L. H., vivement. Agent de qui
B. F. Du roi, mylord.
L. H. Point du tout. Par la charte de la province, il est un des membres de la corporation. Nul agent ne peut être nommé que par un bill ; nul bill ne peut passer sans son consentement. D'ailleurs, le procédé est directement contraire à des instructions expresses1.
B. F. Je ne savais pas qu'il y eût de pareilles instructions. Je ne suis pour rien dans leur violation, et....
L. H. Vous vous trompez ; apporter ce papier pour le faire enregistrer, c'est un délit contre ces instructions. {Il le plie sans en avoir lu un mot.) Jamais on n'enregistrera une nomination de cette espèce. Quand j'ai pris l'administration des affaires américaines, j'y ai trouvé le plus grand désordre. Grâce à ma fermeté, elles sont un peu plus en état, et tant que j'aurai l'honneur de tenir les sceaux, je persévérerai dans la même conduite, dans la même fermeté. Mon devoir envers le maître que je sers et envers le gouvernement de cette nation, l'exige. S'ils n'approuvent pas ma conduite, ils peuvent disposer de ma place quand ils voudront. Je leur tirerai mon salut, et je les remercierai; je résignerai mon poste avec plaisir. Ce gentleman (montrant M. Powrall) le sait ; je suis résolu à persévérer dans la même fermeté. (Tout cela est dit avec grande chaleur, et lord Hillsborough , devient pâle en parlant, comme s'il était en colère contre quelque chose ou quelqu'un qui le touche beaucoup plus que Vagent colonial.)
B. F., — tendant la main pour reprendre le papier que lui rend Sa Seigneurie. — Je demande pardon à Votre Seigneurie d'abuser de son temps. Il est, je crois, peu important que la nomination soit ou non reconnue, car je n'ai pas la moindre idée qu'à présent un agent puisse être d'au-
1. Les Instructions étaient des circulaires ministérielles auxquelles on prétendait donner force de loi dans les colonies.
cune utilité pour les colonies. Je n'importunerai plus Votre Seigneurie. (Il se retire.)
Souffrances d'Amérique. — La séparation prédite,
Londres, 15 mai 1771.
Messieurs,
J'ai reçu votre honorée du 27 février, avec le Journal de la Chambre des représentants, et les copies des poursuites iniques faites devant la Cour d'amirauté2. Je les communiquerai à M. Bollan, comme vous le désirez, et je m'entendrai avec lui sur le meilleur usage à faire de ces pièces dans l'intérêt de la province.
Dans le système de douanes imposé à l'Amérique par le parlement, on voit clairement le germe d'une désunion totale des deux pays, quoique l'événement puisse être fort éloigné. On en devine la marche naturelle. D'abord on nommera comme employés des gens besogneux, les autres ne se souciant pas de quitter l'Angleterre; leur misère les rendra rapaces, leur emploi les rendra fiers et insolents. Leur insolence et leur rapacité les rendront odieux; ils en auront conscience et deviendront méchants; leur méchanceté les poussera à calomnier les habitants dans toutes leurs lettres à l'administration; ils les peindront comme étant desaffectionnés et rebelles, et en même temps (pour pousser à la sévérité) comme faibles, divisés, ti-
1. Ces comités de correspondance, librement institués par le suffrage populaire , jouèrent un grand rôle dans la révolution d'Amérique. Les membres du comité auquel écrit Franklin étaient Thomas Cushing, James Otis, et Samuel Adams.
2. On poursuivait devant la Cour d'Amirauté certains délits, tels que la contrebande, pour priver les accusés de la protection du jury.
mides et lâches. Le gouvernement croit tout, il juge nécessaire de soutenir et d'appuyer ses employés; leurs querelles avec le peuple sont considérées comme une marque et une suite de leur fidélité ; on les récompense, et cela les rend encore plus insolents et plus provoquants.
Le temps, les circonstances feront que le ressentiment du peuple éclatera en outrages et en violences contre ces employés; cela amènera d'ici de nouvelles sévérités, une nouvelle oppression. Plus le peuple sera mécontent, plus la rigueur sera jugée nécessaire; on infligera de cruels châtiments pour terrifier la résistance ; on abolira les droits et les privilèges; alors il faudra plus de soldats pour assurer l'exécution des lois et la soumission du peuple, la dépense deviendra énorme; on aura recours à de nouvelles exactions pour que le peuple fasse les frais de son obéissance. Par là, le gouvernement et la nation britannique deviendront odieux; la sujétion sera regardée comme intolérable; la guerre éclatera, et cette lutte sanglante finira par l'entier esclavage de FAmérique, ou par la ruine de l'Angleterre, dépouillée de ses colonies. La dernière supposition est la plus probable , car la force et la grandeur de l'Amérique vont toujours croissants *.
Mais comme dans les deux cas l'empire tout entier sera grandement affaibli, je désire que dans notre conduite générale nous mettions toute la prudence et toute la modération possible, afin de retarder cette date fatale. Si la catastrophe doit arriver, il faut que le monde voie que la faute n'en est pas à nous. En faisant perdre son commerce à l'Angleterre, déjà la perception des droits qu'elle nous a imposés lui a coûté infiniment plus qu'elle ne lui a rapporté ; cette perte continuera et grandira ; car le ressentiment nous poussera à donner de nouveaux encourage-
1. Sauf la ruine de l'Angleterre, il n'y a pas une de ces prédictions de Franklin qui n'ait été vérifiée par les faits.
ments à nos fabriques. Puis donc que l'établissement et le maintien de ces droits n'a pas de meilleure raison d'être que le règlement du commerce à l'avantage général , il me semble que la Grande-Bretagne aurait tout intérêt à les abandonner, en laissant les colonies maîtresses de maintenir par leurs propres lois, et de percevoir, par leurs propres employés, les taxes nécessaires à leurs divers gouvernements. Cela seul étoufferait ces germes de division; les deux pays pourraient longtemps encore grandir l'un près de l'autre , plus tranquilles grâce à l'union de leurs forces, et plus formidables à leurs ennemis communs. Mais le pouvoir de nommer des amis et des créatures à des emplois profitables, est chose trop agréable aux ministres pour qu'on y renonce aisément; et, si la proposition en était faite, il est probable qu'elle aurait peu de succès.
Je ne prétends pas au don de prophétie. L'histoire montre qu'en suivant cette voie de grands empires se sont écroulés, et les dernières mesures, dont nous avons tant à nous plaindre, montrent que nous sommes sur ce fatal chemin. Si, à l'avenir, nous n'avons pas plus de prudence et de sagesse, que nous n'en avons montré des deux côtés, nous arriverons probablement à la même fin.
Néanmoins, le parlement vient d'être prorogé, sans avoir touché à notre charte, comme on nous en avait menacés. Son attention a été prise par d'autres affaires ; nous avons un peu plus de temps devant nous pour agir sur l'opinion, de façon à décourager en ce point nos adversaires. Avec estime et respect, j'ai l'honneur d'être, etc. B. F.