‹ Correspondance (volume 5)Chapitre 28 sur 86 · A LA MÊME · texte numérisé non relu

A LA MÊME

Portsmouth^ 11 août 1762.

Ma chère Polly,

Voici le meilleur papier que j'aie pu trouver dans cette misérable auberge, mais il portera ce qui lui est confié aussi bien que le plus beau vélin. Il dira à ma Polly combien son ami est affligé en pensant que, peut-être, il se reverra jamais celle pdur qui il a une aflFection si sincère • jointe "à une si parfaite estime, celle qu'un jour il s'est flatté de pouvoir appeler sa fille, doux espoir qui n'est plus permis'. Ce papier vous dira-t-il combien votre ami est affligé? Non, il ne le peut pas.

Adieu, mon enfant bien aimé. Je veux vous appeler ainsi. Pourquoi ne le ferais-je pas puisque je vous aime avec toute la tendresse d'un père ? Adieu. Puisse le Dieu de toute bonté verser sur vous ses plus chères bénédictions, et vous rendre infiniment plus heureuse que cet événement ne pouvait le faire. Et partout oti je serai, ma chère Polly, croyez-moi avec une inaltérable affection, votre sincère ami, B. F.

1. Franklin aurait voulu marier son fils William avec miss Stevenson; mais ce projet ne réussit pas. Le 2 septembre 1762, William Franklin, nommé gouyemeur de New-Jersey par la faveur de lord Bute^ épousa miss Elisabeth Downes. Parton, Vie de Franklin, p. 431.

A LORD KÂMES.

Portsmouth; 17 août 1762.

Mon cher lord,

Je n'attends plus qu-un vent qui me porte en Amérique; mais je ne puis quitter sans un extrême regret, cette lie heureuse, et les amis que j'y ai, encore bien que j'aille Ters un pays et un peuple que j'aime. Je m'en vais du vieux monde dans le nouveau, et j'imagine que je ressens ce qu'éprouvent ceux qui quittent ce monde pour l'autre : chagrin au départ, crainte du passage, espoir en l'avenir. Toutes ces différentes émotions affectent l'âme en môme temps : elles m'ont excessivement attendri, «yLes mourants ont l'habitude de demander pardon aux survivants, s'ils les ont jamais offensés. Pourrez-vous, * {^'lord, me pardonner mon long silence, et le retard que |j j'ai mis à vous remercier de l'honneur que vous m'avez fait en m'envoyant votre excellent livre? Pouvez-vous être indulgent pour un défaut que vous n'avez jamais connu chez vous, je veux dire la mauvaise habitude de remettre de jour en jour, ce que chaque jour on se promet de faire le lendemain. C'est une habitude qui nous gagne avec les années, notre seule excuse est de ne pas savoir comment nous en corriger, t Si vous êtes disposé à me pardonner, vous considérerez combien l'esprit est pris et distrait par les mille petites affaires qu'il faut régler, avant d'entreprendre un si long voyage, après un si long séjour, et combien dans une pareille situation l'esprit est incapable d'une lecture sérieuse et attentive. C'est ainsi que je voulais lire les Éléments de critique avant de vous écrire; je ne puis maintenant que confesser ma faute et essayer de la réparer. En emballant mes livres j'ai gardé les vôtres pour les lire durant le passage. J'espère donc que je pourrai vous en

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écrire aussitôt après mon arrivée. Aujourd'hui je ne puis que vous remercier, et vous dire que ce que j'en ai lu m'a tout à fait charmé et instruit, que je suis convaincu de la vérité de votre thèse, quoiqu'elle soit nouvelle pour moi, à savoir que le bon goût dans les arts contribue aux progrès de la morale, et qu'enfin j'ai la joie d'entendre recommander le livre par tous ceux qui l'ont lu.

Et maintenant, mon cher Monsieur, acceptez mes sincères remerclments pour la bonté que vous m'avez montrée, et recevez mes meilleurs vœux pour votre bonheur et celui des vôtres. Partout où je serai, j'estimerai, comme un des bonheurs de ma vie , l'amitié dont vous m'honorez ; j'essayerai de la cultiver par une correspondance plus ponctuelle, et j'espère avoir souvent des nouvelles de votre santé et de votre prospérité.

Adieu, mon cher ami, et croyez-moi toujours avec

vive affection, votre B. F»

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