A CADWALLADER EVANS
Passage de Vénus, — Production de la soie en Amérique,
Londres, 7 septembre 1769.
Cher monsieur,
J'ai sous les yeux vos honorées des 11 juin et 15 juillet. Je vous remercie de me communiquer les observations faites par MM. Biddie et Bayley. Je les ai données immédiatement à l'astronome royal, M. Maskelyne, qui les comparera avec celles qu'ila reçues de différents points du monde et en fera un rapport à la Société royale. Ce sont les seules observations de notre Société que j'aie reçues, les autres ont été envoyées à M. Penn. La semaine dernière, me trouvant à Flamsteed House avec M. Maskelyne, j'appris qu'il les avait entre les mains. Je lui enverrai aujourd'hui les corrections que vous m'avez adressées par voie de Liverpool.
Je serais bien fâché qu'après l'Union, il restât quelque esprit de parti dans la Société philosophique américaine *. Ici la Société royale se recrute dans tous les partis , mais l'esprit de parti n'a jamais rien à faire avec nos travaux.
Je suis affligé d'apprendre que notre ami Galloway est dans un si mauvais état de santé ! Il devrait faire un long voyage, ou une traversée. Que ne vient-il passer l'hiver à Londres?
Notre ami W* qui se plaint sans cesse d'une fièvre continue n'en a pas moins l'air frais et heureux, et certes il ne dépérit pas. L'autre jour, à Richmond, oti nous dînions avec le gouverneur Pownall, il nous disait que depuis trois ans il avait été presque toujours tourmenté de la fièvre. C'est le seul exemple que je connaisse d'un homme
1. Cette société s'était formée parla réunion de deux autres associations.
que la fièvre engraisse. Mais je ne vois nullement qu'il y ait lieu de lui faire le sermon que vous désirez, car il me parait très-sobre dans son boire et son manger. Je crois que ses affaires sont en bon train, mais tout ce qui doit passer par nos grands départements, exige du temps. Je ne suppose pas qu^il soit en mesure de retourner avant le printemps.
Par un navire qui ne fait que de mettre à la voile (le capitaine est un étranger dont j'ai oublié le nom) je vous envoie un ouvrage français, tout récent, sur l'éducation des vers à soie. On dit que c'est le meilleur traité qui existe ; il a été écrit sur les lieux de production par une personne qui s'y entend. Comme beaucoup d'autres livres fîrançais, il me semble qu'il y a trop de phrases, mais si vous voulez traduire et publier les instructions principales, je pense que cela serait utile. La prime sur la soie est offerte, je crois, à toutes les colonies. Je vous enverrai l'acte du Parlenient. Mais il faut qu'elle soit dévidée et envoyée en écheveaux. Les cocons seraient perdus durant la traversée, car le ver mort pourrirait et tacherait la soie. Il faudrait établir une filature publique pour le dévidage, à moins que chaque famille n'apprit à dévider ses cocons. En Italie on les apporte au marché, oti ils sont achetés par ceux qui ont des filatures. En Sicile, chaque famille dévide sa soie, afin de garder la bourre qu'on carde et file pour l'usage domestique. Si l'Assemblée prenait quelques mesures pour favoriser la culture des mûriers dans toute la province, la production de la soie suivrait aisément. Car ce qui décourage d'élever des vers, c'est la difficulté d'avoir des feuilles et l'obligation d'aller fort loin pour s'en procurer.
Pour moi il n'y a pas de doute que cette éducation réussirait dans notre pays. C'est la plus heureuse des inventions pour se vêtir. Pour produire de la laine, il faut beaucoup de terre, et si on l'employait à donner du grain on
DE BENJAMIN FRANKUN. 231
en obtiendrait plus de subsistance qu'on en tire du mou-^ ton. Le lin et le chanvre demandent un sol riche, ils Pépui** sent et ne lui permettent plus de produire de graini Mais on peut planter des mûriers en haies le long des allées, ou pour donner de Potnbre près des maisons, là où on ne veut point faire pousser autre chose.
La nourriture des vers à soie est en Pair; le sol qui est sous les arbres peut encore produire de l'herbe ou quelque autre végétal, utile aux hommes ou aux animaux. En outre les vêtements de soie durent beaucoup plus longtemps que les autres; la soUdlté de l'étoffe lui assure grandement la préférence. La plus peuplée de toutes les contrées, la Chine, habille de soie ses habitants, les nourrit largement, et a encore une grande quantité de produits bruts et manufacturés qu'elle réserve à l'exportation. A Londres la soie brute, en écheveaux bien dévidés se vend de vingt à vingt-cinq shillings. La soie est bien dévidée quand les fils se croisent partout sur l'écheveau, et ne se touchent que là où ils se croisent. Elle est mal dévidée quand les fils sont parallèles, car de cette façon ils s'agglutinent, se cassent quand on les dévide, et prennent beaucoup plus de temps que les autres parce qu'on perd le bout chaque fois que le fil casse. Produisez beaucoup de soie, vous aurez ici ce qu'il vous faudra de commandes. Avec une grande estime, je suis, mon cher ami, votre affectionnée B. F.
1. Franklin attachait une grande importance à doter l'Amérique de cette nouvelle branche d'industrie; il y revient assez souvent dans ses lettres. Nous savons que, par l'entremise de son ami le docteur Sir John Pringle, il avait fait ofifrir à la reine une étoffe faite avec de la soie d'Amérique, et que Sa Majesté avait promis de la porter. Il voulait^ disait-i), fournir les fabriques anglaises d'une matière première qu'on allait chercher à grands frais en France, en Espagne^ en Italie et dans les Indes.
A SAMUEL COOPER
Londres, 30 septembre 1769.
Cher monsieur,
Votre lettre du 3 août m'a fait grand plaisir. Je n'ai que le temps de vous en accuser réception, mais je me propose de vous écrire longuement à la première occasion. J'arrive de France ; on s'y occupe beaucoup de nos disputes ; on y a traduit et imprimé plusieurs de nos pamphlets, par exemple mon Examen et les Lettres d^un fermier , suivies de deux morceaux de moi, dont je vous envoie un exemplaire. Bref, toute l'Europe (hormis la Grande-Bretagne) est avec nous. Mais l'Europe a ses raisons ; on s'imagine que l'accroissement de la puissance britannique est un danger pour le continent, et on ne serait pas fâché de voir cette puissance divisée contre elle-même. J'espère que notre prudence ajournera longtemps la satisfaction que nos ennemis attendent de nos dissensions. Avec une sincère et grande estime» je suis, cher monsieur, etc.