Charles Townshend
favorable à l'ensemble des colonies, je proposai à M. Jackson de mettre en avant la Pensylvanie, qui était en bonne odeur, et de demander la faveur pour elle seule. M. Jackson convint que cela pourrait se faire si le chancelier sortait du ministère ; il entreprit do faire porter un bill à cet effet, pourvu toutefois que les marchands de Philadelphie fissent une pétition et qu'il eût cette pétition entre les mains pour la présenter à la chambre à la première occa* sion favorable. Je m'adressai à nos marchands; je leur envoyai un modèle de pétition à signer; vous en avez ci-joint copie. Ces messieurs parurent approuver la mesure, mais, craignant que les marchands des antres colonies, qui avaient toujours agi de concert avec nous dans les affaires de l'Amérique, ne prissent ombrage de notre action séparée, on trouva juste de convoquer un meeting général pour délibérer sur cette proposition.
A ce meeting j'alléguai, pour justifier ma démarche, que les colonies n'étant pas généralement dans les bonnes grâces de l'Angleterre, le Parlement serait plus disposé à insérer quelque clause fort dure sur le papier-monnaie, dans son bill de révocation, si ce bill concernait toutes les colonies.; que la Pensylvaipiie jouissant de quelque faveur, avait seule la chance d'obtenir une loi plus douce que ne pourraient le faire toutes les autres colonies ensemble , parce que le gouvernement trouverait peut-être de bonne politique de traiter favorablement la colonie qui lui avait obéi ; que des conditions avantageuses, obtenues aujourd'hui par la Pensylvanie, pourraient. Tannée suivante, servir de précédent, quand le ressentiment de l'Angleterre serait apaisé, etc., etc. Mais après une longue discussion , on convint de ne rien précipiter, dans la crainte qu'une pétition ne fournit au chancelier le cheval de bataille dont il avait besoin. Les autres marchands étaient peu satisfaits de voir les marchands de Ja Pensylvanie s'isoler de la sorte, mais ils dirent que les
Pensylvaniens étaient certainement les maîtres d'agir comme bon leur semblerait. Finalement, les marchands de Pensylvanie résolurent d'attendre , en tenant leur pétition séparée prête à être signée et présentée à la première occasion qui s'offrirait à cette session ; sinon ils se réserveront pour la session prochaine, espérant qu'alors les dispositions et les mesures des ministres auront probablement changé. Gomme la session actuelle va se clore, je commence à croire qu'on ne fera rien cette année.
A propos des marchands, il circule parmi eux certains bruits qui ne sont pas flatteurs pour npus. Us disent qu'alors qu'ils s'opposaient à l'acte du timbre, qu'ils s'efforçaient d'en obtenir la révocation, ils ont dépensé près de quinze cents livres sterling tant en meetings et frais de courriers dans les colonies, que pour le vaisseau porteur de bonnes nouvelles qu'ils ont expédié dans TAmérique du Nord, et les fêtes données ici à nos amis des deux chambres. Eh bien ! ils assurent, qu'excepté la petite colonie de Rhode-Island, ils n'ont pas reçu un grand merci. Au contraire, les marchands de nos diverses colonies n'ont ré ' pondu que de façon peu aimable, ou même n'ont pas daigné répondre à leurs lettres circulaires, écrites dans les meilleures intentions et qui contenaient les avis les plus sages et les plus amicaux. Le capitaine du vaisseau qu'ils avaient envoyé tout exprès en Amérique pour y porter la nouvelle, ayant essuyé des malheurs qui l'obligèrent de voyager par terre dans toutes les colonies, depuis le New- Hampshire jusqu'en Pensylvanie, ne reçut sur toute sa route qu'indifférence et mépris au lieu de politesses et d'hospitalité, et nulle part il ne fut plus mal accueilli qu'à Philadelphie. On ne fit pas la moindre attention à lui, quoiqu'il eût remis aux marchands des lettres de créance destinées à le faire connaître, lui et son message. Ces récits m'ont fait honte, j'espère qu'il y a quelque méprise. Je ne vous aurais point ennuyé de cette histoire , mais je pense
que nous ayons des obligations infinies à ces marchands, qui sont un corps vraiment respectable, et dont il nous importe de conserver Pamitié, parce qu'elle pput nous être fort utile par la suite. Je désirerais donc que les assemblées des colonies leur donnassent quelques marques de reconnaissance, puisque leurs correspondants ont oublié de le faire.
Dans mes dernières lettres, je vous ai dit fort peu de chose touchant les pétitions, parce que j'espérais que cet été j'aurais l'occasion de tout vous dire de vive voix. Il est certains détails que Ton ne peut confier au papier. Quand j'aurai reçu vos prochaines lettres et celles de mes autres amis de Philadelphie, je me déciderai à retourner là-bas ou à rester ici lliiver prochain.
Nous avons obtenu du chancelier qu'il ne parlerait plus de l'impôt sur le sel. Les marchands qui commercent avec le Portugal et l'Espagne, se sont, dit-iî, tant récriés contre Fintention qu'il avait de permettre aux vaisseaux chargés de vins, de fruits ou d'huiles, de passer directement de ces pays en Amérique, qu'il s'est vu forcé de renoncer à son projet. Il parait que nous serons 'obligés de supporter quelque temps encore les inconvénients de ia prohibition.
On assure que le bill qui dpit suspendre les législatures de New^'York et de la Géorgie, jusqu-à ce qu'elles aient obéi à l'acte du Parlement sur les logements militaires, passera dans le oours de oette session. Je crains qu'on ne commette de part et d'autre des imprudences de nature à produire par degrés les conséquences les plus fâcheuses. On croit ici que cet acte amènera une soumission immé* diate. Si le peuple de nos colonies voulait rester tranquille, se contenter des lois qu'il a, et laisser dormir la ques^ tion jusqu'à ce que le roi ayant besoin de notre argent, et se trouvant aussi gôné que son peuple par cet acte, en fit proposer le rappel par ses ministres, je crois que le
DE BBNJAMIK FRANKLIN* 163
Parlement serait fort désappointé. Les choses pourraient prendre cette tournure; je souhaite qu'il n'aniye rien de pis.
Il est probable que le ministère se maintiendra durant cette session. Mais le désaccord des ministres et Pinoapa* cité totale où se trouve lord Ghatham, à cause de sa maladie, de s'occuper de rien, amèneront sans doute quelques changements avant l'hiver prochain. Je désire qu'ils soient en mieux, mais je crains le contraire.
Présentez mes respects h l'assemblée, et croyez-moi, cher monsieur, vous et le comité, votre très-obéissant, très-fidèle et très-humble serviteur. B. F.
A BfISS BIART STEVENSON.
Craven Street, 17 juin 1767.
Nous avons été fort désappointés hier de n'ayoir point le plaisir qu'on nous avait promis, la compagnie de notre chère Polly. Votre bonne mère aurait voulu que j'écrivisse quelques lignes en réponse à votre lettre. Une Muse, sa* chez-le, m'a visité ce matin 1 Je vois que vous êtes aussi étonnée que je l'ai été. Je n'avais jamais vu de Muse, et je n'en reverrai jamais, aussi me suis-je emparé de son secours pour vous répondre en vers, étant votre débiteur de quelques vers depuis que vous m'avez envoyé la dernière paire de jarretières *.
Il me parait que la Muse n'était pas une ménagère. Je suppose qu'il y en a peu qui le soient. Elle était habillée (si l'expression est permise) en déshabillé^ une espèce de négligé qui n'était ni propre, ni blanc, ni bien fait; c'est de même façon qu'elle a habillé mes vers. En les relisant,
1. En Espagne, aujourd'hui encore^ où brade des vprs sur I«s Jarretières.
j'aurais voulu corriger les lignes, et les faire toutes de même longueur. On dit que c'est ainsi que doivent être les lignes; mais je vois que je ne puis allonger celles qui sont courtes sans les mettre à la torture, et je pense qu'il ne serait pas moins cruel de mutiler celles qui sont longues. D'ailleurs ce qu'il y a de trop dans les unes compense ce qui manque aux autres; ainsi donc, et par un principe de justice, je les laisse dans toute leur longueur, pour que je puisse au moins, dans un sens du mot, vous donner bonne mesure. Adieu, ma chère bonne fille, croyez-moi toujours votre affectionné et fidèle ami. B. F.
À MISTRISS DEBORAH FRANKLIN
Conseils d'économie. — Sur le Mariage de leur fille.
Londres, 22 juin 1767.
Ma chère enfant.
Le capitaine Falconer est arrivé ; il est venu hier me voir et m*apporter mes lettres. Les vôtres m'ont fait un extrême plaisir, car je n'en avais reçu aucune par le paquebot. Je crois qu'il me faudra rester ici un autre hiver ; je dois donc vous laisser le soin de faire ce que vous jugerez le mieux pour le mariage de notre fille. Si vous croyez le parti convenable, je suppose que plus tôt le mariage sera fait, et mieux cela vaudra. En ce cas^ je vous conseille de ne faire ni festins coûteux, ni noces somptueuses, mais de ménager toutes choses avec la frugalité et l'économie qui sied à notre condition présente. Depuis que mon association avec M. Hall est terminée, nous avons perdu une grosse part de notre revenu , et si l'on me retire la poste, ce qui est loin d'être improbable, au milieu de tous les changements qui se font ici, nous serons réduits pour vivre à nos rentes et à l'intérêt de notre argent. Gela sera loin de
suffire au train et aux réceptions auxquels nous sommes habitués.
Pour moi, je vis ici aussi simplement qu'on peut le faire sans renoncer aux douceurs de la vie; je ne donne à diner à personne, et quand je dine à la maison, je me contente d'un seul plat, et cependant dans ce pays la vie est si chère, en toutes choses, que je suis effrayé de mes dépenses; je vois aussi, par l'argent que vous avez touché en mon absence, que vos dépenses sont très-grandes, et je sens bien que votre situation vous amène naturellement un grand nombre de visiteurs; c'est une dépense qu'il n'est pas facile d^éviter quand depuis longtemps on a été dans l'habitude de recevoir. Mais quand les revenus d'une maison diminuent, il faut en diminuer les frais, ou sinon on arrive h la pauvreté. Si nous étions assez jeunes pour recommencer les affaires, il en serait autrement; mais nous avons passé l'âge, et des affaires mal conduites ruinent plus vite un homme que de ne rien faire. En somme, avec de l'économie et du soin, nous pouvons vivre convenablement de ce que nous avons, et laisser à nos enfants notre bien entier, mais sans ce soin, nous ne mettrons pas les deux bouts; notre bien fondra comme le beurre au soleil, et nous pourrons vivre assez longtemps pour souffrir des suites de notre imprudence.
Je ne sais rien de M. Bâche * et de son caractère, et n'en puis rien savoir dans mon éloignement. J'espère qu'il ne compte pas que ma fille lui apporte grand'choss avant notte mort. Je puis seulement dire que s'il est pour Sally un bon mari, et pour moi un bon fils, il trouvera en moi un père aussi bon que je puis l'être; mais à présent (je suppose que vous serez de mon avis), nous ne pouvons faire plus que de donner à Sally en bons meubles et habits une valeur de
1. Sally épousa M. Richard Bâche le 29 octobre 1767. Elle avait alors 23 ans, étant née le 11 septembre Vikk,
cinq cents livres. Pour le reste, ils doivent compter sur leur travail et leur économie, comme nous avons fait vous et moi; car ce que nous g^arderons en nos mains nous suffira tout juste pour vivre, et ce ne sera pas assez pour eux quand on le partagera à notre mort.
Sally Franklin va bien *. Son père, qui ne Tavait pas vue depuis un an, est venu dernièrement à Londres, et l'a prise chez lui pour quelques semaines afin de lui faire voir ses amies. Il désire beaucoup que j'emmène Sally avec moi en Amérique.
Je suppose que la chambre bleue est trop bleue ; le bois étant de la même couleur que le papier, cela doit paraître trop sombre. Finissez-la le plus tôt possible, et de cette façon : faites peindre les boiseries en blanc mat; sur les murs, collez le papier bleu, et mettez la bordure tout juste au-dessous de la corniche. Si une fois collé, le papier n'est pas partout de couleur égale, faites-le mouiller à la brosse avec la même couleur, et clouez au milieu de la voûte les figures musicales de papier mâché. Une fois cela fait, je pense que la chambre aura très-bonne mine.
Je suis charmé d'apprendre que Sally garde et augmente le nombre de ses amies. Les meilleurs vœux d'un tendre père la suivent toujours.
Je suis,* ma chère Debby, votre mari affectionné.
1. Sally Franklin était la fille de Thomas Franklin, teinturier à Lutterworth dans le Leicestershire. Franklin s'était plu à rechercher leg memhreg de sa famille restés en Angleterre, et il avait notamment retrouvé ce Thomas, petit-fils de John^ l'un des ftères du grand-père de notre Franklin. La bonne mistriss Stevenson avÀdt pris avec elle cette jeune fille pour lui faire achever son éducation sotti tes yéuz dt aux frais du docteur.
À JOSEPH OàLLÛWAT.
Coalitiùn des partis en Angleterre. -^ Pojndariié du projet de taxer VAmiriquei^Papier'monnaie.
Londrei; 8 août 1767.
Cher monsieori
Pai devant moi vos lettres des 23 avril, 31 et 26 mai. La confusion règne plus que jamais parmi nos grands hommes. ïi est triste de voir qu'au lieu d'employer les loisirs de la paix à étendre notre commerce, à éteindre nos dettes, à nous assurer des alliés, à accroître la force et les ressources de la nation pour supporter une guerre à venir, tout se perd ici en querelles de partis qui se disputent le pouvoir et les places, en intrigues de cour, en cabales, en mutuelles injures.
On a tenté dernièrement de faire un ministère de coalition, mais on a échoué, et le cabinet actuel durera encore quelque temps. Gela ne me déplaît pas, car quelquesuns de ceux qu^on portait aux affaires sont des ennemis déclarés dé PAmérique. G*est là maintenant une marque des partis. Les miembres du Parlement qui, dans les deux dernières sessions, ont témoigné quelque disposition à nous favoriser, sont appelés Américains, — c'est un mot de reproche, — tandis que les partisans des Grenville et des Bedford se vantent au contraire d'être restés fidèles aux intérêts de la Grandes-Bretagne, d'avoir soutenu avec sèle sa dignité et maintenu sa souveraineté sur les colonies.
On craint que cette distinction de partis ne prenne, à la session prochaine, un caractère encore plus tranché, dans rintention politique d'influencer les élections. On dit déjà que le consentement donné par l'État de New-York au logement des soldats, est illusoire et insuffisant, la province n'ayant point déclaré agir ainsi par obéîssauû^ ^V^^V^^v^
Parlement; on ajoute qu'il est grand temps de mettre hors de question le droit et le pouvoir qu^aPAngleterre de taxer les colonies, en votant une loi d'impôt qu*on mettrait effectivement à exécution, de façon à ce que toutes les colonies soient obligées de reconnaître explicitement le droit de la métropole. Il n'est pas de moyens qu'on n'emploie ici pour rendre populaire l'idée de taxer l'Amérique. On parle continuellement de nos richesses, de notre état florissant, tandis que l'Angleterre, dit-on, est accablée de dettes, con* tractées en grande partie à cause de nous , que les pauvres succombent sous le nombre et le poids des impôts, etc., etc. On pourra, peut-être, retenir dans nos intérêts les commerçants et les manufacturiers, mais l'idée d'une taxe américaine sourit aux propriétaires. Cette idée, ils Taccueillent volontiers et la répandent partout où ils ont quelque influence.
Si l'on porte au Parlement une loi pareille, il est difficile de prévoir quel en sera le sort ou quels en seront les effets. Les meinbres du Parlement qui s'y opposeront seront peut-être assez forts pour la faire rejeter, mais ils seront stigmatisés du nom d'Américains, de traîtres à la vieille Angleterre, etc. ; peut-être alors nos amis seront-ils écartés aux élections, et, nos ennemis les remplaçant, la loi passera infailliblement à la session suivante. Pour prévenir le danger d'une exclusion semblable, peut-être nos amis ne s'opposeront-ils que faiblement au bill ; mais alors il passera de suite. Je ne sais que conseiller en cette situation. Ce que nous pouvons faire de mieux, des deux côtés de la mer, c'est de chercher à diminuer l'impopularité de la cause américaine, c'est de nous concilier Taffection du peuple anglais, c'est d'accroître par tous les moyens possibles le nombre de nos amis et de prendre garde de ne pas affaiblir leurs mains et de fortifier celles de nos ennemis par quelque imprudence dont les résultats fâcheux seraient incalculables. Plusieurs de nos amis ont pensé
que la publication de mon Examen contribuerait à dissiper les préjugés , à réfuter des mensonges, à montrer ce que nous valons pour PAngleterre. Il est imprimé, et déjà trèsrépandu. Je m'occupe aussi d'une autre pièce qui paraîtra vers l'ouverture du Parlement ', si toutefois les personnes que je consulte jugent que cette publication soit utile.
La prochaine session du Parlement sera probablement courte, à cause des élections prochaines. Quelques-uns de nos grands amis me conseillent d'attendre que les élections soient faites et de ne retourner qu'au printemps en Amérique. Ma présence là -bas est nécessaire pour régler quelques affaires privées, jusqu'à présent ce sont des difficultés imprévues et inévitables qui ont empêché mon retour. Bien que je ne pense pas que mon séjour à Londres ait été tout à fait inutile, peut-être nos amis de l'Assemblée commencent-ils à se fatiguer, et à être las de la dépense? S'il en était ainsi, ne proposez plus à la nouvelle Assemblée de me continuer mes fonction» d'agent de Pensylvanie ; mon zèle à servir la province n'en sera pas diminué.
Je suis bien aise que vous ayez fait un essai de papiermonnaie, sans cours forcé. Le chiffre de vos billets étant peu Qonsidérable, on pourra peut-être les maintenir au pair sans ce moyen. Si vous pouvez éviter d'y avoir recours, je ne demanderai pas de sitôt la révocation de l'acte de restriction. Je crains qu'on en fasse un mauvais usage. Le plan de nos ennemis est de rendre inutiles nos Assemblées d'Amérique, et d'obtenir un revenu indépendant du vote de l'Assemblée, qui serve aux frais de défense et de gouvernement des colonies. C'est ce qu'il nous importe de prévenir. Pour les empêcher de se prévaloir du besoin que nous avons de papier-monnaie, et pour qu'ils ne puissent tirer
1. C'est un écrit intitulé: Des causes du mécontentement en Amérique anant 1768.
un revenu de cet article en nous accordant le dours foreé, je voudrais qu^on trouvât un autre moyen de soutenir le crédit de ce papier. Si, par exemple, nous obtenions des négociants, commerçants et principales personnes de la colonie, qu'ils se réunissent pour demander à l'Assemblée une émission modérée de billets, en s'engageant tous à les recevoir au taux fixé par la loi, ne pensez-vous pas c[u un pareil engagement aurait un grand effet, en fixant la valeur et le taux de notre or et de notre argent? Peut-être encore l'établissement d*une banque répondrait-il à tous nos besoins. Je pense comme vous que les marchands anglais qui se sont opposés au cours forcé n'ont point com* pris leur propre intérêt. Car, si nous continuons à manquer d'argent, il n^est pas douteux que nous prendrons moins de leurs marchandises , que nous nous occuperons davantage de nos manufactures, qu'au lieu de leur de^ mander le nécessaire et le superflu, nous les tirerons bien^ tôt de chez nous. Supposons que nous ne puissions faire de papier-monnaie d'aucune sorte, qu'en résultera-t-il? Le manque d'argent nous forcera au travail et à l'économie. Peu à peu nous deviendrons plus riches, sans commerce avec l'Angleterre, que nous ne pouvons l'être en commerçant avec elle. On gardera dans le pays l'argent comptant qui y entre, et avec le temps on en aura assez pour suffire à tous les besoins. Mais notre peuple aura-t-il assez de patience pour attendre? J'en doute*
J'ai reçu les votes imprimés, mais non pas le& lois. Je n'ai point entendu parler d'objections faites à aucune de ces lois par les Propriétaires , devant le Bureau de commerce.
Présentez mes respects à l'Assemblée, remerciez*la de ses attentions pour moi^ et assurez-la de mon fidèle service. Avec la plus sincère estime et le plus sincère respect, je suis, mon cher ami, votre très-affectionné.
A WILLIAM FRANKim, GOI}YfillKSUR DE MfiW ^ÏISEY.
Conversation entre lordShelbume et le général Conway*,-^ M» Durand. —Projet d'une visite à Paris.
Londres, 28 août 1767.
Cher fils,
Je n'ai point reçu de lettre de vous depuis ma demi&re, où je répondais à toutes les précédentes.
La semaine passée, j'ai dîné chez lofd Shelburne; nous étions seuls avec M. Gonway et nous eûmes un long entretien sur la réduction des dépenses d* Amérique. Leur idée est de remettre le ménagement des affaires indiennes aux provinces frontières afin de faire supporter aux colonies les frais de traités, etc., ils pensent qu^on y mettrait plus d'économie; la trésorerie est fatiguée des sommes immenses que tirent sur elle les surintendants. J'ai saisi cette occasion de leur proposer, comme un sûr moyen d'épargner la dépense des postes avancés, de fonder une colonie dans le pays des Illinois. Je m'étendis sur lefl( nombreux avantages de cet établissement : provisions fournies aux garnisons à meilleur marché, sûreté du pays, maintien du commerce > création d'une force qui pourrait dans une guerre à venir, descendre du Mississipi dans la Louisiane et le golfe du Mexique, pour être employée contre Cuba et le Mexique lui-même. Je parlai de votre plan, je dis que sir William Johnson Pavait approuvé, je vantai les talents et l'activité des personnes qui se proposaient de le mettre à exécution , avec une très-petite dépense pour la couronne. Je parvins à persuader les deux minisires ; reste un dernier obstacle, c'est le Bureau du commerce. Il faut
1. 11 étaient tous deux secrétaires d'état, ou ministres en ce moment*
le décider en particulier, avant que TafTaire lui soit officiellement renvoyée. Dans le cas oii l'on mettrait les surintendants de côté, on a pensé aune place pour indemniser Sir William Johnson.
Nous parlâmes encore de bien d'autres affaires américaines, et en particulier du papier-monnaie. Lord Shelbume déclara que la réponse que j'avais faite au rapport du Bureau de commerce Pavait totalement convaincu qu'il fallait abolir la loi de restriction. Le général Gonway n'avait pas vu cette réponse , il désira la lire; je la lui envoyai le lendemain matin. Ils m'ont fait espérer que la loi pourrait être révoquée à la prochaine session , lord Clare s'étant rendu, mais ils disent qu'il y a quelques difficultés avec les autres membres du Bureau qui ont signé le rapport. Il y a une bonne part de vérité dans ce que Soamen Jenyns disait en riant chaque fois qu'on lui demandait de s'associer à quelque mesure, er Je n^ai pas la moindre € objection^ pourvu que nous n^ayons d^à rien signé de ff contraire. »
Dans cette conversation je n'ai point oublié notre grosse affaire de Pensylvanie, et je crois que je l'ai un peu avancée, mais pas beaucoup. Les deux secrétaires paraissent entièrement occupés à préparer de la besogne pour le prochain parlement : ce qui me fait penser que le changement de ministère, dont on parlait dernièrement encore, n'aura pas lieu et que les ministres comptent rester en place. Mais en feront-ils beaucoup ou peu, c'est ce que je ne puis vous dire.
De Guerchy, l'ambassadeur français, est retourné dans son pays; M. Durand le remplace comme Ministre plénipotentiaire. Ce dernier est extrêmement curieux de connaître les affaires de l'Amérique ; il prétend avoir pour moi une grande estime à cause du talent dont j'ai fait preuve dans mon Examen^ il désire avoir tous mes écrits politiques^ enfin, il m'invite à dîner, m'accable de ques-
DE BENJAMIN FJEIÂNKLIN. l73
lions, me comble de politesses, me fait des visites, etc. J*imagine que cette nation intrigante' ne serait pas fâchée de se môler de nos affaires et de souffler le feu entre la Grande-Bretagne et ses colonies, mais j'espère que nous ne lui en donnerons pas Toccasion.
Je vous écris à la hâte, car je pars dans une heure pour un autre voyage, avec mon solide et bon ami sir Jones Pringle. Nous nous proposons de visiter Paris. Durand m'a donné des lettres de recommandation, Dieu sait auprès de qui. Il m'assure qu'on me traitera là -bas avec beaucoup d'égards , mais, les vents sont sujets à changer, et peut-être sera-ce tout aussi bien si on n'y fait pas attention à moi. Nous serons absents six semaines. J'ai une petite affaire particulière à traiter; je vous en dirai plus long une autre fois.
Ne dites rien à personne du contenu de cette lettre, sinon à notre ami Galloway et en particulier. Je suis votre père affectionné. B. F.
A MISS MART STEVENSON
Voyage à Paris et à Venaillee.
Paris, 14 septembre 1767.
Chère PoUy,
Une lettre de vous me fait toujours plaisir, je me flatte que vous avez aussi quelquefois du plaisir à en recevoir une de moi, même quand elle a aussi peu d'intérêt que celle-ci' qui ne contient que quelques remarques faites ici, et dans le cours de mon voyage.
Presqu'aussitôt après vous avoir laissée dans l'agréable société de Bromley, je pris la résolution de faire un tour
1. Franklin a mieux jugé notre pays, quand l'Amérique a eu besoin de nos armes et de notre argent.
174 CORHESPONDANCE
Qn France, avec sir John Pringle. Nous sommes partis le 28 du mois dernier. Tout le long du chemin jusqu'à Douvres on nous fournit des chaises de postes, chargées tellement en avant qup la capote nous tombait sur les yeux comme un capuchon ; on eût dit qu'on voulait nous empêcher de voir le pays. Gomme c'est un de mes grands plaisirs, j'ai été en querelle perpétuelle avec les aubergistes, vsJets d'écurie et postillons ; je voulais qu'on serrât les courroies d'un ou deux trous, et qu'on chargeât la voiture en arrière aussi bien qu'en avant ; ils prétendaient que lorsque la chaise penche en ayant, cela soulage les chevaux, et que le contraire les tuerait. Je suppose qu'une chaise qui penche en avant leur fait l'effet de vouloir mar<cher, et que lorsqu'elle penche en arrière, cela leur fait Teffet d'une résistance. Ils ajoutèrent d'autres raisons, qui n'étaient pas du tout des raisons, et en cette occasion comme en cent autres on me fit souhaiter que l'humanité n'eût pas été douée d'une faculté raisonneuse, puisque les hommes savent si peu s'en servir, ou n'en usent que pour s'égarer. N'eût-il pas mieux valu qu'au lieu de raison, on les fournit d'un bon gros instinct naturel.
A Douvres, le lendemain matin, nous embarquâmes pour Calais un certain nombre de passagers, qui n'avaient jamais été en mer. Ayant de partir ils voulurent faire un bon déjeuner, car si le vent manquait, nous ne devions arriver qu'à l'heure du souper. $ans doute ils pensaient que quand on a payé son déjeuner on y a droit, et qu'une fois qu'on l'a avalé, on en est sûr. Mais, au bout d'une demiheure la mer commença à le réclamer, et ils furent obligés de le rendre. Ce qui semble prouver qu'il y a des incertitudes qui vont au delà de la coupe et des lèvres. Si jamais vous allez en mer, suivez mon avis ; mangez peu les deux jours qui précèdent. Le mal de mer, s'il vient, sera plus léger, et plus tôt parti.
Nous arrivâmes le spirà Calais. Des dçQx ciités de Teau,
DE BENJrAMIN P^RANKLIN. 175
il nous fallut soufifrir les exactions des bateliers, porteurs et autres espèces semblables. Je ne sais quels sont les plus rapaces des Anglais et des Français, mais avec toutes leurs coquineries ces derniers ont plus de politesse.
Les routes sont aussi bonnes que les nôtres en Angleterre; en certains endroits et pendant plusieurs milles elles sont, comme nos nouvelles rues, payées de pierres unies ; il y a une rangée d*arbres de chaque côté, et il n'y a point de barrières. Mais les pauvres paysans se sont plaints fortement à nous que pendant deux mois de Tannée ils étaient obligés de travailler aux routes, sans être payés de leur peine. Est-ce la vérité, ou comme les Anglais, les Français aiment-ils à grogner , quUl y ait une cause ou quMl n'y en ait pas, c'est ce que je n*ai pu complètement vérifier par moi-même.
Les femmes que nous avons vues & Calais, sur la route, à Boulogne, dans les auberges et dans les villages avaient généralement le teint brun , mais en arrivant à Abbeville nous trouvâmes un changement subit; il y avait là une multitude de femmes et d'hommes dont le teint étsdt remarquablement blanc. Doit-on attribuer cela à une petite colonie de fileurs, peigneurs de laines et tisserands qu'on a fait venir de Hollande, il y a soixante ans avec la manufacture de laine, ou la cause de cette blancheur ne seraitelle pas due simplement à ce c[ue ces gens sont moins exposés au soleil, leur besogne les retenant à la maison, c'est ce que j'ignore. Peut-être, comme en d'autres cas, y a-t-il plusieurs causes qui se réunissent pour produire l'effet, mais l'effet lui-même est certain. Jamais je n'ai été dans un endroit où l'on travaillât davantage ; rouets et métiers marchaient en chaque maison.
Aussitôt sortis d'Abbeville, les teints bruns ont reparu. Je parle en général, car il y a dans Paris quelques femmes blanches, qui, & ce que je crois, ne sont pas blanches par artifice. Quant au rouge, en le mettant elles ne prétendent
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nullement imiter la nature. Il n'y a pas de diminution graduelle dans la couleur, depuis le teint foncé du milieu de la joue, jusqu'à la teinte rosée des côtés, et le rouge ne change pas suivant les figures. Je n'ai pas eu l'honneur d'assister à la toilette d'une dame pour voir comment elle met son rouge, mais j'imagine que je puis vous dire comment la chose se fait ou doit se faire. Dans un morceau de papier taillez un trou qui ait trob pouces de diamètre ; placez ce papier sur une de vos joues, de façon que le haut du trou soit juste sous l'œil ; puis avec un pinceau trempé dans la couleur peignez tout, figure et papier, Ib tout ensemble. Quand vous ôterez le papier il restera un rond de rouge qui aura la formé exacte du trou. Depuis les actrices jusqu'aux princesses du sang, c'est la mode , mais elle s'arrête là; la reine ne met point de rouge. La sérénité, la paix et la bonté qui brillent sur son visage, ou plutôt en toute sa personne, lui donnent assez de beauté, quoique ce soit maintenant une vieille femme, pour qu'elle soit trèsbien sans rouge.
Vous voyez que je parle de la reine comme si je l'avais vue, et en effet je l'ai vue, car vous saurez que j*ai été à la cour. Nous allâmes à Versailles dimanche dernier et nous eûmes l'honneur d'être présentés au roi. Il nous parla à tous deux avec beaucoup de grâce et de bonne humeur; C^est un bel homme, il a l'air vif et parait plus jeune qu'il n'est. Le soir nous étions au Grand Couvert j où la famille soupe en public. La table était en fer à cheval, le service était d'or. Quand le Roi ou la Reine faisait un signe pour boire, le mot était donné par un des serviteurs : A boire pour le roi! ou à boire pour la reine! Alors deux personnes approchaient, l'une avec du vin, l'autre avec de l'eau dans des carafes; chacune d'elles buvait un petit verre de ce qu'elle apportait, puis elle mettait les carafes avec un verre sur un plateau et le leur présentait. La distance de l'un à l'autre était telle qu'on aurait pu mettre une chaise entre
deux. Un officier de la cour nous fit passer au travers de la foule des spectateurs, et plaça sir John de façon à ce qu'il fût debout entre la reine et Mme Victoire. Le roi parla beaucoup à sir John, et lui fit plusieurs questions sur notre famille royale ; il me fît aussi l'honneur de faire quelque attention à ma personne; mais silence! je ne voudrais pas que vous me croyiez tellement charmé de ce roi et de cette reine, que j'aie rien perdu de mon respect pour les nôtres. Il n'est pas de Français qui aille plus loin que moi dans la pensée que mon roi et ma reine sont les meilleurs du monde et les plus aimables.
Versailles a coûté des sommes énormes pour le construire et y amener de l'eau. On dit que les dépenses ont dépassé quatre-vingts millions sterling '. L'étendue des bâtiments est immense, la façade du jardin est magnifique, toute en pierre de taille; on ne peut s'imaginer ce qu'il y a de statues, de bustes, de vases, etc., en marbre, en bronze d'un travail exquis. Mais les jets d'eau sont délabrés, et la façade qui regarde la ville, avec ses murs de brique en mauvais état, et ses fenêtres brisées a une aussi triste apparence que les maisons de Durham-Yard. En deux mots, à Versailles comme & Paris, il y a un prodigieux mélange de magnificence et de négligence, avec toutes les élégances, hormis celles de la propreté , et de ce que nous appelons la bonne tenue*
Je dois cependant rendre à Paris cette justice, qu'en deux points de propreté, les Français nous dépassent. L'eau qu'ils boivent vient de.la rivière, mais en la filtrant dans des citernes remplies de sable , ils la rendent aussi pure que la meilleure source; et quoiqu'il n'y ait point de trottoirs, on marche commodément dans les rues qui sont sans cesse balayées. Aussi à toute heure voit- on des gens bien mis qui vont à pied. Pour la même raison, la