‹ Correspondance (volume 5)Chapitre 55 sur 86 · MISS MARY STEVENSON A B. FRANKLIN · texte numérisé non relu

MISS MARY STEVENSON A B. FRANKLIN

Margate, 1" septembre 1769.

Soyez le bienvenu en Angleterre *, mon cher, mon respectable ami. Je commençais une lettre à ma mère quand j'ai reçu la nouvelle de votre arrivée. J'ai la même confiance en ma mère que les femmes chez les Esquimaux ont dans la leur; car si ma mère ne savait pas que : je dis toih

1. Franklin venait de faire une ozcursion su.t l<& <:£S'D^^s^^c:^«

jours la vérité, je ne vois pas de quoi elle ne ponrrait pas douter. J'avoue qu'elle a quelque raison de se plaindre de moi; je ne dois pas me plaindre d'elle. Depuis que je suis ici, je ne lui ai écrit qu'une seule fois, et

elle J'ai eu le plaisir d'avoir de

ses nouvelles par plusieurs de mes correspondants. J'espère que vous intercéderez pour moi, afin que je ne sois pas trop grondée. De fait, mon expédition m'a donné si peu de plaisir , que mes lettres n'en auraient donné aucun à ma mère, et je ne la sais pas tellement attachée au gouvernement qu'elle désire en augmenter le revenu sans en tirer elle-même quelque avantage. C'est néanmoins une sujette loyale,et votre fidèle disciple en touspoints, hormis l'impôt. De ce côté, sa fille la dépasse, car vos arguments m'ont convaincue ; je ferme l'oreille à toutes les invitations de faire de la contrehande , et dans un endroit comme celui-ci, il est heau de garder son honnêteté.

En critiquant les habitants de ce pays, je dois vous dire, à l'honneur de mon hôte et de sa famille, qu'ils condamnent et évitent des pratiques illicites qui ne sont que trop communes ici. La conduite exemplaire de ces bonnes gens me ferait entrer dans leur secte quand la raison ne m'y pousserait pas , mais ils ont des accès d'enthousiasme qui les emportent oti je ne puis les suivre* Ce sont certainement les plus heureuses personnes qu'on puisse voir, et je serais charmée d'être comme elles , mais ma raison ne me permet pas, et mon cœur m'empêche de jouer l'hypocrite; il faut que votre Polly reste ce qu'elle est : ni dans le monde, ni hors du monde. Gomme je laisse ma plume courir de façon étrange en écrivant à un philosophe! Mais ce philosophe est mon ami, je peux lui écrire tout ce qui me plaît.

J'ai rencontré hier un très-aimable médecin * qui prescrit l'abstinence pour guérir la consomption. Ce doit être un

/, M. Hewson, qu'elle épousa Vannée suivante*

habile homme, puisqu'il pense comme nous. Ne soyez pas trop surpris, ni vous, ni ma mère, si quelque jour je m'en fuis avec ce jeune homme. Ce serait sans doute un pas bien risqué, à Page raisonnable de trente ans, mais on ne peut pas dire ce qu'on ferait si on était sollicitée par un homme insinuant et bon, alors même qu'il serait un peu trop jeune, et ne serait pas encore établi dans sa profession. Il m'a parlé de tant de choses, et je l'ai trouvé si bien, que je crois nécessaire de vous donner cet avertissement, quoique, je vous l'assure, il ne m'ait pas fait de propositions. Gomme je bavarde ! La faute en est sans doute à ma nouvelle Connaissance, ou à la joie d'apprendre que mon vieil ami est revenu dans ce pays. Je sais quel est le coupable, car je sais quand sa gaieté m'a animée, mais vous pouvez penser ce qui vous plaira; croyez-moi seulement, cher monsieur, votre très-affectionnée et très-humble servante. Mary Stevenson.

A MISS UABY STEVENSON.

Samedi soir^ 2 septembre 1769.

Rentré à la maison, après un repas de chasse où j'ai bu plus que ne doit le faire un philosophe, je trouve l'aimable babil de ma chère Polly, qui m'égaye plus que tout le vin.

Votre bonne mère dit qu'il n'y a pas lieu à mon intercession. Elle sent qu'elle est plus en faute que sa fille. Elle a reçu de vous une lettre affectueuse et tendre, elle n'y a pas répondu, quoiqu'elle eût l'intention de le faire; mais sa tête, non son cœur, était en mauvais état et ne lui permettait pas d'écrire. Elle avoue qu'elle n'est pas sujette aussi fidèle que vous ; elle tient moins à payer le tribut à César, et a moins d'horreur pour la contrebande, mais ce n'est pas, dit-elle, égolsme ou avarice, c'est xu horrible éloignement pour le gaspiUaige d.^ c^^^ Yai'^^\& ^^^'^^^^ss^^

salaires, casuel, fournitures et autres avantages qu'on donne à des gens qu'elle n'aime pas, et qui ne méritent pas ces faveurs parce que — je suppose — ils ne sont pas de son parti.

. Présentez ihes respects à votre excellent hôte et à toute sa famille. J'honore leur consciencieuse aversion pour un commerce illicite. Il y a dans ce monde des gens qui ne feraient point de tort à leur prochain, mais qui ne se feront aucun scrupule de frauder le roi. Le contraire, heureusement, n'est pas vrai ; celui qui se fait scrupule de frauder le roi ne fera certainement pas de tort à son prochain.

Ne souhaitez pas d'être une enthousiaste. Les enthousiastes ont sans doute des joies et des plaisirs imaginaires, mais ceux-ci sont souvent balancés par des peines et des contrariétés imaginaires. Continuez d'être une bonne fille, et fondez là-dessus votre espoir dH bonheur à venir, sans regretter un sentiment qui, peut-être, est nécessaire à d'autres. Les gens qui ont un bon instinct naturel n'ont pas besoin de raison pour se conduire, et ceux qui ont de la ndson n'ont pas besoin d'enthousiasme. Cependant il y a dans la vie certaines circonstances où peut-être vaut-il mieux ne pas écouter la raison. Par exemple, si on savait la vérité, peut-être devrais-je être jaloux de ce jeune médecin, si beau et si insinuant, mais comme ma vanité est plus flattée de la supposition que c'est mon retour qui vous a animée, et que cette supposition me donne plus de plaisir, je ferme Foreille à la raison, comme je l'ai fait avec succès en vingt autres occasions. Mais j e suis sûr que vous me donnerez toujours assez de raisons pour que je continue d'être votre ami dévoué. B. F.

P. S, Amitiés à mistriss Tickell. Nous soupirons après votre retour. Votre Dolly se portait bien mardi dernier, les enfants étaient allés la voir à Bromley. Adieu. Je n'ai pas Je teïnps de vous rien dire de moiiL \oyage en France.

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