‹ Correspondance (volume 4)Chapitre 80 sur 115 · Les deux fils de son cousin, Jonathan Williams · texte numérisé non relu

Les deux fils de son cousin, Jonathan Williams

témoigner c& cette façon le déplaisir ministériel. Mais j'avais aussi des amis qui, sans que je leur aie rien demandé, ont été d'un avis contraire. Mes ennemis en ont été réduits à se satisfaire en m'injuriant largement dans les journaux, et en essayant de me pousser à bout pour me faire résigner ma fonction. En ce point ils ne réussiront pas ; il me manque la vertu chrétienne de la résignation. S'ils veulent ma place, qu'ils la prennent.

J'ai ouï dire qu'en fait de places un grand homme avait pour règle de ne jamais les demander et de ne jamais les refuser; j'y ai ajouté, quant à moi, de ne jamais les résigner. Comme je l'ai dit à mes amis, je me suis élevé à cette position par une longue suite de services rendus dans les degrés inférieurs. Avant moi, par suite de mauvaise administration, la poste ne produisait même pas le salaire attaché à la place que j'occupe, et quand j'ai accepté cette place je ne devais toucher aucun salaire, si les revenus de la poste n'y suffisaient pas. Durant les quatre premières années, la poste était si loin de faire ses frais , qu'elle devait neuf cent cinquante livres sterling à moi et à mon collègue. C'est moi qui ai amené ce service à l'état florissant où il est aujourd'hui, je puis donc penser que j'ai quelque droit à ma place. J'en ai rempli les devoirs fidèlement, à la parfaite satisfaction de mes chefs , c'est tout ce qu'on peut me demander. Quant aux lettres dont on se plaint, il est vrai que je les ai écrites, et je les ai écrites pour remplir un autre devoir, mon devoir envers mon pays ; c'est un devoir tout à fait distinct de celui d'un directeur des postes.

En ce point, ma conduite est exactement semblable à celle que j'ai tenue il y a quelques années dans une occasion semblable, alors que les ministres du jour étaient prêts à m'étouffer de tendresses, parce que je les avais aidés à révoquer une loi de revenu. Alors, comme aujourd'hui, je pensais qu'en Angleterre on ne peut faire de

pareilles lois pour l'Amérique, et que si on en fait, il faut les rappeler le plus tôt possible ; on ne peut pas exiger que je change mes opinions politiques, chaque fois qu'il plaît à Sa Majesté de changer ses ministres. Tel a été mon langage, et on m'a dit récemment qu'encore bien qu'on me trouvât fort à blâmer (car c'est chose convenue que tout fonctionnaire doit être en conformité de vues avec les ministres, que cela s'accorde ou non avec son jugement), cependant en considération de mon honnêteté privée (c'est le compliment qu'on m'a fait) , on me laisserait en place.

Il est possible qu'ils changent d'idée, et qu'ils me destituent, mais jamais, je l'espère, une crainte pareille n'altérera le moins du monde ma conduite politique. Ma règle est de ne jamais gauchir dans les affaires publiques par des vues d'intérêt privé, mais de marcher droit devant moi, en faisant ce qui me paraît juste dans le moment, et en laissant les suites à la Providence. Cette règle, j'ai toujours eu lieu de m'en louer. Dans mes jeunes années, ce qui me rendait facile de marcher droit, c'est que j'avais un état; je savais que je pouvais vivre de peu, et n'ayant jamais eu l'envie de faire une grosse fortune, j'étais exempt d'avarice, et content des ressources abondantes que mes affaires me fournissaient. Aujourd'hui, il m'est encore plus facile de conserver ma liberté et mon honneur; je suis presque à la fin de mon voyage, il ne me faut plus beaucoup pour achever la route; avec un peu d'économie (s'il ne m'arrive de grands malheurs), ce que je possède par la bénédiction de Dieu sera suffisant, quand même je n'aurais ni place, ni emploi.

Je vous envoie les deux livres que vous avez demandés. Ils coûtent trois shillings pièce. Dans mon premier séjour à Londres, il y a près de quarante-cinq ans , j'ai connu une personne qui avait une opinion presque semblable à celle de votre auteur. Son nom était Ilive ; c'était la veuve d'un imprimeur. Elle mourut peu après mon dé-

part. Par son testament elle obligea son fils à lire publiquement à Salter's Hall un discours solennel, dont l'objet était de prouver que cette terre est le véritable Enfer, le lieu de punition pour les esprits qui ont péché dans un monde meilleur. En expiation de leurs fautes, ils sont envoyés ici-bas sous formes de toute espèce. J'ai vu, il y a bien longtemps, ce discours qui a été imprimé. Je crois me rappeler que les citations de l'Écriture n'y manquaient point; on y supposait qu'encore bien qu'aujourd'hui nous n'ayons aucun souvenir de notre préexistence, nous en reprendrions connaissance après notre mort , et nous nous rappellerions les châtiments soufferts , de façon à être corrigés. Quant à ceux qui n'avaient pas encore péché, la vue de nos souffrances devait leur servir d'avertissement.

De fait, nous voyons qu'ici-bas chaque animal a son ennemi, et cet ennemi a des instincts, des facultés, des armes pour le terrifier, le blesser, le détruire. Quant à l'homme, qui est au premier degré de l'échelle, il est un diable pour son semblable. Dans la doctrine reçue de la bonté et de la justice du grand créateur, il semble qu'il faille une hypothèse comme celle de Mme Ilive pour concilier avec l'honneur de la divinité cet état apparent de mal général et systématique. Mais, faute d'histoire et de faits, notre raisonnement ne peut pas aller loin quand nous voulons découvrir ce que nous avons été avant notre existence terrestre, ou ce que nous serons plus tard. Seule, la révélation peut nous donner les enseignements nécessaires, mais, sur le premier de ces deux points notamment, ces enseignements nous ont été fort ménagés.

J'espère que vous continuez à correspondre avec vos parents de Philadelphie. Mes amitiés à vos enfants ; croyezmoi toujours votre frère affectionné. B. F.

Le zèle que Franklin montrait pour sa patrie, la

considération qu'on avait pour lui à Londres, l'effet que produisaient ses brochures en Angleterre et ses lettres en Amérique, le désignaient aux colonies comme le représentant naturel de leurs intérêts. Aussi la Géorgie, le New-Jersey, et enfin le Massachusetts, le choisirent-ils successivement pour leur agent à Londres. Franklin se trouva ainsi le mandataire de quatre colonies. Cette faveur était naturelle; mais, en Angleterre, elle offusqua lord Hillsborough et les ennemis de l'Amérique. Dans un dialogue plein d'humour et de malice, Franklin nous a peint son noble adversaire et s'est peint lui-même avec une parfaite vérité. Que d'hommes d'État anciens et modernes on reconnaîtra dans ce lord Hillsborough, infatué de sa grandeur, prenant les mots pour les choses, et nous parlant de sa fermeté comme on parlerait du salut d'un pays. 0 têtes creuses et solennelles ! pour vous apprécier à votre juste prix, que nous avons besoin de lire et de comprendre un Franklin!

A THOMAS CU3HING

Défense des colonies. — Lord Hillsborough refuse d'admettre V agent de Massachusetts.

Londres, 5 février 1771.

Monsieur,

Depuis ma lettre du 24 décembre, j'ai été hon.oré de la lettre du comité en date du 17 du même mois; elle est devant moi, avec votre lettre du 6 novembre.

La doctrine qui attribue au Parlement le droit de taxer l'Amérique est généralement abandonnée ; dans un salon on ne trouve plus guère personne qui continue de la sou-

* tenir. Mais il est beaucoup de gens qui pensent que la dignité et l'honneur du Parlement et de la nation sont tellement engagés, qu'on ne renoncera jamais expressément à ces prétentions. — On n'exercera plus ce droit, disent-ils, contentez-vous de cette abstention. — Ils voudraient que nous comptions là-dessus comme sur chose certaine. On nous fait entendre aussi, qu'on retirera graduellement les droits subsistants, aussitôt qu'on pourra le faire décemment, sans que la dignité de l'Angleterre en soit blessée, sans que le gouvernement soit exposé au mépris de PEurope, comme étant contraint de céder à l'entêtement de ses colonies. Jusqu'à quel point peut-on compter sur tout cela? nul ne le sait. La présomption est plutôt que si le temps nous habituait à ces taxes , et nous amenait à les payer sans nous plaindre, nul ministre ne penserait à les abolir, tout au contraire on serait encouragé a en établir de nouvelles.

Peut-être ne trouverait-on pas d'exemple d'une colonie qui ait été aussi longtemps et aussi fortement insultée que la nôtre * l'a été depuis deux ans par les ennemis du dedans et du dehors. En nous rendant odieux et méprisables, on voulait sans doute empêcher que les amis de la liberté en Angleterre ne s'intéressassent à nous, quand on essayerait de nous opprimer davantage, et de nous priver de nos droits par de violentes'mesures. Ces insultes ont diminué dans ces derniers temps; la majorité des ministres nous est devenue plus favorable, et j'ai quelques raisons de croire que tous ces projets violents sont mis de côté. Leurs auteurs eux-mêmes ont perdu de leur crédit, et si nous n'y donnons quelque nouveau prétexte, il n'est pas probable qu'on accueille de nouveaux plans de rigueur. Mais il est encore trop tôt pour qu'on donne à nos plaintes

1. Franklin était né à Boston et se considérait toujours comme citoyen de Massachusetts.

l'attention qui serait nécessaire pour le redressement immédiat de nos griefs. Il faut un peu de temps, mais vos agents ne perdront pas une occasion de faire valoir ces griefs, et d'insister sur la nécessité de les écarter, dans l'intérêt de la force et du salut de l'empire. J'espère que par de fréquentes résolutions les assemblées coloniales montreront qu'elles connaissent leurs droits, et ne les perdent jamais de vue. Notre importance toujours croissante forcera bientôt à reconnaître nos droits, et en assurera la solide jouissance à notre postérité.

.... Le secrétaire des affaires d'Amérique lord Hillsborough a fait des objections à ma nomination par l'assemblée; il insiste pour que le gouvernement ne reçoive ou n'écoute aucun agent qui n'ait pas été nommé par la Cour générale * avec l'assentiment du gouverneur. Si cette doctrine était reçue, Sa Seigneurie aurait entre les mains le pouvoir de nommer les agents, ou tout au moins d'annuler les choix faits par la chambre des représentants et par le conseil. Rien en effet ne lui serait plus facile que de donner pour instruction au gouverneur de ne point consentir à la nomination des personnes qui lui déplairaient. Avec des nominations annuelles, chaque agent qui tiendrait à son poste,* devrait se considérer comme devant son titre à la faveur de Sa Seigneurie, il lui serait trop obligé pour s'opposer aux mesures qu'il lui plairait de prendre, quelques contraires qu'elles fussent à l'intérêt de la province.

A quoi serviraient de tels agents, il est aisé d'en juger. Aussi quoique je ne doute point que malgré la fantaisie de Sa Seigneurie, toute pétition, toute adresse présentée par vos représentants au roi en son conseil, ou au Parlement, ne soit reçue de votre agent comme de coutume, cepen-

. La Cour générale était composée de l'assemblée et du conseil, espèce de conseil d'Etat et de chambre haute dans les colonies.

dant, dans cette occasion, je ne puis m'empêcher de désirer qu'on comprenne mi eux , et qu'on établisse plus nettement le caractère des agents coloniaux, aussi bien que les relations politiques entre les colonies et la mère patrie.

Quand on considérera les colonies sous leur vrai jour, comme des États distincts, peut-être leurs agents serontils traités avec plus de respect, et regardés comme des ministres publics. Sous l'administration présente ils sont vus de mauvais œil, comme un obstacle aux mesures ministérielles. J'imagine que lord Hillsborough serait charmé d'en être débarrassé. Il a plusieurs fois exprimé l'opinion que ces agents étaient inutiles, et que toutes les affaires entre les colonies et le gouvernement anglais pouvaient se traiter par les lettres des gouverneurs beaucoup mieux que par l'intermédiaire d'un agent. Vos dernières nominations, particulièrement celle du docteur Lee et la mienne, n'ont point été agréables à Sa Seigneurie.

Je me propose toutefois de dresser un mémoire où j'exposerai nos droits et nos griefs. Au nom et dans l'intérêt de la province je protesterai contre l'usurpation du pouvoir civil par l'autorité militaire, et contre les autres infractions de la Charte. Si M. Bolîan est de mon avis, et veut se joindre à moi, nous présenterons ce mémoire au roi en son conseil, dès que le moment sera favorable. Qu'on nous fasse réparation promptement ou non, j'imagine qu'il est bon de raviver nos plaintes, et de montrer que nous n'abandonnons pas les points contestés, quoique nous n'ayons pas recours à la violence pour les emporter.

Nos ennemis ont répandu partout l'idée que toute nouvelle concession faite par la Grande-Bretagne ne servirait qu'à multiplier nos plaintes. J'ai dit constamment que, selon moi, si les colonies étaient remises dans la situation où elles étaient avant l'acte du timbre, elles seraient satisfaites et ne demanderaient rien de plus. Comme on a dit qu'en ce point je ne connaissais pas ou je n'exprimais

pas les sentiments des Américains, je suis charmé de voir ces mêmes sentiments si complètement exprimés dans la lettre du comité. Que de fois n'ai -je pas dit ici que c'était une mauvaise politique que de vouloir guérir nos différends par le rappel partiel des droits, comme c'est de la mauvaise chirurgie que de laisser dans une blessure des esquilles qui empêchent la guérison ou font rouvrir la plaie.

Il n'est pas douteux qu'on veut rendre les gouverneurs et quelques autres fonctionnaires indépendants du peuple pour leur traitement; on persistera dans ce projet si le revenu américain est suffisant pour défrayer ce salaire. Il est plusieurs personnes qui trouvent cette mesure si nécessaire, qu'elles voudraient qu'à défaut du revenu, le trésor anglais fit les fonds de la dépense. Mais ceci, je crois, n'est point aisé, tant il y a de demandes en ce pays. D'ailleurs le salaire d'un si grand nombre de fonctionnaires dans un si grand nombre de colonies monterait à une somme tellement énorme que probablement on trouverait le fardeau trop lourd, et qu'on laisserait aux colonies mêmes le soin de fournir aux frais de leur propre gouvernement.

J'aurai l'œil ouvert sur tout ce qu'on pourrait proposer au détriment de la province, et je mettrai à son service tout mon zèle et tous mes efforts.

On n'a point encore parlé ici de la proclamation incendiaire affichée à Çoston; je crois qu'aujourd'hui on est moins disposé à nous faire un crime du fait isolé d'un individu. Avec le plus grand respect, etc. B. F.

A SAMUEL COOPER

Caractère de lord Hillsborough.

Londres, 5 février 1771.

Cher monsieur,

Je reçois à l'instant votre bonne lettre du 1er janvier, par M. Bowdoin, à qui je serais charmé d'être utije en ce pays. Je vous ai écrit, il y a quelques semaines, en réponse à vos lettres de juillet et de novembre; je vous ai exprimé, sans la moindre réserve, mes sentiments sur des points qui demandent une libre discussion. Je sais que je puis me fier à votre prudence pour ne point nuire à mon utilité ici , en me rendant plus odieux que je ne le suis déjà, par mon attachement aux intérêts de l'Amérique, attachement qui est de mon devoir aussi bien que de mon inclination.

Avec la même confiance je vous envoie ci-inclus un extrait de mon journal, contenant le récit d'une conférence qui a eu lieu dernièrement entre lord Hillsborough et votre ami ; vous y verrez l'humeur de Sa Seigneurie. C'est un des mille exemples qui m'ont donné une très-petite opinion de ses talents et de sa capacité politique. Fantaisie, prévention, entêtement, passion, voilà son caractère ! Ceux qui parlent de lui le plus favorablement, vous accordent tout cela; ils ajoutent seulement que c'est un honnête homme et que ses intentions sont droites. S'il en est ainsi, je lui souhaite une meilleure place, où l'on n'ait besoin que d'honnêteté et de bonnes intentions, et où les autres qualités de Sa Seigneurie ne puissent faire de mal. Si la guerre avait eu lieu, j'ai quelque raison de croire qu'on l'aurait remercié. Je crois qu'au moment où je causais avec lui, il en avait lui-même quelque appréhension. Toutefois j'espère que nos affaires ne seront pas longtemps embrouillées et embarras-

sées par sa mauvaise et folle administration. On m'a dit que Sa Seigneurie avait été fort blessée de mes derniers mots, qu'il disait fort rudes et fort impérieux. Il a répété à un de mes amis que ces mots équivalaient à lui dire en face que les colonies ne pouvaient espérer ni faveur ni justice durant son administration. Je trouve qu'il ne m'a pas mal compris.

Il est vrai, comme on vous l'a dit, que quelques-unes des lettres que j'ai écrites en Amérique ont eu de l'écho ici, mais ce n'était aucune de celles que je vous ai adressées. On en a pris grand ombrage, surtout lord Hillsborongh, maiscommeil était disposé d'avance à se fâcher contre moi^ l'inconvénient est moindre; d'ailleurs quelles que soient les conséquences de son déplaisir, en mettant tous mes crimes ensemble, il faut que je les supporte aussi bien que je pourrai. S'il y a guerre entre nous, cela ne m'empêchera point de faire de mon mieux pour me défendre et incommoder l'ennemi, sans trop m'inquiéter de l'histoire du pot de terre et du pot de fer. Ce qui m'encourage, c'est que je sais que ses collègues au ministère ne l'aiment pas plus que je ne fais, qu'il ne peut rester longtemps où il est, et que son successeur , quel qu'il soit, ne m'en voudra pas de mes querelles avec Sa Seigneurie.

Continuez de m'écrire, toutes les fois que vous en trouverez l'occasion. Vos lettres sincères, claires, bien écrites me sont fort utiles, je vous assure. Avec la plus haute estime, je suis mon cher ami, etc., B. F.

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