Célèbre physicien, philosophe et politique
C'est que, dans l'examen que nous en faisons, tou+es les raisons pour ou contre ne se présentent pas en même temps à notre esprit; une de ces raisons nous frappe d'abord, bientôt une autre lui succède, et nous perdons de vue la première. De là toutes ces alternatives, ces irrésolutions auxquelles nous sommes en proie ; de là cette incertitude qui nous tourmente.
Pour en finir, voici ma méthode : Je divise en deux colonnes, par un trait, une demi-feuille de papier; j'écris en tête de Tune de ces colonnes le mot pour, et en tête de l'autre le mot contre- Pendant deux ou trois jours de réflexion, j'inscris brièvement au-dessous de chacun de ces intitulés les différents motifs qui se présentent de temps à autre à moi pour et contre la mesure que je veux adopter. Lorsqu'enfin j'ai réuni tous ces motifs ensemble, je me mets en devoir de peser leur valeur respective; si je trouve que deux raisons (une de chaque côté) soient d'ur même poids, je les élimine toutes les deux; si une raison pour égale deux raisons contre, je supprime le tout; si deux raisons contre égalent trois raisons pour, j'efface les cinq, et ainsi de suite, jusqu'à ce que je trouve enfin de quel côté demeure la balance. Et si, après un ou deux jours de réflexion, rien de nouveau ne vient s'ajouter d'un côté ni de l'autre, je prends mon parti ; et quoiqu'on ne puisse supputer et peser des raisons avec autant d'exactitude qu'on établit des quantités algébriques, cependant, quand j'ai discuté séparément et comparativement chacune de ces raisons, et que j'en ai l'ensemble sous les yeux, je pense qu'il m'est plus facile d'asseoir un jugement et d'éviter un faux pas. En fait, j'ai retiré de grands avantages de cette espèce d'équation dans ce qu'on peut appeler une algèbre morale, ou algèbre de conduite.
Désirant sincèrement que vous adoptiez le meilleur parti, mon cher ami, je suis à jamais votre très-affectionné. B. F.
A THOMAS CUSHING
Conversation avec lord Dartmouth sur les affaires d'Amérique. — Chute des actions de la Compagnie des Indes.
Londres, 5 janvier 1773.
Monsieur,
J'ai eu Phonneur de vous écrire le 2 décembre dernier, en vous envoyant quelques lettres originales écrites par des personnes de Boston : j'espère que tout vous sera heureusement parvenu. Plus tard, j'ai reçu votre lettre du 27 octobre ; elle contient, en peu de mots, une énumération complète de tous nos griefs, des moyens d'y porter remède, et des heureux effets qui suivraient aussitôt; aussi quoiqu'elle fut marquée : particulière, j'ai cru qu'il serait bon d'en donner communication à lord Dartmouth, d'autant plus que votre lettre s'exprimait d'une manière trèsconvenable sur son compte, et qu'il pouvait juger par là de l'estime dont il jouit dans les Colonies. Je lui écrivis donc un petit billet, sous le pli duquel j'insérai votre lettre et je lui envoyai le tout deux ou trois jours avant ma visite, pour lui laisser le temps d'en examiner le contenu.-
Quand je me présentai chez lui, il me rendit votre lettre avec un air de satisfaction, en me disant qu'il était charmé de trouver le peuple d'Amérique dans des sentiments si favorables à son égard. Il ajouta qu'on ne faisait que lui rendre justice en lui supposant les meilleures intentions, car il désirait sincèrement le bonheur des Américains, quoique peut-être il ne fût pas toujours d'accord avec eux sur les moyens de parvenir à cette fin désirée. Il me dit encore que vous vous plaigniez de beaucoup de choses dans votre lettre; que quelques-unes de ces plaintes demandaient à être examinées de près, et que par conséquent on ne devait pas s'attendre à un changement
soudain de toutes les mesures prises jusqu'alors, en supposant même que toutes fussent mauvaises; ce qui n'était guère à présumer. Il pensait toutefois que, si les Américains restaient tranquilles et ne donnaient aucun nouveau sujet d'offense au Gouvernement, on prendrait leurs plaintes en considération et qu'on ferait droit à celles qu'on aurait trouvées raisonnables.
Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que ces paroles générales ne signifient pas grand'chose, mais je n'ai pu obtenir rien de plus précis....
Cependant plusieurs circonstances militent en notre faveur, à l'égard des impôts. Le relevé des comptes de l'année dernière, que viennent d'envoyer les Commissaires, fait connaître que., déduction faite des salaires, etc., il ne reste à l'Angleterre qu'une somme de quatre-vingt cinq livres sterling ; encore, ne parle-t-on pas des dépenses qu'occasionne l'entretien des gardes-côtes. La Compagnie des Indes * n'a pas le sou ; elle ne peut payer les lettres de change qu'on tire sur elle, ni faire face à ses autres dettes; elle a en même temps si peu de crédit, que la Banque ne se soucie pas de l'aider; son dividende va donc baisser nécessairement. Sur cette crainte, les actions sont tombées de 280 à 160 ; c'est plusieurs millions de perdus; de là, des banqueroutes particulières, et mille autres calamités, sans parler d'une perte de quatre mille livres sterling par an pour le trésor, somme que la compagnie cesse de payer dès qu'elle ne peut donner douze et demi pour cent de dividende. Et comme la compagnie a dans ses magasins pour plus de quatre millions de thé et d'autres articles indiens, qu'elle ne peut vendre faute d'un marché, et qui, s'ils étaient vendus, maintiendraient son crédit, j'ai saisi cette occasion de faire remarquer la grande impru-
1. Il ne faut pas oublier que les Américains s'étaient mutuellement engagés à ne plus acheter de thé à la métropole, et que la Compagnie des Tndes avait le monopole de cet article.
dence qu'il y a à perdre le marché américain, en maintenant le droit sur le thé. On a jeté ce commerce entre les mains des Hollandais, des Danois, des Suédois et des Français, et il résulte des rapports et des lettres de nos commis de douanes, que ces pays fournissent aujourd'hui, par contrebande, tout le continent, non-seulement de thé, mais de tous les articles indiens, pour une somme de cinq cent mille livres sterling par an au moins. Cela cause quelques inquiétudes ; le peuple commence à se convaincre de plus en plus qu'on a eu tort de se brouiller avec l'Amérique. On se dit que depuis cinq ans que subsistent les associations de non importation, on eût vendu, là-bas, pour deux millions et demi de ces marchandises, si l'on n'avait pas mis de droits sur le thé, ou si on avait eu le bon sens de le révoquer promptement.
Mais notre plus grande sûreté consiste, suivant moi, dans l'accroissement de notre population, de notre richesse et de notre force. En rendant notre concours plus puissant dans les guerres que peut avoir l'Angleterre , ces qualités nous feront respecter davantage ; notre amitié sera plus recherchée et l'on craindra davantage notre inimitié. Qu'en arrivera-t-il? Non-seulement on nous traitera avec justice, mais avec bienveillance, et nous verrons modifier, d'ici à quelques années, toutes les mesures qu'on a jusqu'ici prises à notre égard, à moins toutefois qu'en négligeant la discipline militaire, nous ne perdions tout esprit martial, et que notre peuple de l'Ouest ne devienne aussi efféminé que celui qui habite l'Orient soumis à l'Angleterre, car alors nous pourrions nous attendre à la même oppression. Rien de plus vrai que ce proverbe italien : Faites-vous moutons, le loup vous mangera. Plein de foi dans l'approche de cet heureux changement en notre faveur, je crois qu'il est sage pour nous de demeurer tranquilles, en ne perdant pas de vue, toutefois, et nos droits et nos réclamations , en les faisant, au contraire, valoir par des résolutions, des pé-
titions, des remontrances, mais en souffrant patiemment le peu de cas que font aujourd'hui les Anglais de nos plaintes. Un temps viendra (et ce temps n'est pas loin) où on y fera plus d'attention.
J'ai l'honneur d'être, avec la plus grande estime,
A MISTRISS BEBORAH FRANKLIN.
Son jour de naissance.
Londres, 6 janvier 1773.
J'ai quelque tendresse pour ce 6 de janvier; c'est la date nominale de ma naissance bien que le changement de style ait reporté la date vraie au 17, et, si je suis encore en vie, j'aurai ce jour-là soixante-sept ans. Il me semble que c'était hier que vous et moi nous étions petit garçon et petite fille, tant les années fuient rapidement. Toutefois nous avons grande raison d'être reconnaissants, puisqu'une si forte part de notre vie s'est passée heureusement et qu'il nous reste encore assez de santé et de force pour nous rendre l'existence agréable.
J'ai reçu votre bonne lettre du 16 novembre. Les pommes ne sont pas encore débarquées, mais je vous en remercie. Le capitaine Alley a eu la bonté de m'en envoyer un baril d'excellentes que je mange en attendant. Je me réjouis de vous savoir tous bien portants; mais vous m'avez si bien habitué à avoir quelque jolie anecdote à propos de l'enfant, que je suis un peu désappointé en ne sachant de lui rien autre chose, sinon qu'il est parti pour Burlington. Dans votre prochaine lettre , je vous en prie , contez-moi ses petites histoires, comme vous faites ordinairement.
Tous nos amis sont sensibles à votre bon souvenir et vous envoient leurs compliments. Faites mes amitiés à tous
ceux qui demandent de mes nouvelles et gardez- en une bonne part pour nos enfants. Je suis toujours, ma chère Debby, votre mari affectionné. B. F.
A WILLIAM FRANKLIN
La Compagnie des Indes. — Gêne des manufactures.
Londres, 14 février 1773.
Cher fils ,
L'opposition attaque aujourd'hui le ministère au sujet de l'affaire de Saint- Vincent, qui est généralement désapprouvée ici ; quelques personnes pensent même que lord Hillsborough sera abandonné comme étant le promoteur de cette expédition. Si la motion réussit, peut-être l'orage sera-t-il dissipé. Le ministère est plus embarrassé avec les affaires des Indes. L'Amérique persistant toujours à ne pas vouloir du thé apporté d'ici, les intérêts de la Compagnie en souffrent beaucoup. Elle avait fait des importations considérables, dans l'espérance que notre coalition ne tiendrait pas, et aujourd'hui elle ne peut payer ni ses dettes ni ses dividendes. Ses actions ont baissé au point qu'elle perd environ trois millions, et le gouvernement perdra ses quatre cent mille livres sterling par an, tandis que le thé leur reste sur les bras. Les banqueroutes qui ont été causées par cette interruption d'affaires ont donné au crédit une secousse dont on n'avait pas eu d'exemple depuis l'année de la mer du Sud *. Les grands manufacturiers en ont ressenti un tel contre-coup qu'ils ont été obligés de congédier leurs ouvriers; des milliers de tisserands de Spitalfields et de Manchester meurent de faim ou vivent de cha-
1. Les actions de la mer du Sud sont, dans l'histoire anglaise, ce que la banque de Law est dans l'histoire de France. Ce fut le règne du papier, de l'agiotage, suivi d'une ruine universelle.
rite. Heureux effets de l'orgueil, de la susceptibilité et de la colère chez le gouvernement, qui ne devrait pas avoir de passion. Je suis, etc. B. F.
A THOMAS CUSHING
Discours du gouverneur Hutchinson à rassemblée de Massachusetts. — Entretien avec lord Dartmouth.
Londres, 6 mai 1773, Monsieur,
Je suis privé de vos nouvelles depuis le 28 novembre dernier. Je vous ai écrit les 2 décembre, 5 janvier, 9 mars, 3 avril; j'espère que toutes mes lettres vous sont parvenues.
J'ai fait imprimer ici, dès que je l'ai reçue, la réponse du conseil et de l'assemblée au discours du gouverneur Hutchinson. On a imprimé aussi la réponse d'Hutchinson, mais la réplique de l'assemblée ne nous est pas encore arrivée. Si le gouverneur s'est imaginé se rendre important, en recommençant cette dispute, il s'est grossièrement trompé; l'administration est mécontente de son zèle, parce qu'elle était dans l'intention de laisser tomber toute espèce de discussion, afin que les choses reprissent peu à peu leur ancien courant. Voilà maintenant les ministres dans l'embarras, car si l'on met sous les yeux du Parlement les dépêches du gouverneur qui contiennent la déclaration de la Cour générale, on craint que le Parlement ne prenne des mesures qui ne fassent qu'agrandir la brèche, chose peu politique dans un moment où le trouble de l'Europe fait craindre une guerre générale. D'un autre côté, si le ministère ne met pas ces pièces sous les yeux du Parlement, il donne un avantage à l'opposition qui, à la première occasion, l'accusera de négligence criminelle. Quelques-uns disent qu'Hutchinson est un sot, d'autres assurent que,
trompé par de faux rapports, il croyait que lord Hillsborough était encore au ministère.
Hier, j'ai eu une conversation avec lord Dartmouth : je crois à propos de vous en dire quelque chose. Je lui annonçai que je n'avais pas reçu de nouvelles de Boston et lui demandai si Sa Seigneurie en avait eues. <r Aucunes, depuis la réplique du gouverneur; mais dans quels embarras ne nous a-t-il pas tous plongés par son imprudence? Il a cru bien faire, mais quel parti prendre maintenant? Il est impossible que le Parlement laisse passer la déclaration dans laquelle l'assemblée générale affirme son indépendance. — Selon moi, répliquai-je, il serait plus sage et plus prudent de n'y pas faire attention. Ce ne sont là que des mots; les actes du Parlement sont encore en vigueur au Massachusetts; on se s'oppose pas de force à leur exécution. Tant qu'il en sera ainsi, le Parlement aura raison de faire la sourde oreille , de paraître ignorer jusqu'à l'existence de semblables déclarations. Des mesures violentes ne changeront pas l'opinion d'un peuple; la force ne mène à rien. — Je ne crois pas, reprit lord Dartmouth, qu'on songe à employer la force, mais peutêtre passera-t-on un acte qui impose quelques gênes au peuple du Massachusetts, jusqu'à ce qu'il révoque sa déclaration. Ne peut-il pas revenir là- dessus? Je voudrais qu'on le persuadât de réfléchir et qu'on ramenât à retirer de lui-même sa déclaration pour laisser les choses sur l'ancien pied, sans discuter les points douteux. Ne croyez-vous pas, continua Sa Seigneurie, que cela soit possible? — Non, Milord, répondis-je, cela est, je crois, impossible. Quand même l'assemblée désirerait que les choses en fussent aujourd'hui au point où elles étaient avant le discours du gouverneur, et que la dispute fût anéantie, cependant elle ne pourrait retirer ses réponses avant qu'il n'eût luimême retiré son discours; et comme pareil acte aurait fort mauvaise grâce de sa part, je ne crois pas qu'on le lui
permette. Quant à un acte du Parlement, qui gênerait les habitants du Massachusetts, il n'aurait probablement d'autre effet que de les faire aviser, comme naguère, aux moyens d'incommoder à son tour l'Angleterre jusqu'à la révocation de cet acte; on continuerait donc à se nuire et à se provoquer réciproquement, au lieu d'entretenir la bonne intelligence et l'harmonie si nécessaires au bonheur général. »
Lord Dartmouth dit que cela n'avait rien d'impossible, et que, quant à lui, il voyait bien que nos divisions affaiblissaient l'empire, « car, ajouta-t-il, quels que soient les sentiments de l'assemblée du Massachusetts, nous sommes encore un seul empire. » Mais il ne voyait pas comment on pourrait éviter ces divisions. La dispute avait reçu une telle publication qu'il était étonné que le Parlement n'eût pas déjà demandé communication des dépêches , et il croyait qu'il ne pouvait retarder beaucoup cette communication, quelque répugnance qu'il en eût, par crainte des conséquences. « Que feriez-vous, si vous étiez à ma place? eut la bonté de me dire Sa Seigneurie. Vous exposeriezvous à vous voir accuser un beau jour, en plein Parlement, pour avoir retenu des dépêches d'une aussi haute importance? — Je dis que Sa Seigneurie devait mieux savoir que moi ce qu'il lui convenait de faire dans sa position , mais que s'il m'était permis de donner mon mince avis au Parlement, je lui conseillerais, dans le cas où les dépêches lui seraient présentées, d'ordonner qu'on passât à l'ordre du jour1 et de n'en plus parler ; sijj'étais, ajoutai-je, aussi bien Anglais que je suis Américain, et désireux de voir s'établir l'autorité du Parlement, je proteste à Votre Seigneurie qu'il me serait impossible de ne pas voir que chaque pas que fera le Parlement, pour l'accroître
1. Littéralement qu'on les mît sur la table; c'est la formule anglaise qui répond à notre passer à Vordre du jour.
ne servira qu'à la diminuer, et qu'après avoir fait beaucoup de mal il finira par la perdre. Cette perte, après tout, ne serait peut-être pas en elle-même d'une grande conséquence , car , faute de renseignements suffisants et de connaissances nécessaires, le Parlement ne sera jamais en état de bien exercer son autorité ; ce n'est donc pas la peine de tant risquer pour la maintenir. j>
Je terminai en assurant Sa Seigneurie que je serais heureux de l'aider à apaiser nos différends. Lord Dartmouth me dit alors : « Le plus grand service que vous puissiez me rendre, serait d'obtenir, s'il était possible, que l'assemblée générale retirât ses réponses an discours du gouverneur. — Il n'y a pas, lui dis-je, la moindre probabilité que cela se fasse jamais, car le pays n'a en ce point qu'un même sentiment. Peut-être le gouverneur aura-t-il dit à Votre Seigneurie que ce sont là les opinions d'un parti et que la majorité a d'autres sentiments qui finiront par prévaloir. Mais, s'il ne s'abuse pas lui-même, il trompe Votre Seigneurie. En effet, malgré l'influence que lui donne sa charge, il ne s'est pas trouvé dans les deux chambres une seule voix qui s'opposât à l'envoi de ces réponses. — Je ne me rappelle pas, dit lord Dartmouth, que le gouverneur m'ait rien écrit de cette nature. Mais des personnes qui habitent l'Amérique, et qui prétendent la connaître, m'ont assuré que beaucoup de gens pensaient comme le gouverneur, sans oser faire connaître leurs opinions. — Je n'ai jamais entendu dire, répliquai-je, qu'on ait fait violence à qui que ce soit pour s'être rangé de l'avis du gouverneur. — Des violences, reprit Sa Seigneurie, non sans doute; mais il y a eu des injures et des insultes , et personne n'aime à se voir haï ou méprisé de ses voisins. »
Le gouverneur Bernard sortait de chez Sa Seigneurie au moment où j'entrais : je pensai qu'il pouvait être une de ces personnes bien instruites dont venait de me parler lord Dartmouth, et je dis : ce Les gens qui sont engagés dans
un parti ou qui ont conseillé certaines mesures, sont toujours disposés à grossir le chiffre de leurs approbateurs. » Sa Seigneurie répondit qu'il en pouvait être ainsi dans le cas présent, car quiconque a observé la conduite des partis sait que c'est là leur constante habitude , et il convint avec moi que si l'absence de tout vote contraire ne prouvait pas absolument l'unanimité d'opinion, elle prouvait au moins que cette opinion avait pour elle la grande majorité.
Ainsi finit notre conférence. Je veillerai à cette affaire jusqu'à la clôture du Parlement; je tâcherai de faire comprendre au peuple anglais les suites fâcheuses de ces querelles. Déjà les tisserands de Spital fields en paraissent convaincus dans la pétition qu'ils adressent au roi ; je vous l'envoie sous ce pli. J'ai déjà le plaisir d'apprendre que le sermon de mon ami l'évêque de Saint-Asaph est universellement approuvé et applaudi *, ce qui n'est pas un mauvais symptôme.
J'ai l'honneur d'être, etc. JB. F.
A THOMAS CUSHING
Impôt sur le thé.
Londres, 4 juin 1773.
Monsieur,
Je vous ai envoyé par le paquebot l'original de la réponse de Sa Majesté à nos pétitions et remontrances. Maintenant, je vous en envoie une copie exacte, que je voulais accompagner de quelques observations et de mon senti-
1. L'évêque de Saint-Asaph avait fait un discours des plus chaleureux contre la conduite du gouvernement anglais et en faveur de l'Amérique. Sir John Pringle appelait ce discours : un compliment à l'adresse de Franklin. C'était au moins un écho de ses idées.
ment sur l'état général de nos affaires en ce pays, et sur la conduite que nous imposent les circonstances; mais, en commençant à écrire, je m'aperçois que la matière est trop féconde, et, réflexion faite, je trouve que le sujet est trop important pour le traiter dans une lettre écrite à la hâte. On me dit que les vaisseaux partent demain, je remets donc mes observations à un autre moment.
Au commencement de la session, on croyait que l'impôt sur le thé, en Amérique, serait aboli ; mais maintenant nos hommes d'État ont inventé de réduire le droit en Angleterre, de manière que le thé se vende en Amérique à meilleur marché que les étrangers ne peuvent nous le fournir, ils ne cherchent dans le maintien de la taxe que la consécration du droit que le Parlement prétend sur nous. On ne croit pas ici qu'un peuple puisse agir par d'autres principes que l'intérêt et 1' on imagine que la réduction de trois pences par livre de thé (on n'en consomme pas dix livres par tête) suffira pour étouffer tout patriotisme dans le cœur des Américains.
Je me propose de vous écrire bientôt et en grand détail. Quant aux lettres que je vous ai communiquées *, je n'ai point la permission d'en prendre copie ni de les publier, mais vous en pouvez garder les originaux tant que vous le jugerez convenable.
J'ai l'honneur, etc. B. F.
1. Ce sont les lettres du gouverneur Hutciiinson^ dont il sera question dans le chapitre suivant.
A THOMAS CUSHING
Différend avec le gouverneur Hutchinson. — Première idée d'un congrès américain. — Justification de Franklin, accusé de négliger les intérêts du Massachusetts.
Londres, 7 juillet 1773.
Monsieur,
Je vous remercie des brochures que vous m'avez envoyées sur les contestations entre le gouverneur et les deux chambres. Je les ai distribuées là où je crois qu'elles peuvent servir. Le gouverneur tire peut-être de sa cause tout ce qu'on en peut tirer ; mais par malheur il défend le mauvais côté, et il en est réduit aux faux-fuyants, aux sophismes, aux artifices de toute espèce, pour donner quelque couleur à ses raisonnements. Le conseil et l'assemblée ont l'avantage de la franchise, de la justesse et de la solidité. C'est en vain que le gouverneur invoque des actes du Parlement, qui ont lié les colonies, et notre consentement tacite à ces mêmes actes. J'aimerais autant qu'un tuteur, qui a trompé, pillé, dépouillé un pupille sans défense, vint, après que le pupille a découvert la fraude, citer ses tromperies comme des précédents et des autorités pour continuer ses spoliations. Depuis un temps immémorial il y a des précédents de vol dans les bruyères de Hounslow, cela n'empêche pas que le brigand qui y a volé hier ne mérite d'être pendu.
Je vois avec plaisir les résolutions de la chambre des représentants de Virginie *. Il y a de braves cœurs en ce pays. J'espère que toutes les colonies s'empresseront d'accepter cette proposition. Rien de plus naturel que votre
1. Le 13 mars 1773, l'assemblée de Virginie vota rétablissement d'un Comité de Correspondance et engagea les autres colonies à en faire autant.
idée que, si l'oppression continue, un congrès sortira de ces comités de correspondance. Rien n'alarmerait davantage nos ministres, mais si les colonies s'entendent pour for* mer un congrès, je ne vois pas qui les en empêchera.
Je prends note de vos avertissements sur les lettres publiques et particulières ; je ne manquerai pas de m'y conformer. Il me semble toutefois que la correspondance entière devrait être entre les mains du président, afin qu'il en communiquât à la chambre les extraits qu'il jugerait convenables. Rien de plus embarrassant pour un agent que de donner par écrit le détail de ses négociations avec les ministres, lorsqu'il sait que ses dépêches seront lues en pleine assemblée, et que le gouverneur peut y avoir des espions qui en emportent des extraits, ou peut-être en prennent des copies, qui reviennent ici par des lettres particulières. Je ne parle pas des dépêches qui se trouvent imprimées dans les discours des orateurs.
Comment écrire avec liberté dans de pareilles circonstances, à moins qu'on ne veuille hasarder sa position et se mettre hors d'état de rendre plus longtemps service à son pays. Ce n'est pas pour moi que je parle en ce moment, puisque je me vois à la veille de renoncer à tout caractère public, mais c'est afin que vous y fassiez attention, en nommant vos futurs agents.
Puisque nous parlons d'agents, je vous dirai combien je suis affecté d'avoir encouru de la part de la chambre, un reproche aussi sévère que celui de négliger ses intérêts. Le respect seul m'a empêché d'y répondre dans ma dépêche officielle ; il n'est pas décent de discuter les admonestations d'un père. Mais avec vous et en particulier, permettez-moi de m' expliquer sur ces deux griefs. On me reproche de n'avoir pas donné un avis assez prompt, d'abord de l'article de loi qui concerne les chantiers maritimes, et ensuite des appointements accordés au gouverneur et aux juges. Le premier de ces reproches a seul quelque
apparence. Je n'ai pas su, et peut-être j'aurais dû savoir qu'il était question de cet article ; mais ce n'est pas chose aisée. Pendant toute la session du parlement, les étrangers n'y ont pas été admis, et Ton y a passé peut-être deux cents actes. Il n'est pas si facile qu'on le pense de connaître tous les articles de chaque loi, et de s'opposer à ceux qui peuvent compromettre les intérêts des colonies, d'autant que très-souvent, quand on craint d'éveiller l'opposition, on glisse certains articles de contrebande, dans un bill , dont le titre n'éveille point le soupçon. Mais, quand même j'aurais eu connaissance de l'article, comment en aurais-je empêché le vote dans la disposition actuelle du gouvernement à l'endroit de l'Amérique ? Je ne vois pas non plus qu'il vous eût servi beaucoup d'en être instruits plus tôt.
Quant aux traitements du gouverneur et des juges, je n'aurais pas pensé d'en écrire à la chambre, alors même que le ministre m'en eût parlé. En effet, la première lettre du comité annonce que la chambre a été déjà informée, avec certitude, que l'administration « est décidée a accorder des traitements considérables à TAttorney général, aux juges et au gouverneur de la province. » Ainsi ce n'est pas moi qui aurais donné le premier signal des maux dont on était menacé. J'ai écrit cependant : a II n'y a pas de doute qu'on ait l'intention de rendre le gouverneur et quelques autres officiers indépendants du peuple, pour leur traitement, et on persistera dans ce dessein, si le revenu d'Amérique se trouve suffisant pour y pourvoir. »
Quelque pénible que soit pour moi cette censure, elle ne me surprend pas; je m'y attendais de longue main. Placé entre les amis d'un ancien agent, mon prédécesseur, qui se plaint d'une destitution injuste, et ceux d'un jeune homme impatient de ma succession *, ma situation est loin