A UN AMI
Londres, 28 novembre 1768.
Cher monsieur,
J'ai reçu votre lettre du 12 courant. L'importance que vous attachez aux différends actuels de la Grande-Bretagne et des colonies, me parait infiniment juste. Il n'y a rien au monde que je désire plus que de voir cette querelle amicalement et équitablement réglée.
Mais la Providence en viendra à ses fins par ses propres moyens, et si elle a résolu la chute d'une nation, cette nation sera tellement aveuglée par son orgueil et sa passion, qu'elle ne verra pas le danger, et ne saura prévenir sa chute.
Né et élevé dans l'un des deux pays, j'ai vécu longtemps dans l'autre, et j'y ai trouvé de nombreux et bons amis, je désire donc le bonheur des deux, mais j'en ai déjà tant dit et tant écrit à ce sujet, que mes amis sont las de m' entendre, et le public de me lire ; c'est ce qui commence à me dégoûter aussi de parler et d'écrire. Qu'ai-je gagné avec tous mes efforts, sinon de me rendre suspect par mon impartialité? En Angleterre, je suis trop Américain, en Amérique, je suis trop Anglais. Cependant, votre opinion a pour moi beaucoup de poids, elle m'encourage à tenter un dernier effort; j'essayerai de faire un exposé, complet et néanmoins concis des faits, que j'accompagnerai d'arguments tirés de ces faits mêmes; je le publierai après les fêtes, vers l'ouverture du Parlement2. Si je puis faire quelque bien, je m'en réjouirai, mais à présent j'en désespère.
1. On ne connaît pas le nom de la personne à qui cette lettre adressée.
2. On ignore de quel ouvrage Franklin veut parler ici, et s'il a donné suite à ce projet.
Avez-vous jamais vu le baromètre aussi bas que depuis quelque temps? Le 22 courant, le mien marquait 28-^1; et cependant le temps était beau et clair. Avec une sincère estime, je suis, cher ami, votre affectionné, B. F,
A LORD KAMES
Progrès de la science politique. — Du papier-monnaie.
Londres, 1" janvier 1769.
Cher ami,
Recevoir de vos nouvelles est toujours pour moi un grand plaisir; c'en serait un beaucoup plus grand d'être auprès de vous, de causer avec vous sur le sujet dont vous me parlez, ou sur toute autre question. Un jour peut-être j'aurai ce plaisir. En attendant usons du privilège que l'écriture nous donne ; causons avec la plume.
Je suis charmé devoir que vous tournez votre pensée vers les questions politiques, et en particulier vers la monnaie, les impôts, les manufactures et le commerce. Sur ces points importants le monde est encore fort peu éclairé ; en y touchant on fait continuellement les méprises les plus malheureuses. La plupart des actes du Parlement qui s'en occupent, ne sont, à mon avis, que des bévues politiques, suite naturelle de notre ignorance, quelquefois même invention de gens trop habiles qui égarent nos législateurs, en leur proposant certaines mesures, sous l'apparence du bien public, tandis que leur but véritable est de sacrifier l'intérêt public à leur intérêt privé. Je pense qu'avec votre sagacité et votre finesse vous pouvez jeter un grand jour sur ces questions. J'aurais voulu engager votre attention sur les points qui divisent la Grande-Bretagne et les colonies. Mais peut-être n'avez-vous jamais reçu la longue let-
2 ï 6 CORRESPONDANCE
tre que je vous ai écrite en février ou mars 1767, car vous n'y avez jamais répondu1.
Voici ce qui a donné lieu à la loi dont vous me parlez. Pendant laguerre, la Virginie émit degrandessommes enpapiermonnaie pour le payement des troupes; ce papier devait être amorti en un certain nombre d'années, au moyen de l'impôt. Les marchands anglais qui font là-bas des affaires, recevaient ces billets en payement de leurs articles, et en achetaient du tabac pour leurs retours. La récolte du tabac ayant été mauvaise durant un an ou deux, les facteurs qui voulaient faire de promptes remises voulurent acheter des lettres de change avec ce papier-monnaie. La multitude des demandes éleva le prix de ces lettres de change à trente pour cent au-dessus du pair. Ceci fut considéré comme autant de perte par les acheteurs, et ils y virent une dépréciation du papier-monnaie. Sur cette supposition, les marchands adressèrent au bureau du commerce une plainte contre le papier-monnaie. Lord Hillsborough, qui était alors à la tête du bureau de commerce, prit l'affaire fort à cœur, et présenta au roi en son conseil un rapport contre toute espèce de papier-monnaie dans les colonies. Il n'y avait d'autre plainte que celle des marchands qui trafiquaient en Virginie ; les marchands qui faisaient des affaires avec les autres colonies étaient satisfaits de ces valeurs; néanmoins le ministère proposa, et le Parlement vota une loi générale qui défendit à l'avenir toute émission de papier-monnaie ayant cours forcé dans quelque colonie que ce fût.
Depuis, les marchands Virginiens ont eu la mortification de voir que s'ils avaient gardé leur papier-monnaie un an ou deux, ils auraient évité toute perte; car aussitôt que le tabac est devenu plus abondant, et les lettres de change plus abondantes par la même raison, le change est tombé