Deux milliards de francs
foule des voitures et des chaises est moins grande que chez nous. Les hommes aussi bien que les femmes portent des parapluies qu'ils ouvrent en cas de pluie ou de trop grand soleil. Un honmie avec son parapluie n'occupant que neuf pieds carrés de la rue, tandis qu'en voiture il en occuperait deux cent quarante, vous comprendrez aisément que les rues ne soient pas encombrées, quoiqu'elles soient étroites. Elles sont très^bien pavées^ et comme les pierres sont cubiques, on les retourne quand elles sont usées d'un côté, et elles servent comme neuves.
L'accueil que nous trouvons partout nous donne la plus haute idée de la politesse française. C'est ici un point universellement reçu qu'on doit traiter les étrangers avec respect; on a pour un étranger les mêmes égards qu'on a en Angleterre pour une dame. A notre entrée à Paris, les employés de la ferme à Port-Saînt-Denis * se préparaient à saisir deux douzaines de bouteilles d'excellent Bordeaux, qu'on nous avait données à Boulogne, et que nous appor*àons avec nous, mais ils nous les ont rendues aussitôt qu'ils ont connu notre qualité d'étrangers. A l'église Notre- Dame, nous allâmes voir une magnifique illumination aveo statues, etc., en l'honneur de la Dauphine qui venait de mourir; la foule était immense, et des soldats la tenaient à distance , mais dès qu'on eut dit à l'officier que nous étions des étrangers venus d'Angleterre, il nous fit entrer, nous accompagna et nous fit tout voir. Pourquoi n'avonsnous pas cette môme politesse pour les Français? Et pourquoi les laissons'^nous faire mieux que nous en toutes choses?
Il y a ici une exposition de peinture, comme celle de Londres. Tous les jours il y a foule. Je ne suis pas asses connaisseur pour juger laquelle des deux a plus de mérite. Tous les soirs, sans excepter le dimanche , il y a comédie
/* La porte Saint-Denis.
ou opéra; et quoique le temps soit chaud, et les salles pleines, on y est moins incommodé de la chaleur qu'on ne l'est chez nous en hiver. Il faut qu'ils aient un moyen, que nous ne connaissons pas, pour renouveler l'air. Je m'en informerai.
Voyager est un moyen d'allonger la vie, au moins en apparence. Il n'y a guère que quinze jours que nous avons quitté Londres, mais la variété des scènes que nous avons traversées fait que ces quinze jours paraissent aussi longs que six mois passés à la môme place. Peut-être ai-je plus changé, en ma propre personne, que je ne l'aurais fait en six ans dans mon pays. Je n'étais pas à Paris depuis six jours que déjà mon tailleur et mon perruquier m'avaient ïnétamorphosé en Français. Pensez quelle figure je fais avec une petite perruque à bourse et les oreilles découvertes! On me dit que j^ai rajeuni de vingt ans et que j'ai Tair tout à fait galant.
Cette lettre vous coûtera un schelling. Vous la trouverez bon marché, si vous réfléchissez qu'il m'en a coûté au moins cinquante guinées pour me mettre à môme de vous l'écrire. En outre, si j'étais resté à Londres, je vous aurais peut-être gagné deux schellings au cribbage '. Et puisque je parle de cartes, laissez-moi vous dire en passant, que le quadrille n'est plus de mode ici, et qu'à la cour comme à la ville on ne joue plus que le whist anglais.
Et, je vous en prie, ne soyez pas médiocrement fîère, qu'au milieu de toutes les splendeurs et de tous les amusements qui m'entourent, je pense à vous, à DoUy et à toutes les chères bonnes gens de Bromley. Il est vrai que je ne puis m'en empêcher; je pense, et je penserai toujours à vous tous avec plaisir.
Ai-je besoin d'ajouter, ma chère bonne amie, que je suis tout particulièrement votre affectionné. B. F.
C'était un Jeu de cartes fort à la m<(>AA %u k&.^'^Ti^^
CHAPITEE V.
Agitation à Boston. — Changement du ministère anglais»
— Lord Hillsborough. — Élections anglaises. — Franklin fait réimprimer à Londres les lettres d*un fermier.
— Il est nommé président de la Société philosophique américaine. — Réponse aux questions de M. Strahan.
— Rappel de quelques clauses de l'acte de revenu. — Ses rapports avec lord Hillsborough. — Voyage en Irlande. — L'évoque de Saint-Asaph.
Franklin était à peine de retour à Londres, qu'on y reçut la nouvelle de l'agitation de Boston. Charles Townshend avait fait voter par le Parlement anglais une loi qui imposait le papier, le carton, les couleurs, le verre à vitre et le thé portés aux colonies; c'est ce qu'on appela Vacte de revenu. D'autres lois, votées dans la même session, établissaient en Amérique des commissaires de douane et chai^eaient la couronne de fixer le salaire des gouverneurs, des juges et autres fonc* tionuaires. Jusque-là tous ces agents dépendaient, pour
leur traitement^ du vote annuel des Assemblées coloniales.
Cet envahissement des libertés américaines fut considéré par le peuple de Boston comme une suite du système oppressif qui avait commencé avec l'acte du timbre. De toutes parts on se réunit pour résister aux prétentions anglaises, et on jugea que le plus sûr moyen d'amener la révocation de ces mesures odieuses^ c'était de s'engager mutuellement à ne point acheter les marchandises importées de la métropole, et de prendre ainsi les Anglais par l'intérêt.
Cette résistance, qui ébranlait le ministère, inquiéta les amis de l'Amérique. C'était prêter le flanc à Topposition qui voulait arriver au pouvoir, et cette oppo« sition avait pour mot de ralliement la soumission, et, au besoin, l'écrasement de TAmérique. Pour apaiser cette émotion, Franklin publia une brochure intitulée : Des cames du mécontentement en Amérique avant 1 768. Mais les esprits étaient trop agités pour se calmer. Le roi, avec un entêtement fatal, voulait faire sentir son bras aux colonies, et, au commencement de 1768, le ministère changea. Lord Hillsborough fut mis à la tête du Bureau du commerce, et on créa une secrétairerie d'Ëtat pour l'Amérique, dont on le chargea. C'était un homme honnête, intègre, mais d'un esprit étroit, entêté et violent; il eut la plus grande part aux mesures qui précipitèrent la révolution d'Amérique. Revenons maintenant sur ces événements, et laissons la parole h Franklin :
182 GQRBESPONDANGA
A WILLIAM FRANEXIM.
Ré$oîviiûns de Boston* '^ M* QfeimiVs et M. OnsUno^
Londres, 19 décembre 1767.
Cher fils,
Les résolutions du peuple de Boston, relativement au commerce, font ici beaucoup de bruit ^. Le Parlement n'en a pas encore pris connaissance, mais les journaux jettent les hauts cris contre l'Amérique. Â la cour, dimanche passé, le colonel Onslow me dit que je ne pouvais m'imaginer combien les amis de l'Amérique étaient abattus et affaiblis par cet événement, et combien le parti Grenville triomphait I Je viens de faire un article pour le Chroniole de mardi prochain, afin d^adoucir un peu les choses '•
A propos du colonel Onslow, je me rappelle une petite scène qui eut lieu au Parlement, à l'ouverture de la session, entre lui et M. Grenville. Ce dernier s'était déchaîné contre l'Amérique, en Taccusant de trahison, de rébellion» etc., lorsque le colonel, qui a toujours été un de nos plus fermes amis, se leva et dit gravement : ^'en lisant l'Histoire romaine, il avait remarqué une coutume excellente chez ce peuple sage et magnanime ; sitôt que le sénat était instruit d'un mécontentement dans les provinces, il envoyait deux ou trois personnes prises dans son sein, qui s'informaient du sujet de leurs plaintes, afin qu'on pût employer quelques voies de douceur, avant de sévir contre elles, pour les forcer à l'obéissance. U dit que, dans l'état présent des colonies, il croyait que cet exemple était bon à suivre , car il convenait, avec Thonorable préopinant, qu'il y avait de grands mécontentements parmi les colons. En consé-
1 . Ces résolutions avaient été prises le 28 octobre 1767. 2. C*est la Jbrochure dont nous avons i^u:\^ ^^Vxxs^lxasit.
quencet U demandait qu^on nommftt deux ou trois membres du parlement pour visiter la Nouyelle-Angleterre. Et, afin qu'on ne pût le soupçonner d'imposer l^ autrui un fardeau dont lui-môme ne se souciait pas de se charger, il déclarait en même temps que, si la chambre jugeait k propos de le désigner, il était prêt ï, s'y rendre avec Yhonorabîe memftr s. A ces mots il s'éleva un grand éclat de rire qui dura quelque temps, et qui ne fit qu'augmentsr par la répartie de M. Grenville : *— * « Monsieur me répondra^t-il que j'y serai en sûreté? Peut-on me garantir qu'on me laissera revenir pour faire mon rapport? » Lorsque les rires furent assez calmés pour qu'on pût l'entendre de nou* veau, M. Ooslow ajouta ; < Je ne saurais me rendre absolument garant du retour de Vhonoràbh tnembri^ mais, s'il part avec cette mission pour nos colonies, je suis fortement convaincu que VMnemmt contribuera beaucoup à la tranquillité future des deux pays. » Sur quoi, les éclats de rire recommencèrent et redoublèrent
Si notre peuple suit l'exemple de Boston, s'il prend des résolutions d'économie et de travail qui nous seraient tout aussi nécessaires, j'espère qu'entre autres raisons qu'on en donnera, on n'oubliera pas de dire que par ce moyen on se mettra plus promptement et plus efficacement en état de payer ce qu'on doit à la Grande-Bretagne. Ce motif adoucira un peu les choses, et paraîtra en même temps honnête et digne de nous*
Votre, etc, B. V*
THOMAS POWNALL AU DOGTEUB FRANKLIN.
De V égalité des droite entre la Grande-Bretagne
et l'Amérique.
Sans date.
Cher monsieur,
Voici les objeetions qn'on fiait au projet d^aeoorder aux
colonies les droits, privilèges et avantages du royaume, en les considérant conune faisant partie de ce dernier. J'ai tâché de les réfuter, et je vous les communique, dans l'espérance d'obtenir de vous le concours que vous m'avez promis.
Si, disent nos adversaires, nous donnons aux colonies le droit d'envoyer des représentants, si nous nous attendons, en conséquence, à ce qu'elles participent à toutes nos taxes pour leur part et pcyrtiouy il faudra que nous leur accordions aussi le droit de faire le commerce et de fabriquer, dont jouit l'Ue de la Grande-Bretagne. Mais peut-être alors, les profits d^ commerce de l'Atlantique vont-ils refluer vers quelque centre américain, tels que Boston, New-York, Philadelphie ou quelques-unes des Antilles. De cette façon, sans doute, les productions du sol et de Tindustrie dés colonies, et par suite l'intérêt. territorial des colonies sera favorisé, mais l'agriculture, l'industrie et les propriétés de la Grande-Bretagne en arriveront à une dépréciation et à une ruine complète. Qu'en résultera-t-il? C'est que la force du gouvernement restera toujours dans le royaume^ mais, que localement elle sera transférée de la Grande-Bretagne aux colonies. Ce résultat peut convenir à un citoyen du monde, mais pour un Breton^ c'est une chimère et une foUe.
Mon accès de goutte est passé; et quoique fort affaibli par cette maladie et par une fort mauvaise fièvre qui l'accompagnait, je suis beaucoup mieux : je serais fort aise de vous voir.
Votre ami, T. Pownall.
Au dos de cette lettre, Franklin a écrit ce qui suit :
Cette objection roule sur la supposition que la Grande- Bretagne perd nécessairement tout ce que les colonies
DE BENJAMIN FRANKUN. 185,
gagnent et que, si Ton peut empêcher les colonies défaire un bénéfice, la Grande-Bretagne en aura le profit.
Si les colonies sont plus propres à une espèce de commerce que la Grande-Bretagne, il faut que ce commerce leur appartienne, et que la Grande-Bretagne s'attache aux affaires qui lui conviennent mieux. Tout l'empire y gagnera. Si la Grande-Bretagne n'est pas aussi bien faite que d'autres pays, ou aussi bien placée pour un certain genre d'affaires, ce sont les autres pays qui prendront ce commerce, si les colonies ne le font pas. Par exemple : on a interdit les manufactures de laines en Irlande, et llrlande reste pauvre, mais, en agissant de la sorte, on a abandonné aux Français le commerce et ia richesse que l'Irlande aurait pu acquérir à l'empire, britannique.
Sans union, vous ne sauriez longtemps nous gouverner. Lequel vaut mieux, dans votre supposition, ou une séparation totale, ou un changement dans le siège du gouvernement. Je ne vois pas du reste comn^ent la faveur accordée à rintérôt foncier en Amérique pourrait en aucune manière déprécier les propriétés de la Grande-Bretagne; l'expérience a toujours prouvé le contraire. L'avantage de là situation et des circonstances fera toujours naître les manufactures et les fixeront. Depuis trois cents ans, Sheffield lutte contre toute l'Europe.
A WILLIAM FRANKLIN
ChangenMnt de ministère.^ Résolutions de Boston.
Londres^ 9 jauTier 1768.
Cher fils,
Nous avons eu tant de fausses alarmes sur des changements qui n'avaient pas lieu, qu'au moment même où je vous l'écrivais, on croyait que le ministère se soutiendrait.
Cependant, aussitôt après, le brait se renouvela, et l'on sut alors que les changements annoncés dimanche étaient faits. M. Conw^ se retire ; lord Weymouth prend sa place. Lord Gower est nommé président du conseil, au lieu de lord Northin^on. Les affaires d'Amérique ont été Otées à lord Shelbume; on les donne à lord Hillshorough, en qualité de secrétaire d'État pour TAmérique; c'est un nouveau département. On dit que lord Sandwich remplace ce dernier ii la direction des postes. Plusieurs membres du parti Bedford vont arriver tux, affaires»
En quoi ces changements nous touohent^ils? nous le saurons bientôt. Maintenant on ne pense qu'aux élections : ce qui me fait espérer que l'on n'entreprendra rien contre TAmérique pendant cette session, quoique la Gazette de Boston ait causé quelque mauvaise humeur, et que les résolutions de Boston aient suscité une prodigieuse clameur. J'ai tâché de pallier tout cela du mieux que j'ai pu. Je vous envoie le manuscrit de mon article, quoique je suppose que vous receviez le Chronicle, L'éditeur de cette feuille, un certain Jones, parait être du parti des Grenville, ou du moins il est fort réservé, comme vous le verrez par ses corrections et ses omissions. Il a arraché les dents et rogné les ongles de mon pamphlet, de manière qu'il ne peut ni déchirer ni mordre* Il ne fait qu'égratigner et grogner.
Je vous envoie aussi deux autres pièces que je viens de publier; il en est une troisième que je ne puis retrouver.
On me dit qu'il a été question, de m'adjoindre, comme sous-secrétaire d'État, à lord Hillsborough, ce qui n'est guère probable, car c^est ici un axiome que je suis trop Américain. Je jouis, grâce à Dieu, d'une fort bonne santé.
Votre affectionné père. B. F.
▲ JOSEPH OALLOWAY.
Lord Hillsborough. — ^ Affaires as Pensylvanie» — Corruption électorale en Angleterre, — M* Beckford, —
M. Thurlotr
Londres, 17 février 1768.
Cher Monsieur,
Dans ma lettre du 9 janvier, je vous écrivais que la clameur contre rAmérique était considérablement augmentée par suite des résolutions de Boston, mais que, malgré cela, nous tâcherions, pendant cette session, d'obtenir le rappel de l'acte qui restreint l'émission du papier^monnaie. Nous avons été arrêtés par le changement de l'administration chargée de nos affaires, changement convenu avant même que le nouveau secrétaire eût baisé la main du roi et fût entré en fonctions. Le ministre qui quittait le département de l'Amérique ne voulait pas s'engager dans cette question et son successeur ne le pouvait pas. Mais, maintenant, nos amis les marchands l'ont reprise et quelques-uns d'entre eux ont conçu des espérances, d'après la manière dont lord Hillsborough a écouté leurs observations. Il avait été préalablement convenu entre nous que, s'il était possible d'obtenir la révocation, elle serait demandée par les marchands de ce pays, comme une faveur pour leur commerce, et non pas réclamée par nos agents comme une faveur pour l'Amérique. Avant de parvenir au poste qu'il occupe, lord Hillsborough avait traité plusieurs fois ce sujet avec moi; je lui avais remis une co^ pie de ma réponse à son rapport, lorsqu'il était à la tête du Bureau du commerce, copie dont il m'a remercié dernièrement en disant qu'il la relirait avec soin et qu'il y réfléchirait. J'ai été le voir ce matin, pour savoir s'il n'avait pas changé d'opinion.
Noos entrâmes en matière, et nous «ûmoa tisi^ V^*<&i^;&s^
conversation. Tous ses arguments contre le cours forcé du papier-monnaie avaient pour objet de démontrer qu'il était de Fintérèt même des colonies de n'avoir pas une monnaie de cette espèce : « C'est une vérité, disait-il, dont vous serez convaincus, comme le sont aujourd'hui les colonies de la Nouvelle-Angleterre, quand vous aurez passé quelques années sans papier-monnaie. » Il ajouta que le bruit ayant couru que la restriction allait être levée, ces colonies avaient fait une pétition pour que la restriction fût maintenue au moins chez elles.
Toutefois Sa Seigneurie voulut bien me dire que si, comme je le proposais, les trois colonies de Pensylvanie, de New-Jersey et de New-York, faisaient une demande, on leur donnerait franc jeu, et que, quant à lui, il n'y ferait aucune opposition, mais il était sûr qu'on en trouverait beaucoup et que la chose ne réussirait pas. Il eut la bonté de me faire des compliments sur ma réponse; il m'assura qu'il l'avait lue avec beaucoup d'attention, et que j'avais dit, en faveur de ce genre de circulation, tout ce qu'on pouvait dire, et beaucoup plus qu'il ne pensait, mais qu'il n'avait pas changé d'opinion, sauf sa disposition à remettre la question au jugement d'autrui et à laisser l'affaire suivre son cours sans s'y opposer, comme il avait eu l'intention de le faire l'année dernière.
Demain, je vais dans la Cité pour conférer de nouveau avec les marchands : s'ils voient quelque chance de réussir, nous tenterons l'événement. Mais j'avoue que mes espérances sont très-minces; je sais qu'il n'y a rien à faire dans le Parlement, quand la mesure n'est point adoptée et soutenue par le ministère ; qu'est-ce donc quand les ministres sont contraires ou indifférents?
J'ai profité de l'occasion pour causer avec Sa Seigneurie de notre affaire particulière, le changement de gouvernement. Je lui ai donné de longs détails sur toutes nos déiziarches; sur les lenteurs que nous avons éprouvées, sur
la situation actuelle des choses. Il a eu la bonté de me dire qu'il examinerait la question et que nous en reparlerions. Il a exprimé sa vive satisfaction sur les bonnes dispositions qui, a-t-il dit, paraissent générales en Amérique, d'après les derniers ayis qu'il a reçus. Il a ajouté que, par ordre de Sa Majesté, il avait écrit aux différents gouverneurs les lettres les plus conciliantes : il ne doute pas que, si ces lettres sont lues aux assemblées, elles confirmeront l'henreuse disposition des esprits.
Quant à la permission que noas réclamons, de tirer directement des vins, des fruits et de l'huile de l'Espagne et du Portugal, et de porter aussi directement du fer aux marchés étrangers, tout le monde s'accorde à dire que le moment n'est pas favorable pour remuer cette question. Au premier vent qu'ils en auront, George Grenville et toute l'opposition ne manqueront pas de faire un grand bruit avec l'acte de navigation , ce pcUladium de l'Angleterre, comme ils l'appellent, qu'on veut livrer à l'Amérique rebelle, etc., etc. ; si bien que le ministère n'oserait pas faire une pareille proposition, quand même il l'approuverait. Je reverrai lord Hillsborough mercredi prochain , je vous écrirai ce qui se sera passé d'important.
Le Parlement vient de jouer une farce admirable. Il a cité à sa barre le maire et les aldermen d'Oxford, qui avaient proposé que leurs anciens députés payassent une certaine somme pour leur nouvelle électioUé Plusieurs imprimeurs et courtiers ont également été mandés pour avoir annoncé des bourgs à vendre ou pour en avoir trafiqué. Nos gens d'Oxford ont été envoyés à Newgate; ils ont été mis en liberté quelques jours plus tard, après une humble pétition et en recevant, à genoux, une réprimande du président de la chambre des communes.
La chambre avait grand'peine à tenir son sérieux, car tout le monde sait que l'abus est général. On dit que le but do ce châtiment était seulement de faire Causer Us v^\cq ^^
190 GORRESPONDÂNGB
décourageant un peu l'agiotage des bourgs au moment où la réélection approche. U est vrai que le priz est devenu exorbitant : il n'en coûte pas moins de quatre mille livrée sterlings à chaque membre pour se faire nommer.
M. Beckford a présenté un bill à l'effet d'empôcher la corruption et la vénalité des élections : une des clauses obligeait tous les membres du Parlement, lors de leur admission, à jurer qu'ils n'avaient rien donné ni directement ni indirectement à aucun électeur. Mais on s'est tant récrié contre cette clause, qui n'aurait d'autre effet que de forcer les députés à se parjurer, qu'il a fallu la retirer. C'était en effet une terrible invention, et pire que la conspiration des poudres ; celle-ci du moins ne voulait que faire sauter le Parlement au ciel, mais celle-là les enverrait tous en enfer.
M. Thurlow ' a combattu le bill par un long discours. Dans sa réplique, M. Beckford a porté à la chambre un coup fourré dont on parle partout : c L'honorable préopinant, a-t-il dit dans son savant discours, nous a donné une première définition de la corruption, puis il nous a donné une seconde définition de la corruption, et j'ai vu le mo* ment où il allait nous en donner une troisième. Est-ce que ce gentleman s'imagine qu'il y a un seul membre de cette chambre qui ne sache pas ce que c'est que la corruption? » Â ces motSf un rire général a éclaté. Ces gens-là sont tellement endurcis par la pratique qu'ils ne rougissent plus. Ceci entre nous.
Je suis, avec la plus sincère estime, cher Monsieur, votre très-obéissant et très-humble serviteur. B. F.
1. Thurlow, qui fût chancelier d'Angleterre^ est resté célèbre par son esprit; qui consistait surtout en un grand fonds d'impu* dence. On ferait un volume de ses bons mots.
DE BBNJAMIN FRANKLIN. Idl
A THOMAS ^^ARTÛN.
Le général Conwdy.
Cher ami,
J'&i reçu vos lettres des 17 ôt 18 novembre, et une autre douzaine de bouteilles d'excellent vin du cru de notre ami Livezey. Je vous remercie de la peine que vous avez prise et des aimables et bons souhaits dont vous accompagnez cet envoi.
Vous me dites que le secrétaire d'État Gonway a demandé avec étonnement ce que je pouvais faire en Angleterre et s'est plaint de ne m'avoir pas vu depuis fort longtemps? Cette histoire sent beaucoup le canal par lequel elle est venue, et ne mérite pas qu'on j fasse attention. Cependant, puisque j'ai cité le nom de Conviray, je vous dirai ce qui s'est passé entre nous la dernière fois que j'ai eu l'honneur de causer aveo lui. C'était à la ûour, alors qu'on commençait à parler de changements et qu'on disait qu^il allait résigner sa place de secrétaire d'État. En parlant de l'Amérique, je lui dis que je voyais avec peine tous nos amis quitter Tadministration, l'un après l'autre, que je redoutais les suites de ces changements, et que j'espérais que le bruit de sa démission était faux. 11 me répondit que le bruit était vrai, que la fonction n'avait jamais été de son goût, qu'il ne l'avait prise que pour un temps et à la sollicitation de ses amis, et qu'il croyait que sa retraite n'aurait aucune conséquence fâcheuse pour l'Amérique. Il ajouta qu'il ne désirait pas moins ardemment la prospérité de ce pays que celle de l'Angleterre môme, qu'il espérait que les imprudences commises de part et d'autre n'iraient jamais jusqu'à rompre l'union si essentielle au bien-être des deux pays, que, tant que Sa Majesté Vai iftT^\\ WL'ss^sû&xa ^^
l'appeler à ses conseils , l'Amérique trouverait toujours en lui un ami, etc. Je tous écris cela parce que j*ai eu du plaisir à l'entendre et que vous en aurez, je suppose, à le lire. Le caractère de Gonway tient plus de l'honnête ranchise d'un soldat que de la flatterie du courtisan ; on peut donc s'en fier à ses paroles.
Je trouve fort naturel que le Propriétaire voie d'un maxk» vais œil la prolongation de mon séjour en Angleterre, et qu'il soit fâché qu^on envoie toujours à l'assemblée des hommes qui ne sont pas ses amis; sans doute il voudrait voir abolir des élections et des agences qui répondent si mal à ses vues. C'est un malheur auquel il fera bien de se résigner.
Les événements de Boston, dont la nouvelle est arrivée à l'ouverture môme du parlement, et qui ont fait beaucoup de bruit ici, m'ont donné beaucoup de mal. Tout ce qu'on fait de désagréable en un coin d'Amérique est imputé au pays entier ; les provinces les plus innocentes souffrent de cette défaveur qui rejaillit sur toutes. Dans notre intérêt, j'ai cru qu'il était bon d'adoucir un peu la chose, c'est pourquoi j'ai écrit l'article que probablement vous avez lu dans le Chronicle du 7 janvier, avec la signature F. S.
Votre affectionné. B. F.
A WILLUM FRANKLIN.
Lord Hillshorough. — . Lettres d*un fermier. — État des manufactures dans les colonies, — Élections en Angleterre,
Londres, 13 mars 1768.
Cher fils..
J'ai reçu tout ensemble vos lettres des 6, 21 et 22 jan« vicr. 11 y avait longtemps que je n'avais reçu de vos nouvoUes,
Le projet d^établir de nouvelles colonies semble abandonné quant à présent; le changement de l'administration américaine ne lui est pas favorable. On inclinerait plutôt à abandonner les t)ostes reculés, comme étant plus dispendieux qu'utiles , mais, en ce pays, les idées sont tellement flottantes, qu'il ne faut compter sur rien. Le nouveau secrétaire, lord Hillsborough, voudrait que la plus grande partie des troupes fût placée dans le Canada et dans la Floride; on logerait seulement trois bataillons dans les provinces de New-York, de New- Jersey et de Pensylvanie ; quant aux forts Pitt, Oswégo, Niagara, etc., on laisserait aux colonies le soin d'en fournir et d'en entretenir les garnisons, si elles jugeaient ces forts nécessaires pour la protection de leur commerce. Cette opinion sera probablement suivie, si de nouveaux changements n'amènent pas d'autres idées. Quant à mes propres opinions, je suis las d'en faire part à tant d'esprits inattentifs; il faut pourtant que j.e continue de le faire, tant que je vivrai parmi eux.
On a enfin retrouvé les lettres de sir William Johnson, qui parlent des limites ; des ordres ont été envoyés, vers Noël, afin de compléter l'acquisition des terrains et l'établissement. Milord Hillsborough m'a promis d'en expédier des duplicata par ce paquebot ; il recommande la célérité de Texécution, car nous lui avons représenté qu'il y avait à craindre que les mécontentements des Indiens n'amenassent une guerre. Mais entre nous je vous dirai qu'il y a ici des gens qui seraient charmés de nous voir aux prises avec les Indiens; on en parle comme d'une chose désirable, d'une part, pour châtier les colonies, de l'autre, pour leur faire sentir qu'elles ne sauraient se passer de la protection de l'Angleterre et pour leur faire implorer cet appui. Ou s'imagine que nous ne pourrions, seuls et sans le secours de la métropole, nous défendre contre les Indiens, tant on connaît peu l'état de l'^iQtoc\vv.^\
194 GORHESPONDANGB
Lord Hlllsborougb m'a parlé des Lettres d^un fermier *; il m'a dit qu'il les avait lues, qu'elles étaient bien écrites et qu'il croyait en avoir deviné l'auteur ; en parlant ainsi, il me regardait fixement comme s'il pensait que c'était moi. Du reste il en critiqua la doctrine, comme étant tout à fait extravagante.
J'ai lu ces lettres jusqu'au numéro 8. Je ne sais s'il en a para davantage. J'aurais cru qu'elles étaient de M. Delancey, n'ayant pas entendu parler des autres personnes qoB vous dites y avoir coopéré. Je ne suis pas encore familiarisé avec l'idée que ces écrivains et ceux de la I^ouvelle^ Angleterre, se forment des relations de la Grande-Bretagne avec ses colonies. Je ne sais pas ce que les gens de Boston entendent par la subordination de leur Assemblée au Parlement d'Angleterre, tandis qu'ils refusent à celui-ci le droit de leur faire des lois. Je ne vois pas non plus quelles limites le Fermier met au droit qu'il attribue au Parlement de régler le commerce des colonies. Rien de plus difficUe que de tirer une ligne de séparation entre des taxes qui règlent le commerce et des ta&es qui n'ont d'autre objet que de donner un revenu. Si c'est le Parlement qui doit juger la cbosCi on n'ira pas loin avec cette distinction.
Plusj'ailu etmédité sur ce sujet, plus je me suis confirmé dans l'opinion qu'il n'est pas possible de maintenir un terme moyen et de le défendre avec des raisons intelligibles. Gboisissez entre les deux extrêmes : ou le Parlement a le droit de faire toutes nos lots, ou il n'a le droit d*en faire aucune. Les ai^ments en faveur [de ce dernier système me paraissent plus nombreux, plus puissants que ceux qu'on donne en faveur de l'autre. Si cette doctrine s'établissait, les colonies deviendraient autant d'États séparés,
1. Les lettres d^un fermier de Pensyîvanie étaient l'œuvre de John Dickinson. Franklin les fit réimprimer en Angleterre et 5 mit une préface. Elles ont été tT%d\ùt^«nfranqais« C'est un des plus célèbres pamphlets de la tèNoluWoii «ùm^fia^Ti^»
sujets du même roi , comme Tétaîent l'Angleterre et l'Ecosse, avant l'union. La question serait alors de savoir si une union, semblable à celle de l'Ecosse, serait ou non avantageuse pour V ensemble. Je n'hésiterais pas à soutenir l'affirmative, étant bien convaincu que c'est ce qu'il y aurait de plus heureux pour Vensemhle. Si quelque partie y trouvait quelque désavantage, ce tort serait largement compensé, par la sûreté que donnerait l'accroissement des forces générales. Mais cette union n'aura pas lieu, tant que la nature de nos relations ne sera pas mieux comprise des deux côtés de l'eau, et que la divergence des opinions sera aussi considérable.
Si, comme vous me l'écrivez, le Fermier se propose de combattre mon opinion, que le Parlement peut établir des droits de douanes, mais ne peut imposer de taxes intérieures, je ne me donnerai pas la peine de me défendre. Je me contenterai de vous dire, entre nous, que non-seulement le Parlement de la Grande-Bretagne, mais tous les États de l'Europe, réclament et exercent le droit d'imposer des taxes sur Texportation de leurs produits. On paye ici un droit sur les charbons de terre qui s'exportent pour la Hollande, et cependant l'Angleterre n'a pas le droit d'imposer à la Hollande une taxe intérieure. Tout ce que l'on exporte de France en Angleterre ou ailleursi est frappé à la sortie d'un léger droit que payent les consommateurs, et cependant la France n'a pas le droit de taxer les autres pays. Dans mon opinion, le mal n'est pas que la Grande- Bretagne frappe d'impôts les produits que ses manufactures nous envoient, le mal est qu'elle nous interdit de nous procurer ailleurs les mêmes marchandises. Elle agit ce^ pendant en vertu du droit que lui reconnaît le Fermier , le droit de régler le commerce de tout l'enopire. Pour contester ce droit il faut prendre un terrain plus solide et pousser plus loin l'argument. Mais les Ta.\&ou"& ^^jxa \^ ^wssi'ïït'às» sont trop nombreuses et trop longues "^wa \ai'^\^'^^»
A la Chambre des Communes, M. Grenville s*est plaint que les gouverneurs de New-Jersey, de New-Hampshire et des deux Florides n'avaient pas obéi aux ordres qui leur étaient intimés de fournir un ' état des fabrications en usage daDs leurs provinces respectives. Instruit de ce fait, je suis allé, au sortir de la séance, prendre communication des rapports faits par les autres gouverneurs. Tous se réduisent à peu près à dire qu'il n'y s^ aucune fabrication de quelque importance. Dans le Massachusetts , les familles font, pour leur usage , un peu d'étoffe de laine grossière; on a essayé des verreries et des fabriques de toiles qui n'ont pas réussi. Pareille chose est arrivée à Rhode-Island, au Gonnecticut et à New- York. On a monté dans la Pensylvanie une manufacture de toile, mais elle est tombée; la toile importée était moins chère. Il y a dans le comté de Lancaster une verrerie dont les produits sont grossiers et ne se vendent que dans les campagnes du voisinage. Tout le Maryland s'habille de tissus anglais. Il en est de même dans la Virginie, sinon que dans les familles on fîle un peu de coton qu'on a planté. Dans la Caroline du Sud et dans la Géorgie pas la moindre fabrication ; le haut prix de la main-d'œuvre rend toute fabrication impraticable. Le seul gouverneur de la Caroline du Nord vante avec ostentation une large manufacture de son pays, qui pourrait, dit-il, être fort utile à la Grande-Bretagne. C'est une fabrique de planches de sapin ; ils ont cinquante scieries sur une seule rivière.
Toutes ces relations ont bon effet ici, et engagent le Parlement à dédaigner les résolutions de Boston et à n'en pas tenir compte. Je désire que vous envoyiez votre rapport, avant la prochaine réunion du Parlement. Vous n'aurez à faire mention que d'une verrerie oti Ton fait des vitres grossières et des bouteilles, de quelques fabriques domestiçues de toile et de laine, qui n'habillent pas la moitié des habitants j lespîos belles étoffes éUiA iVc^^s Ôl^ V kxv^\^l<^Y\!Q ,
Je crois que vous seriez fort embarrassé de citer autre chose, malgré les déclamations pompeuses des journaux.
Le Parlement est dissous, et la nation est mise en feu par les nouvelles élections. On se plaint beaucoup de ce que Finfluence naturelle des propriétaires ruraux soit annulée dans les bourgs du voisinage par Finfluence pécuniaire des hommes nouveaux qui ^nt fait des fortunes subites dans les Indes ou comme fournisseurs du gouvernement. Quatre mille livres sterling , voilà auj ourd'hui le 'prix courant pour un bourg. Bref, toute cette Nation vénale est en ce moment à l'enchère; on l'achètera avec deux millions sterling ; celui qui donnerait un demi-million de plus, fût-il le diable lui-même, Farracherait des mains de ses enchérisseurs d'aujourd'hui.
Je reverrai lord Hillsborough mercredi prochain, pour lui demander que les malheureux qui ont tant souffert des déprédations des Indiens et des Français, reçoivent en fonds de terre, sur les nouvelles concessions des Indiens, l'indemnité qu'ils ont si long-temps sollicitée, et qu'ils solliciteront peut-être toujours en vain. Je suis votre affectionnné père, B. F.
P. S. J'ai diné hier avec le général Monckton, le major Gates, le colonel Lee * et d'autres officiers qui ont servi chez nous, et aiment beaucoup l'Amérique. Monckton s'est informé de vous avec intérêt.