A MIS9 MARY STEVENSON
Philadelphie^ 25 mars 1763.
Ma chère PoUy,
J'ai sous les yeux votre bonne lettre du 11 novembre dernier. Gomme vous le supposez, elle m'a trouvé heureux d'être avec mes amis et au milieu de ma famille, mais elle m'a rendu plus heureux en me montrant que les chers amis que j'ai laissés en Angleterre ne m'ont pas encore oublié. Et, de fait, pourquoi craindrais-]e qu'ils m'oublient quand je sens si fortement que je m'en souviendrai toujours.
Rappelez-moi au souvenir de mon bon docteur Hawkesworth et de sa femme. Vous me dites que vous avez eu le plaisir de passer trois jours avec eux chez madame Stanley. C'est une douce société ; moi aussi j'ai partaj^é naguère ce môme plaisir, et je ressens ce que vous avez ressenti. Rappelez-moi à M. et à Mme Stanley, et à miss Arlond.
De toutes les choses enviables que possède l'AngleterrOi ce que je lai envie le plus, c'est son peuple. D'oti vient que cette petite Ue, qui, en comparaison de l'Amérique, n^st qu'une pierre dans un ruisseau, juste assez au-dessus de l'eau pour qu'on ne se mouille pas les pieds, d'où vient, dis-je, que cette petite lie possède, presqu'en chaque village, plus d'hommes intelligents, vertneux, distingués qu'on en rassemblerait chez nous, à Courir cent lieues de nos vastes forêts? Mais on dit que le% «Cte «im^Ti\^ max-
cher à POaest. Vous nous avez efficacement défendus daniEt cette glorieuse guerre, et avec le temps vous nous amélio-* rerez. Quand nous en aurons fini avec les nécessités de la vie, nous songerons à ce qui Tembellit. Déjà quelques-uns de nos jeunes talents commencent à bégayer en peinture^ en poésie, en musique. Nous avons en ce moment un jeune peintre qui étudie à Rome. Je Vous envoie quelques échan* tillons de notre poésie ; si le goût délicat du docteur Hav^kesworth ne peut les approuver, son bon cœur les excusera. La pièce manuscrite est d'un de mes jeunes amis, et elle a été faite à Toccasion de la mort d'un de ses amis. Je vous l'envoie parce que Fauteur est un grand admirateur des compositions musicales de M. Stanley*, et qu'il a adopté ses vers à un air du sixième concerto, air dont le mouvement doux et solennel le transporte. Il a essayé de composer un récitatifs mais il n'est pas capable d'écrire Facoompagnement, et voudrait qu'on lui rendit ce service. Si M. Stanley avait cette bonté, mon jeune ami regarderait cela comme le plus grand honneur» et en serait fort heureux. Vous direz qu'un récitatif n'est qu'un pauvre échantillon de notre musique. C'est le meilleur et le seul que je possède quant à présent; plus tard vous verrez peut-être quelque chose de mieux.
J'espère que les affaires de M. Ralph se sont améliorées, depuis que vous m'avez écrit. Je sais qu'à mon départ, il espérait qu'une main secoutable viendrait à lui. Il a du mérite, il semble qu'il ne devrait pas être ei mal* heureux.
Je ne m'étonne pas de la conduite du docteur S. envers moi, car il y a longtemps que je le connais à fond. J'ai fait de cet homme mon ennemi, en étant trop bon pour
1. Stanley, qui eut une certaine vogue en Angleterre, était un musicien et compositeur qui était devenu aveugle i l'âge de deux ans.
lui. C'est le plus honnête moyen- d'acquérir un ennemi, et puisqu'il est bon d'en avoir au moins un qui, par sa promptitude à nous injurier en toute occasion, nous tienne en éveil sur notre propre conduite, je garderai le docteur pour cet emploi, et je suivrai Tavis que me don« nait votre bonne mère de ne plus jamais le recevoir, comme un ami. Votre mère admirait un jour Fesprit de bienveillance que respiraient les sermons de cet homme. Ile verra maintenant la justesse des vers que votre poète lauréat Whitehead adressait à ses confrères et que je lui adresse aujourd'hui.
« Plus d'un gnome hargneux, envieux, calomniateur, est dans ses écrits la bienveillance en personne. Son cœur bat pour toute l'humanité, qu41 ne connaît pas ; il injurie seulement ceux prè3 desquels il vit. Lisez-moi donc l'homme lui-même: La vérité guide-t-elle ses actions? Bst-il exempt de pétulance^ exempt à'' orgueil? Son cœur est-il fidèle aux devoirs de société? Est-ce un fils, un père, un mari, un frère, un ami? Ceux qui le con^ naissent j Vaiment'il§? S'il en est ainsi, vous avez ma permission, vous pouvez Taimer aussi. »
Rien ne peut me faire plus de plaisir que de voir vos progrès philosophiques, quand vous aurez le temps de me les faire connaître. Sur ce sujet je vous dois une longue lettre, et je m'acquitterai. Je suis contrarié que M. James ait autant tardé avec Varmonica * de M. Madison. J'ai été malheureux dans le choix des deux personnes à qui j'ai
1. Franklin avait vu à Londres un instrument composé de morceaux de verre, sur lequel on pouvait jouer des airs en passant un doigt mouillé sur les bords. La douceur des sons Pavait séduit; Franklin perfectionna Tinvention en plaçant sur une tige de fer des hémisphères de verre qui allaient en diminuant progressivement et donnaient ainsi les sons de la gamme. Une roue faisait tourner la tige et les verres, que le musicien tou-
permis de faire ces iDstroments. Le premier était un rêveur et ne pouvait rien faire de bien, parce qu'il avait toujours en tête quelque nouveau et inutile perfectionnement. Quant au second, je crois qu'il ne fait absolument rien. Je lui en ai commandé d'ici un certain nombre; mais il faut que je m'arrête.
Adieu, ma chère Polly, etc. B. F.
P. S. — Mes amitiés à mistriss Tickell et à mistnss Kooke, et à Pitty quand vous lui écrirez. Mistriss Franklin et Sally désirent que je les rappelle affectueusement à votre souvenir. Je vois que la poésie imprimée que je comptais enfermer dans cette lettre forme un trop gros volume ; je vous l'enverrai par un vaisseau qui partira d'ici prochainement.
Après une si longue absence, Franklin avait à s'occuper de ses affaires. En outre, il lui fallait reprendre
cbait au passage avec un doigt mouillé. Franklin appela ce nouvel instrument Varmonica en rhonneur du langage musical des Italiens^ comme il l'explique à Beccaria.
L'armonica eut un moment de vogue. Une miss Davies le promena dans toute l'Europe, et eut l'honneur d'en jouer en présence de la cour de Vienne, lors du mariage du duc de Parme et de Tarchiduchesse d'Autriche. A cette occasion Métastase composa une cantate qui fut mise en musique par Hasse, surnommé le Saxon, chantée par une des sœurs ûavies dite VInglesina ou V Anglaise j et accompagnée par Tautre sœur, sonatrice del nuovo instrumento di musicaj chiamato Harmonica, inventatodal ce-
LBBRE DOTTORB FRANKUN.
Ardir germana; aHuoi sonori adatta
Volubili cristalli L'esperta mano ; e ne risveglia il rare Concento seduttor. Col canto anch'io
Tentero d'imitarne
L'amoroso ténor.
66 GORRESPONDÂNGfi
ses fonctions de maître^général des postes, un des grands intérêts de sa vie. Dans Tannée 1763, il passa cinq mois à inspecter les bureanz de poste dans les colonies du Nord. Ce fat un voyage de près de seize cents milles. Sa fille l'accompagnait. Us étaient tous deux dans une voiture légère que Franklin conduisait lui-même. Un cheval de selle faisait partie de l'équipage ; il ëtait destiné à Sally, qui fit ainsi presque toute la route de Rhode-Island à Philadelphie. A Boston, à Bhode*>Island) à New-Tork, Franklin trouva de vieux amis et nn accueil cordial. A New* York, le général Amherst, commandant en chef des forces britanniques, le reçut avec une politesse dont Franklin fut vivement touché.
Il était obligé de voyager lentement ; il avait été pris de vives douleurs dans la poitrine, et il fit deux chutes, d^LmsTiiûe desquelles il eut l'épaule démise*. Mm m maladies ni accident n'affaiblirent sa vivacité et sa gaieti.
Revenu à Philadelphie, il écrit à Jeanne Mecom, sa 8œur> h 6 novembre 1763 :
« Je suis à peu près débarrassé de mes souffrances , aussi ai-je enfin cessé les bsùns froids. Il me reste un peu de faiblesse dans l'épaule, mais je suis beaucoup plus fort qu^à mon départ de Boston, et je vais de mieux en mieux. Je suis fort heureux de me trouver k la maison; on me permet de savoir quand j'ai assez mangé , ou assez bu , quand j'ai assez chaud, si je suis assis à mon aise, etc. , et personne ne prétend savoir mieux que moi ce que je sens. N'imaginez pas que j'en sois moins sensible à toutes les
J, Jared Sparks, T. I, p. %U*
bontés qne j'ai reçues de mes amis dans la nouvelle Angleterre, j'en suis fort reconnaissant, et j'en garderai toujours la mémoire. »
Au mois de décembre eut lien un événement terrible connu dans les annales de la Pensylvanie sous le nom de massacres du comté de Lancastre. Au manoir de Gonastogo vivaient une vingtaine d'Indiens, hommes, femmes et enfants ; ce reste d'une ancienne tribu avait pour chef un vieil Indien qui, soixante ans plus tôt, avait assisté au second traité fait avec William Penn, ce traité, où Ton se promettait de part et d'autre une amitié qui devait durer < aussi longtemps que le soleil luira et que les eaux couleront dans leur lit. » Ces pauvres gens ne pouvaient inquiéter personne; mais il u'en était pas de même des Indiens des frontières, ennemis constants des colons. Dans un moment de fureur, les planteurs des frontières voulurent en fiiiir avec les Indiens, et ils commencèrent par attaquer des innocents. Une cinquantaine de colons à cheval entourèrent le manoir de Gonestogo pour en égorger les habitants. Le hasard voulut qu'il n'y eut que six Indiens au logis ; ils furent massacrés de sang-froid. Le vieux Sachem fut tué dans son lit. Quatorze sauvages prévenus à temps, se réfugièrent dans la ville de Lancastre, on les enferma dans la prison comme lieu de sûreté , mais rien na les protégea contre leurs ennemis. La prison fut forcée et les Indiens tués en pré* sence des magistrats et du peuple, sans que personne osât défendra rhumanité et les lois outragées.
Outré de cette lâcheté, Franklin publia un pamphlet intitulé : Récil des derniers massacre!-' ^ns (e cofuvAÀ d.%
Lcmcastre. Il appela tous les habitants de la province à punir ce crime abominable.
c Levons-nous, y disait-il, rachetons Phonneur de notre province exposée au mépris de nos voisins. Que tous les hommes de bien s'unissent cordialement pour soutenir les lois, pour fortifier les mains du gouvernement. Que justice soit faite, que le méchant soit puni, et l'innocent protégé! Autrement, que notre peuple ne s^attende plus aux bénédictions du ciel. Il n'y aura plus désormais de sécurité pour nos personnes et pour nos biens; Panarchie et la confusion l'emporteront; la violence seule régnera au mépris des lois. »
On n'est pas habitué à voir Franklin tenir un langage aussi véhément; mais quand le cœur est révolté, il n'y a plus de place pour les finesses de l'esprit. L'honnête homme indigné ne se possédait plus.
Chose triste à dire, ce fat Témeute et le crime qui eurent raison. Dans toute la province, on menaça les sauvages, et une petite colonie d'Indiens convertis par les Moraves s*étant réfugiés au nombre de cent quarante près de Philadelphie, une bande d'insurgés marcha contre la ville pour égorger ces prétendus ennemis.
Franklin, toujours prêt à tous les rôles, reprit son ancien métier de soldat. Il n'y avait pas de milice régulière ; Franklin forma une association militaire, on enrôla un millier de citoyens en neuf compagnies, et on résolut de recevoir l'émeute à coups de fusil.
Les insurgés s'arrêtèrent à Germantown, à six milles
de Philadelphie. £n apprenant l'accueil qu'on leur
préparait^ ils jugèrent prudent de ne pas aller plus
loin. Néanmoins, leur nombre était assez grand pour qu'on jugeât à propos de ne pas entamer une guerre civile ; le gouverneur et le conseil chargèrent Franklin et trois autres personnes d'aller au devant des insurgés et de leur faire entendre raison. Franklin accepta cette mission délicate^ et il y réussite Sa popularité pouvait en souffrir, mais il était de ces hommes qui ne transigent jamais avec la justice, et qui méprisent cette popularité mensongère qu'on n'obtient un moment qu'an servant les passions de la foule.
Il est peu d'hommes qui aient su aussi bien que Franklin, et en toute circonstance, ce qu'il devait et ce qu'il voulait faire. Aussi en est-il peu qui, en toutes choses, se soient exprimés avec la même fermeté. On peut juger de sa décision par la lettre suivante écrite à George Whitefield :
A GEORGE WHITEFIELD.
Confiance dans la divine Bonté,
Philadelphie, 19 juin 1764.
Cher ami,
J^aireQu vos lettres du 21 dernier et du 3 courant, et j'ai aussitôt envoyé l'incluse à son adresse.
Les vœux répétés que vous m'adressez pour mon bon« heur éternel aussi bien que temporel sont fort obligeants; je ne puis que vous remercier, et vous offrir mes vœux en retour. Quant à moi je n'ai aucun doute que j'aurai de ces deux bonheurs la part qui me convient. L'Être qui nn'a doihié l'existence , qui depuis près de soixante ans a