M. Grenville
L'Amérique se considère comme une partie du grand tout.
148) D. Quelle est la forme constitutionnelle pour faire aux colonies une demande de subsides?
R. Une lettre du secrétaire d'État.
U9) D. Est-ce là tout ce que vous voulez dire? une lettre du secrétaire d'État?
R. Je veux parler du mode ordinaire de réquisition. C'est une circulaire du secrétaire d'État écrite par ordre de Sa Majesté, exposant les motifs de la demande, et recommandant aux colonies d'accorder des subsides tels qu'il convient à leur loyauté et à leurs moyens.
150) D. Le secrétaire d'État a-t-il jamais fait des demandes d'argent pour la couronne ?
R. Les réquisitions ont eu pour objet de lever, vêtir, payer des soldats, ce qui ne peut se faire sans argent.
151) D. Accorderait-on de Targent, purement et simplement, si on le demandait?
R. Dans mon opinion , on accorderait de l'argent aussi bien que des hommes, si l'on avait de l'argent ou qu'on pût s'en procurer.
152) D. Si le Parlement révoquait l'acte du timbre, l'assemblée de Pensylvanie annulerait- elle ses résolutions?
R. Je ne crois pas.
153) D. Avant qu'on ne parlât de l'acte du timbre, les colons souhaitaient-ils d'être représentés dans le Parlement?
R. Non.
154) D. Ne savez-vous pas qu'il y a dans la charte de Pensylvanie une réserve, expresse du droit qu'a le Parlemont d'y imposer des taxes?
R. Je sais qu'il y a dans la charte une clause par laquelle le roi accorde qu'on ne lèvera aucune taxe sur les habitants, sinon du consentement de l'assemblée, ou par acte du Parlement.
155) D. Gomment donc rassemblée de Pensylvanie peutelle prétendre, qu'en mettant sur la colonie l'impôt du timbre, on a violé ses droits?
R. Voici comment elle Tentend. Par la môme charte et par d'autres actes, les colons ont droit à tous les privilèges et libertés des Anglais. Ils trouvent dans la grande charte, et dans la Pétition et la Déclaration des droits, qu'un des privilèges des sujets anglais est de ne pouvoir être taxés sans leur commun consentement. Depuis le premier établissement de la province ils ont donc compté que le Parlement ne voudrait ni ne pourrait jamais, à la faveur de cette clause de leur charte, s'attribuer le droit de les taxer, aussi longtemps du moins qu'il n'aurait lui-même pris qualité pour exercer ce droit, en admettant des représentants du peuple qu'on prétend taxer, et qui doit participer à ce consentement commun.
156) D. Y a-t-il quelque mot dans la charte qui justifie cette interprétation?
R. Les droits communs des Anglais, tels qu'ils sont déclarés dans la grande charte, et la Pétition des droits, la justifient.
157) D. La distinction entre les taxes intérieures et extérieures est-elle formellement exprimée dans la charte?
R. Non; je ne crois pas.
158) D. En ce cas, et à l'aide de la même interprétation, les colons ne pourraient-ils pas contester au Parlement le droit de mettre des impôts extérieurs?
R. On ne l'a jamais fait. Beaucoup d'arguments ont été mis récemment en avant pour démontrer qu'il n'y a pas de différence, et que si vous n'avez aucun droit pour imposer les colonies à l'intérieur, vous n'en avez aucun, non plus, ppur les frapper d'impôts extérieurs, ni pour faire aucu e autre loi qui les oblige. A présent les Américains n'eu croient rien, mais avec le temps, ils pourront bien se lais ser convaincre par ces arguments.
189) D. Les résolutions de la Pensylvanie ne disentelles pas : aucune taxe. -
R. Si elles le disent, elles ne veulent parler que des taxes intérieures; les mômes mots n'ont pas toujours la même signification ici et aux colonies. Par taxes on y entend les taxes intérieures; par droits, les droits de douane. Telles sont les idées qu'on attache à ces termes.
160) D. N'avez-vous pas vu les résolutions de l'Assemblée de Massachusetts?
R. Je les ai vues.
161) D. Ne disent-elles pas que le Parlement ne peut établir en Amérique de taxes , ni extérieures , ni intérieures?
R. Je n'en ai pas connaissance; je ne le crois pas.
162) D. Si cette colonie disait qu'on ne peut mettre ni taxes ni impositions, n'entendrait-elle pas que le Parlement n'a le droit de mettre d'impôt d'aucune espèce?
R. Je suppose que par le mot impositions^ elle n'entendrait pas les droits mis à l'importation, comme règlements de commerce,
163) D. Que veulent dire les colonies par ce mot impositions qu'elles distinguent des taxes?
R. Elles veulent dire beaucoup de choses, telles que les réquisitions d'hommes ou de voitures, les logements de troupes chez, les particuliers et autres choses semblables ; ce sont de lourdes impositions, sans être des taxes proprement dites.
164) D. Le droit de poste, n'est-ce pas une taxe intérieure mise par acte du Parlement?
R. J'ai déjà répondu à cela.
1 65) D. Toutes les parties des colonies sont-elles également en état de payer les taxes?
R. Non certainement. Les frontières qui ont été ravagées par l'ennemi sont fort appauvries. Aussi, en pareil cas, nos lois fiscales les favorisent-elles.
166) D. Â la distance où bous sommes pourrions-nous être juges compétents de la nécessité de ces faveurs?
R. Le Parlement Ta supposé, en réclamant le droit de faire des lois financières pour FÂmérique. Je ne crois pas la chose possible.
167) D. La révocation de l'acte du timbre arrêterait-elle vos manufactures? Ceux qui ont commcQcé à fabriquer cesseraient-ils?
R. Oui, je le croîs; surtout si en môme temps le commerce est réouvert de manière à ce que les remises paissent se faire avec facilité. Plusieurs exemples rendent probable cette opinion. Dans Pavant -dernière guerre, le tabac ayant baissé, et ne fournissant que de faibles remises, la population de la Virginie se mit à fabriquer dans Pintérieur des familles. Ensuite, lorsque le tabac fut remonté à meilleur prix, on en revint à se servir des fabrications anglaises. Pareillement les moulins à foulons étaient très-négligés en Pensylvanie pendant la dernière guerre, parce quMl y avait alors abondance de billets, et que des remises pouvaient aisément être faites sur la Grande- Bretagne pour le payement des draps anglais et d'autres marchandises.
168) D. Si Pacte du timbre était révoqué, cela engagerait-il les assemblées d'Amérique à reconnaître le droit que le Parlement a de les taxer? Effaceraient-elles leurs résolutions?
. R. Non, jamais.
169) D. N*y a-t-il pas moyen de les obliger à effacer ces résolutions?
R. Aucun que je connaisse. Elles ne le feront jamais, à moins d'y être contraintes par la force des armes.
170) D. Y a-t-il un pouvoir sur la terre capable de les forcer à effacer les résolutions?
R. Aucune puissance, si grande fût-elle, ne saurait forcer des hommes ^ changer leurs opinions.
171) D. Considère-t-on la poste comme une taxe ou comme un règlement?
R. Non comme une taxe, mais comme un règlement et un service ; toutes les assemblées Pont encouragée et soutenue à son origine par des secours dVgent qu'elles ne lui auraient pas accordés si elles Tavaient considérée autrement, et le peuple a toujours payé les frais de port.
172) D. Quand avez-vous reçu les instructions dont vous avez parlé?
R. Je les ai apportées avec moi, lorsque je suis venu en Angleterre, il y a environ quinze mois.
173) D. Quand avez-vous communiqué ces instructions au ministre?
R. Aussitôt après mon arrivée, lorsque l'on délibérait sur le timbre à imposer à TAmériquet et avant que le bill ne fût porté au Parlement.
174) D. Quel est le plus grand intérêt de la Grande- Bretagne? Est-ce d'employer les bras de la Virginie à la culture du tabac, ou à des manufactures?
R. A la culture du tabac, assurément.
175) D. A quoi les Américains mettaient-ils leur vanité? R. A se servir des modes et des fabrications anglaises.
176) D. A quoi mettent-ils leur vanité maintenant?
R. A user leurs vieux habits, jusqu'à ce qu'ils sachent eux-mêmes s'en faire de neu&.
(Il se retire,)
Pendant cet examen qui, suivant un mot spirituel de Burke, ressemblait à l'interrogatoire d'un maître fait par ses écoliers, Franklin se montra si rude jouteur, qu'il désarçonna tous ses adversaires. Aussi fut-il dénoncé le lendemain dans un violent discours fait par un tory à propos de l'enquête : « Nous avons éprouvé l'ingratitude de l'Autriche, dit roratûuX) ^\i Cifti^'û&ss^*
nous avons aidé le Portugal; nous avons éprouvé Tingratitude du Portugal, et cependant nous avons aidé l'Amérique. Mais qu'est-ce que l'ingratitude de TAutriche ? qu'est-ce que l'ingratitude du Portugal, comparées à celle de l'Amérique? Nous avons combattu, nous avons versé notre sang, nous nous sommes ruinés pour agrandir les Américains, et maintenant ils viennent nous dire, à notre nez et à la barre même de cette chambre, qu'ils ne sont pas nos obligés^ ? » Cette éloquence venait trop tôt ; on était encore sous le charme des paroles de Franklin ; quelques mois plus tard, on y eût applaudi. Quand on parle, non pas à la raison, mais à la passioif , la première condition, pour réussir, c'est de parler à des gens qui aient perdu le goût de la vérité et de la justice. Sous le ministère Rockingham, on n'en était pas là.
Après des débats orageux, le Parlement, éclairé par les réponses de Franklin, révoqua l'acte du timbre; mais en cédant au fond, on voulut avoir raison par la forme. Ces subterfuges de la vanité ne sont pas rares dans les assemblées législatives et ont rarement d'heureux résultats. Le Parlement passa ce qu'on appela un acte déclaratoire par lequel il affirmait que le Parlement avait le droit d'obliger les colonies en tous les cas possibles, A prendre au sérieux cette déclaration, la propriété, la liberté, la vie de tout Américain eût été à la merci du Parlement ; tout au moins y avait-il là un danger pour l'avenir. Mais en Amérique, et dans le premier moment, on ne vit qu'une chose, c'est que le droit de timbre éîait révoqué, et que le Parlement
/, Parton, I, 477.
avait cédé. La joie fut universelle. Au milieu des fêtes, on ne pouvait oublier celui qui avait défendu avec tant de calme et de fermeté les libertés américaines : aussi le nom de Franklin fut-il célébré par plus d'un toast, surtout à Philadelphie.
Une fois cette dispute calmée, Franklin profita du loisir que lui laissaient les affaires, et fit un voyage en Allemagne et plus tard une promenade en France. Revenons maintenant un peu en arrière, et rendons la parole à Franklin :
A HUGH ROBEHTS.
. Adversaires politiques. — La vieille Junte,
Londres, 7 juillet 17C5.
Cher ami,
J'ai ueçu de la main de notre bon ami M. Neave, votre aimable lettre du 20 mai; elle m'a fait grand plaisir. Ces témoignages d'une amitié solide, ancienne, ne nous vinssent-ils que d'un seul homme honnête et sensible, qui nous a longtemps connu, nous donnent une satisfaction qui l'emporte de beaucoup sur les cris et les injures d'un millier de drôles ou de sots. Tant que je garde la part que j'ai eue si longtemps dans l'estime de mes vieux amis, ce peuple moitié oiseau et moitié bête dont vous me parlez, pourra donner des coups de bec , grogner et aboyer après moi tant qu'il lui plaira. Il n'y a qu'un danger, c'est que sa désapprobation iie me donne trop de vanité.
Je suis charmé de vos calembourgs , non-seulement parce que j'aime les calembourgs en général, mais encore parce que cela me prouve que vous êtes en bonne; santé et en bonne disposition d'esprit; je prie Dieu que cela continue. Nos affaires sont totalement arrêtées par la situation vacillante du ministère; elles reptPitidîOiiX ^\i^"sv\.^\.^';i.\^^x>sR.
sera passée. Jusqu^à présent je ne vois rien de décourageant.
Je voudrais que vous ne cessiez pas d'aller à la Junte, quoiqu'on s'y ressente quelquefois de nos divisions politiques. C'est maintenant un des plus anciens clubs de l'empire britannique; c'en était autrefois un des meilleurs. Il ne s'en manque guère que de deux ans pour qu'il ait quarante ans d'existence. Nous nous aimions alors, nous nous aimons encore tous les deux; nous avons blanchi ensemble, et cependant il est trop tôt pour partir. Reposons-nous jusqu'à ce que le soir de la vie soit passé. Les dernières heures sont toujours les plus douces. Quand nous ne pourrons plus rester, il sera temps de nous souhaiter mutuellement le bonsoir, de nous séparer, et d'aller tranquillement nous coucher. Adieu, mon cher ami, votre affectionné. B. F.
Ma chère enfant,
Je suis excessivement pressé. Dès que je suis levé, tous mes moments sont pris, ou pour aller causer avec des membres du Parlement, ou pour recevoir les gens qui viennent me parler des affaires d'Amérique ; aussi suis-je fort en retard pour répondre aux lettres de mes amis. Mais si, par cette occasion, je ne puis écrire aux autres, je ne veux pas négliger de vous envoyer une ligne à vous qui avez la bonté de m'en écrire un si grand nombre. Je me porte bien; c'est tout ce que je puis vous dire à présent, et puis que je suis bien heureux d'un vote des communes qui viennent de révoquer l'acte du timbre. Votre mari toujours aimant, B. F.
A HU6H ROBSRTS.
Rappel de Pacte du Timbre*
Londres, 27 février 1766.
Cher ami,
J'ai reçu votre bonne lettre du 27 novembre. Vous ne pouvez concevoir combien les cordiales salutations d'un vieil ami font de bien au cœur d'un homme qui est si loin de sa maison, et qui n'apprend que trop souvent les injures jetées sur lui, en son absence, par des ennemis poli* tiques. En attendant je crois que dans notre dernière lutte pour l'Amérique, j'ai rendu quelque service, môme à ces ennemis. La lutte a été rude, nous avons été souvent entre l'espérance et le désespoir, maintenant le jour commence à s'éclaircir. Le ministère est enfin pour nous, et nous avons obtenu aux Communes une majorité pour le rappel de l'acte du timbre, et pour la satisfaction de nos griefs commerciaux. Dieu nous fasse la grâce qu'il n^arrive pas de mauvaises nouvelles d'Amérique, et que de nouveaux excès populaires ne viennent pas fortifier nos adversaires, et affaiblir nos amis, avant que ce grand œuvre ne soit achevé.
Les partisans du dernier ministère ont crié à la rébellion; * ils ont demandé qu'on employât la force contre TAmérlque. Les conséquences pouvaient être terribles ; des mesures plus douces ont prévalu. J'espère, non, je suis sûr que l'Amérique en cette occasion se montrera reconnaissante, et se conduira avec prudence et modestie.
J'ai un sceau pour notre hospice, on l'a gravé pour quatre guinées; je vous l'enverrai par un ami. Mes respects à la bonne mistriss Roberts , et à votre excellent fils. Rappelez-moi affectueusement à la Junte et à tous les amis qui demandent de mes nouvelles. Adieu, mon
î 46 CORRESPONDANCE
cher ami. Votre intégrité vous rendra toujours heureux. Croyez-moi toujours votre affectionné, B. F.
A MISTRISS DÉBORAH FRANKLIN
Rappel du Timbre. — Affaires domestiques.
Londres, 6 avril 1766.
Ma chère enfant,
L'acte du timbre est enfin rappelé, vous aurez une robe neuve. Si je ne vous Tai pas envoyée plus tôt, c'est, vous le supposez bien, que j'ai pensé que vous n'aimeriez pas à être plus belle que vos voisines, à moins que ce ne fût avec une robe filée de vos propres mains. Si le commerce entre les deux pays avait totalement cessé, c'eût été une consolation pour moi de me rappeler qu'un jour j'avais été vêtu, de la tète aux pieds, avec le drap et la toile que ma femme avait filé et tissé elle-même, que jamais de ma vie je n'avais été plus fier de mon habit, et que ma femme et ma fille pouvaient recommencer, s'il était nécessaire. J'ai dit au Parlement que, dans mon opinion, avant que les Américains eussent usé leurs vieux habits, ils en auraient de neufs, de leur propre fabrique.
Je vous ai envoyé une belle pièce de satin Pompadour, quatorze yards^ prix onze shillings le yard ; un négligé de soie, et une jupe de lustrine brochée pour ma chère Sally, avec deux douzaines de gants, quatre bouteilles d'eau de lavande, et deux petits dévidoirs. On visse les dévidoirs sur le bord de la table, quand on veut s'en servir. L'échevau se met par dessus, et sç dévide mieux que si on le tenait à deux mains.
Dans la caisse il y a un paquet de livres pour mon ami M.Goleman, et un autre pour le cousin Colbert. Demandeslui s*iî a reçu ceux que je lui ai déjà envoyés? Je vous
envoie aussi une boite avec trois beaux fromages. Peutêtre en restera-t-il un morceau quand je reviendrai à la maison. Mistriss Stevenson a été bien soigneuse et bien aimable en s'occupant de toutes vos affaires ; elle et sa fille présentent leurs respects à vous et à Sally. Sur votre connaissement, il y a deux caisses qui sont pour BiUy.
J*ai reçu votre aimable lettre du 20 février. J'ai grand plaisir à apprendre que notre bonne vieille mistriss Smith est en train de se remettre. J^espère qu'elle a encore plus d'une heureuse année à vivre. Faites-lui mes amitiés. D'après ce que vous médites de mon frère Pierre, je crains qu'il ne puisse résister longtemps *. S'il plaît à Dieu que Pierre nous quitte avant mon retour, je désire que le bureau de poste reste sous la direction de son fils, jusqu'à ce que M. Foxcroft et moi nous ayons pris un parti.
Il y a quelques caricatures dans la boite ; le peintre me les a données ; on les a envoyées chez moi en mon absence, et on les a emballées sans que j'en sache rien. Je crois que le peintre a eu tort d'y mettre lord Bute qui n'a rien à faire avec l'acte du timbre. Mais c'est la mode d'injurier ce gentilhomme comme étant l'auteur de tout ce qui se fait de mal '• Tendresse à Sally. et à tous les amis. Je suis, ma chère Debby, votre afifectionnné mari,
1, Pierre, le dernier frère qui restât à Franklin, mourut le !•' juillet 1766, à 74 ans. Il était maître des postes à Philadelphie.