‹ Correspondance (volume 4)Chapitre 98 sur 115 · Arthur Lee · texte numérisé non relu

Arthur Lee

d'être commode et sur mes moindres fautes on a l'œil ouvert.

Je compte partir d'Angleterre au mois de septembre. Aussitôt arrivé en Amérique, si Dieu le permet, je me rendrai à Boston, où j'espère avoir le plaisir de vous présenter mes respects. Je vous donnerai alors tous les renseignements en mon pouvoir, et je vous dirai, de vive voix, ce que la prudence ne me permettrait pas d'écrire, enfin tout ce qu'un séjour de plusieurs années à Londres m'a suggéré pour le bien de notre pays.

Quelque temps avant mon départ, je remettrai vos papiers entre les mains de M. Lee, et je l'assisterai, au besoin, de mes conseils . C'est un homme qni a de l'habileté et des talents; s'il ne peut surpasser mon zèle pour les intérêts et la prospérité de la province, sa jeunesse le mettra aisément en état de la servir avec plus d'activité.

Je suis, Monsieur, avec un profond respect, etc. B. F.

A THOMAS CUSHING

Réponse du roi aux pétitions américaines. — Opinion du peuple anglais sur l'Amérique.

Londres, 7 juillet 1773.

Monsieur,

Le Parlement est enfin prorogé sans qu'il se soit occupé de l'Amérique. Les affaires de l'Inde lui ont pris beaucoup de temps; peut-être n'a-t-on pas jugé prudent de mettre sous ses yeux les renseignements relatifs à la Nouvelle- Angleterre, quoiqu'on nous en ait plusieurs fois menacés. La réponse ferme du Roi (c'est ainsi qu'on la qualifie) à nos pétitions, à nos remontrances, a sans doute été jugée suffisante pour le présent. Je vous ai transmis cette réponse par le dernier paquebot, et j'en ai envoyé une copie par un

navire de Boston, au commencement du mois dernier. Il y est dit que « Sa Majesté a mûrement pesé les faits etles expressions contenus dans les pétitions, que toujours on la verra empressée d'accueillir les humbles pétitions de ses sujets, et de redresser des griefs réels, mais aussi qu'elle est déterminée à maintenir la constitution, et à résister fermement à toute tentative qui serait faite pour déroger à l'autorité de la législature suprême. »

Il semble, d'après cela, qu'on n'a pas trouvé assez humblés certaines expressions de la pétition, que nos plaintes ne sont pas fondées sur des griefs réels, que le Parlement est la suprême législature, et qu'enfin son autorité sur les colonies est supposée faire partie de la constitution.

Cette dernière idée est exprimée plus au long dans le dernier paragraphe : on se sert des propres termes de l'acte pour déclarer que la couronne a droit de faire avec le concours du Parlement, des lois qui ont assez de force et de validité, pour lier les sujets américains dans quelque cas que ce soit.

Lorsque Ton considère la situation du roi, entouré de ministres, de conseillers, de juges, instruits dans les lois qui sont tous imbus de cette opinion ; lorsque l'on songe à la nécessité où il est de vivre en bonne intelligence avec son Parlement, dont les subsides annuels entretiennent ses flottes, ses armées et comblent le déficit de sa liste civile, on ne peut s'étonner que Sa Majesté soutienne fermement une opinion établie, autant du moins qu'un acte du Parlement peut l'établir, et que les amis même de l'Amérique ont soutenue lors qu'ils ont révoqué l'impôt du timbre. Les lords et les communes tiennent si fort à ce privilège, que toute démarche contraire du roi pourrait le brouiller avec ces deux corps puissants. Nous ne pouvions guère espérer que le roi prit un autre parti. Les instructions dont nous nous plaignons pourraient être retirées sans que le Parlement s'en aperçût, si Sa Majesté le jugeait

convenable , mais les préventions qui entourent le roi ne nous permettent guère d'espérer qu'on lui donne ce conseil.

La question est donc de savoir comment nous obtiendrons réparation. Si nous regardons l'histoire du Parlement britannique, nous y verrons que, dans des cas analogues, on n'a guère obtenu justice qu'en refusant des subsides au souverain en détresse jusqu'à ce qu'il eût fait justice. De là vient la coutume immémoriale de la chambre des communes de garder la bourse en ses mains, et de ne jamais souffrir que la chambre des lords intervienne, soit dans la concession, soit dans la quotité, soit dans la perception des impôts. L'Angleterre se regarde comme notre souveraine, sa dette est énorme; ses fonds publics sont loin de remonter au pair, depuis la dernière guerre ; de nouvelles hostilités augmenteraient sa détresse. Sa population diminue, aussi bien que son crédit ; elle aura autant besoin d'hommes que d'argent. Et les colonies croissent rapidement en richesses et en population.

Dans la dernière guerre, nous avions sur pied une armée de vingt-cinq mille hommes. Un pays, capable de cet effort, n'est point un allié à mépriser. Une autre fois, nous fournirions peut-être, avec la même facilité, un secours deux fois plus considérable. Vienne une guerre, on désirera notre assistance ; on recherchera et on sollicitera notre amitié, on nous courtisera. C'est alors qu'il fau^ dra dire : « Rendez-nous justice. Vous nous prenez notre argent de force, et aujourd'hui vous nous demandez des subsides volontaires. Vous ne pouvez pas user en même temps de ces deux moyens. Si vous voulez avoir notre argent, sans notre aveu, c'est fort bien, contentez-vous du peu que vous obtiendrez de force. Voulez-vous, au contraire, que nous vous accordions librement des subsides? Renoncez à vos moyens violents; reconnaissez nos droits, et assurez-nous-en la jouissance pour l'avenir. » C'est

alors qu'on écoutera nos griefs, et qu'on tiendra compte de nos plaintes.

Il n'y a pas longtemps que l'on craignait la guerre avec l'Espagne ; aussitôt les grands personnages changèrent de conduite avec ceux qui passaient pour avoir quelque influence en Amérique. Leur langage n'était plus le même, et je suis sûr que, si la guerre avait eu lieu, le ministre chargé des colonies aurait été immédiatement renvoyé; on aurait changé toutes ses mesures, et mis tout en usage pour recouvrer notre affection et obtenir notre assistance. D'où il faut conclure que les mêmes causes produiront les mêmes effets.

Gomme la puissance d'un empire ne dépend pas seulement de Y union de toutes ses parties, mais de leur empressement à unir leurs forces ; comme une discussion des droits peut paraître déplacée au commencement d'une guerre, et que les délais qu'elle entraîne pourraient nuire au salut général; comme le refus d'une ou de plusieurs colonies serait de peu d'importance, si les autres accordaient libéralement des subsides, ce qu'on obtiendrait peut-être à force d'artifices, et en employant divers prétextes, et comme enfin ce défaut d'harmonie ne permettrait pas de compter sur une réparation complète , peut-être serait-il plus sûr et plus loyal pour les colonies de former pendant la paix un congrès général, ou de s'entendre entre elles au moyen des comités de correspondance qu'on leur propose d'établir, afin de publier d'un commun accord une solennelle déclaration de leurs droits. Elles prendraient les plus fermes engagements de ne jamais fournir de subsides à la Couronne, en cas de guerre générale, jusqu'à ce que leurs droits eussent été reconnus par le roi et par les deux Chambres du parlement. La Couronne serait informée officiellement de cette détermination. Une telle démarche amènerait la crise; soit que l'on satisfit immédiatement à nos demandes^ soit que l'on employât

des mesures répressives pour nous y faire renoncer, des deux façons nous en arriverions à nos fins. L'odieux même qui accompagne la violence contribuerait à nous unir et à nous fortifier, et le monde entier rendrait hommage à notre conduite.

Personne ne révoque en doute les avantages d'une étroite union entre la métropole et les colonies, si on peut l'établir et la maintenir à des conditions équitables. Dans tout contrat honnête, chaque partie doit trouver son profit. La Grande-Bretagne y trouvera le sien, puisque nous nous joindrons à elle dans toutes ses guerres, au grand émoi et à la grande terreur de ses ennemis. Elle trouvera encore son avantage dans l'emploi que nous donnons à ses manufactures, dans la richesse que notre commerce procure à ses marchands, et enfin son gouvernement sentira son bras plus fort, quand il pourra disposer de nos postes militaires et de nos places fortes.

De notre côté, nous éprouverons les heureux effets de sa protection : sa médiation apaisera les différends, et préviendra la guerre entre les diverses colonies. Ainsi, nous pourrons nous livrer sans obstacle à l'amélioration du pays et grandir en nombre. Nous ne lui demandons rien de plus, elle ne doit exiger de nous rien davantage.

Qu'elle fasse preuve de prudence , de modération et même d'un peu d'indulgence : de notre côté, conduisonsnous avec sagesse ; excusons tout ce qui peut n'être que l'effet des circonstances ; supportons les faiblesses de son gouvernement, comme on supporte celles d'un père vieux et infirme, tout en affirmant nos privilèges , et en déclarant que nous les revendiquerons en temps convenable, et, de cette façon, cette union avantageuse pour les deux pays pourra durer encore longtemps. Nous la souhaitons; nous devons faire nos efforts pour la maintenir, mais c'est à Dieu qu'il appartient de disposer dans sa sagesse. Ici, les amis de la liberté désirent que nous la gardions long-

temps sur nos rivages afin qu'ils puissent l'y retrouver, si elle venait à périr chez eux. Ils ont peur que nous ne la compromettions par quelque tentative prématurée. Ils pensent que c'est risquer beaucoup que d'avoir recours à des mesures violentes, et que ce risque n'est pas nécessaire lorsqu'un peu de temps suffira pour nous donner infailliblement tout ce que nous demandons et tout ce que nous désirons, et cela sans lutte et sans danger.

Je n'ai pas la présomption de vouloir. donner des conseils; il y a parmi vous trop de gens plus sages que moi, et j'espère que vous serez dirigés par une sagesse encore supérieure.

Quant aux sentiments des Anglais en général sur l'Amérique, j'ose dire que nous comptons parmi eux un grand nombre d'amis. Tous les dissidents sont pour nous, ainsi qu'un grand nombre de marchands et de manufacturiers. Les propriétaires ruraux ont eux-mêmes le sentiment général de l'importance toujours croissante de notre pays ; ils désapprouvent la rigueur avec laquelle on nous a traités, et désirent qu'on trouve un moyen d'arriver à une parfaite réconciliation. Quelques membres des deux Chambres, peut-être même des gens haut placés, ont à peu près les mêmes idées, mais aucun d'eux ne juge à propos de sHnterposer activement en notre faveur, de peur que des adversaires n'en profitent pour les accuser de trahir les intérêts de la nation. Dans cet état de choses, il ne faut pas que, ni moi ni aucun de nos amis, nous espérions obtenir tout d'un coup la révocation des lois dont se plaignent les colons, ni la rétractation des ordres du gouvernement si destructifs des droits et des franchises de notre province. C'est par degré, et en mettant judicieusement les événements à profit, que nous opérerons un changement dans les idées et dans les mesures ; autrement, il ne faut pas compter sur un si grand revirement.

Je remercie la Chambre de la bienveillance avec la-

quelle elle m'a accordé, pour la seconde fois, une indemnité de six cents livres sterling. Je ne puis vous apprendre si l'instruction qui limite la sanction du gouverneur est ou n'est pas révoquée, ou si elle le sera : jamais je n'en ai dit un seul mot à lord Dartmouth , étant bien déterminé à ne rien devoir à la faveur d'aucun ministre. Si c'est par un sentiment de justice que l'on rétracte cette instruction, et si l'on renonce au principe général sur lequel elle est fondée, tout ira bien ; sinon vous n'aurez jamais l'idée d'employer ici un agent, si ses émoluments dépendent du caprice d'un ministre. Quant à moi, cette situation serait à mes yeux trop suspecte, et par conséquent trop déshonorante, pour que je voulusse la garder seulement une heure. Grâce à mon économie, je suis à l'abri du besoin, et si je sers mes commettants avec fidélité, quoique avec peu de succès, j'ai la certitude qu'ils auront toujours le désir, et un jour peut-être le pouvoir de rendre effective l'indemnité qu'ils veulent bien m'allouer.

J'ai l'honneur d'être, etc. B. F.

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