent aux pauvres un peu de patience ; ils espèrent que le prix des denrées baissera ; il est donc à présumer qu'ils demeureront assez tranquilles, à moins qu'un chômage, causé parle manque de commandes américaines, ne les plonge dans la misère.
Je compte vous écrire par le paquebot de samedi prochain; ainsi je me borne à dire que je suis, avec une sincère estime, cher monsieur, votre très- obéissant et trèshumble serviteur, B. F.
A MISS MARY STEVENSON
Sages conseils.
Londres, octobre 1768.
Je vois très-clairement le malheur de votre situation; ce
n'est point votre faute, et je vous plains sincèrement. Toutefois si vous ne me l'aviez point demandé, je n'aurais point pensé à vous donner un avis, croyant, comme je fais, que vous avez plus de bon sens qu'il n'en faut pour connaître et remplir vos devoirs envers les autres et envers vous-même. Si donc je vous donne quelque conseil qui soit contraire à votre opinion, n'imaginez pas que je vous condamne si vous ne le suivez point. Je penserai seulement qu'une meilleure connaissance des choses vous a permis de mieux juger ce qu'il vous convient de faire en pareil cas.
Je crois comme vous que par suite de l'affection qu'elle vous porte, et de la longue habitude qu'elle a de vous avoir près d'elle, N.... sera vraiment misérable si vous la laissez. Son caractère n'a peut-être jamais été des meilleurs, et l'âge ne nous corrige guère. C'est de là sans doute que viennent la plupart de ses infortunes , et comme il ne nous est pas plus possible de réformer les vices de notre esprit, quand le temps les a fortifiés, que de corriger les vices de notre corps, je pense avec vous, que sa condition est digne de pitié.
Si, par sa propre imprudence, elle s'était rendue gravement malade, je sais que vous regarderiez comme un devoir de la veiller et delà soigner avec une tendresse filiale, dût votre santé en souffrir. Vous avez donc raison de penser que vivre auprès d'elle est, peut-être, votre devoir, devoir qui ne s'accorde ni avec votre bonheur ni avec votre intérêt; mais cela ne peut s'entendre que de votre intérêt et de votre bonheur présents; car, je crois qu'un autre intérêt, un autre bonheur plus grand et plus durable sortira de cette réflexion que vous avez fait votre devoir; je ne parle point de la haute estime qu'auront pour vous tous ceux qui vous connaissent, en vous voyant persévérer dans ce devoir, au milieu de tant et de si grands découragements.
Mon avis est donc que vous retourniez auprès d'elle,
aussitôt que le temps fixé pour votre visite sera expiré, et que, par tous les moyens en votre pouvoir, vous continuiez à lui rendre le reste de ses jours aussi agréable qu'il sera possible. Inventez-lui des amusements; soyez contente quand elle les accepte, et patiente quand elle les rejette, fût-ce par caprice. Je sais que cela est dur, mais je pense que vous êtes en état de le faire, non point par servilité de caractère mais par abondance de bonté. Cependant tous vos amis, sensibles au désagrément de votre situation, essayeront de soulager votre fardeau, en agissant de concert avec vous. On tâchera, par amour pour vous, de lui donner toutes les occasions possibles de goûter les plaisirs de la société.
Rien n'aigrit plus le caractère des gens âgés que la crainte d'être négligés ; et ils sont très-disposés à ce soupçon. C'est pour cela que j'avais proposé qu'on rengageât à notre dernière partie. Cela ne plaisait pas à votre mère, la proposition est tombée, comme ont déjà fait beaucoup d'autres, par mon trop de facilité et contrairement à mon jugement. Je n'ignorais pas que sa présence aurait diminué notre plaisir, mais j'espérais que cela aurait pu vous épargner quelques chagrins.
Rien de ce qui ne s'accorde pas avec le devoir ne peut contribuer au vrai bonheur, et il ne se peut que notre obéissance ne soit pas enfin largement récompensée. Car Dieu gouverne, et il est bon. Je le prie de vous diriger et, devrai, vous ne serez jamais sans sa direction, si vous le lui demandez humblement et si vous vous montrez toujours prête à lui obéir. Adieu, ma chère amie, croyez-moi toujours votre ami sincère et affectionné, B. F.