‹ Correspondance (volume 5)Chapitre 70 sur 86 · A MISTRISS SARAH BACHE · texte numérisé non relu

A MISTRISS SARAH BACHE

Londres^ 29 janvier 1772« Chère Sally,

J'ai rencontré M. Bâche à Preston, j'y suis resté deux ou trois j ours, fort aimablement traité par sa mère et ses sœurs qui m'ont beaucoup plU. Il est venu à Londres avec moi, et maintenant il retourne près de vous. Je lui ai conseillé de s'établir à Philadelphie, où il serait toujours avec vous. J'ai toujours pensé que la profession dans laquelle on a été élevé, vaut beaucoup mieux qu'une place qui dépend du bon plaisir d'autrui ; on est plus indépendant et plus citoyen; on n'est point exposé aux caprices d'un supérieur. En outre, je crois que s'il ouvrait un magasin, là où vous demeurez, vous pourriez lui être utile, comme votre mère l'a été pour moi, car vous ne manquez pas d'intelligence, et j'espère que vous n'êtes pas trop fière.

Vous pourriez aisément apprendre à tenir les livres et vous pouvez fortbien copier les lettres, ou même les écrire à Toccasion. Avec du travail et de l'économie vous pouvez faire votre chemin dans le monde, car vous êtea \QuxLe&

ment. Mais s'il ne prend pas des mesures pour retirer les troupes, révoquer les droits, ou abolir les instructions qui nous blessent, je penserai que toutes ses politesses ne signi* fient qu'une chose : c'est qu'on caresse et qu'on flatte le cheval pour le rendre plus patient, tandis qu'on lui tient la bride plus serrée, et qu'on lui enfonce l'éperon plus avant dans les flancs.

A Dublin nous avons été reçus par les deux partis, les courtisans et les patriotes. Les derniers m'ont traité avec un respect particulier. On nous a fait asseoir parmi les membres de la Chambre des Communes, M. Jackson, comme membre du Parlement anglais, et moi comme membre d'un Parlement anglais en Amérique. Le président proposa qu'on me fit cet honneur, en y joignant des paroles très-obligeantes pour ma personne. La Chambre répondit par un oui unanime ; deux des membres vinrent me prendre, me conduisirent au milieu d'eux, et me donnèrent une place aussi honorable que commode. J'espère que nos assemblées ne resteront pas en arrière, et que si quelque membre du Parlement irlandais se trouve dans notre pays, elles lui feront la même politesse.

En Ecosse, j'ai passé cinq jours avec lord Kames, à sa résidence, Blair Drummond près de Stirling; j'ai passé deux ou trois jours à Glasgow, deux jours aux forges de Carron, et le reste du mois à Edimbourg ou aux environs, logé chez David Hume qui ne m'a pas traité avec moins de bonté que ne l'ont fait lord et lady Kames. Toutes nos anciennes connaissances m'ont demandé affectueusement de vos nouvelles, sir Alexandre Dick et sa femme, M. Mac Gowan, les docteurs Hobertson, CuUen, Black, Ferguson, Kussel , etc. J'ai été absent trois mois, ce voyage a fait grand bien à ma santé.

M. Bâche avait quelque désir d'obtenir une place en Amérique; je l'ai dissuadé d'en faire la demande; je ne pouYsàs l'appuyer, et j'aime mieux voir les miens dans

une situation indépendante, et vivant de leur travail. Je lui ai donc conseillé d'employer en marchandises l'argent qu'il avait apporté et d'aller s'établir à Philadelphie, en ne vendant qu'au comptant. De cette façon je crois qu'en renouvelant souvent son fonds, il peut faire son chemin dans le monde. Il eût été mal à Sally de quitter sa mère, sans parler des dépenses d'un si long voyage.

La résolution que le Bureau de commerce a prise de ne plus recevoir à l'avenir d'agents que ceux qui seront nommés par le concours de toute la législature, mettra fin aux agences, je suppose. Les assemblées craindront que ces nouveaux agents, nommés par l'influence ministérielle, ne puissent être de grand secours aux colonies. Pour moi je pense que les agents nommés comme ils le sont aujourd'hui, ne sont pas moins utiles au gouvernement anglais qu'aux colonies qui les envoient. Ils ont souvent empêché de fausses mesures, prises par ignorance, et qui auraient été fort préjudiciables au gouvernement. Si on les avait écoutés ils en auraient prévenu bien davantage, témoin l'acte du timbre, et l'acte des droits de douanes. Laissons donc à ses propres inventions ce ministre infaillible et qui sait tout ; ne faisons pas la dépense d'envoyer ici un agent que le ministère peut révoquer, en faisant rappeler l'acte qui le nomme. Certes je ne voudrais pas être agent dans cette fausse position, et je refuserais d'accepter une nomination de cette espèce

.... Je suis en grand débat avec moi-même pour savoir si je dois rester plus longtemps en ce pays. Le mal du pays me prend, me voici dans ma soixante septième année, et je crains que l'âge n'amène quelque infirmité qui rende mon retour impraticable. J'ai aussi quelques affaires importantes qu'il me faut régler avant ma mort, que je ne puis plus regarder comme fort éloignée. Le Parlement ne me parait plus en disposition de se mêler quant à présent des affaires d'Amérique, soit pour imposer de nouyeajox

droits, soit pour révoquer les anciens ; me fallût-il revenir iciy je pourrais donc m'absenter un an sans compromettre les affaires où je suis engagé, quoi qu'il soit peu probable qu'une fois chez moi je revoie jamais l'Angleterre. J'ai ici tant de bons et aimables amis que je passerais volontiers avec eux le reste de ma vie, si ce n'étaient les liens qui me rappellent en Amérique, et Tindélébile affection que je garde à ma chère patrie, dont je sois exilé depuis ai longtemps. Mes tendresses à Betsey. Je sois toujours votre père affectionné* B. F.

GHAPITBE VI.

La oonoessiôn Walpolè. <^Lord Hilaboreugh remplacé par lord Dartinouth. — Règles pour faire d'an gnud empire un petit. — Êdit du roi de Prusse.

Après son retour b Londres, Franklin se présenta chez lord Hillsborough et ne fut pas reçu. Sa Seignearie avait été prise d'un nouveau caprice, ou plutôt une fois de plus Tesprit pratique de FrankÛn avait aoufflé sur les chimères du nohle Lord. C'est un crime que lès hommes d'^^tat ne pardonnent guère^ quand ils sont de la trempe de lord Hillsborough*

Franklin, qui connaissait et aimait si bien rAmérique, avait vu dès longtemps que le centre de la puiasance américaine serait un jour au delà des Alleghanys, dans la vallée de l'Ohio et des autres affluents du Midsissipi. n s'était associé avec xm riche banquier de Londres, Thomas Walpole^ et quelques autres per<sonnes, pour demander une concession de terres dans rOueat. C'est ce qu'on a appelé la concessim Wal'QolA.

La pétition de Franklin et de Walpole fut renvoyée au bureau du commerce, présidé par lord Hillsborough. Dès le débuts Sa Seigneurie s'opposa à cette mesure, et voici par quels motifs. On verra par là quelle était l'économie politique d'un secrétaire d'État anglais il y a cent ans :

« Si ce vaste territoire, disait-il, est accordé à des personnes qui veuillent réellement le peupler et qui le fassent, ils emmèneront un grand nombre d'habitants de la Grande-Bretagne, et je crains que ces émigrants ne forment bientôt un peuple séparé et indépendant; il aura bientôt ses manufactures, il ne prendra plus les produits de la mère patrie ni des provinces qui l'avoisinent. Placé loin du siège de l'Empire, de nos cours et de nos magistrats , les habitants seront hors de la portée de nos lois et de notre gouvernement. Ce pays deviendra le réceptacle et l'asile des scélérats qui, fuyant devant la justice, iront se cacher dans cette colonie. »

Lord Hillsborough concluait en disant qu'il était sage et politique d'arrêter la colonisation à la crête des Alleghanys. On tenait dans sa main les colonies qui bordaient la mer, on n'aurait aucune action sur les colonies du centre.

Ces solennelles niaiseries furent adoptées par le bu«reau du commerce. Franklin répondit à lord Hillsborough dans un mémoire rédigé avec autant de bon sens que de sagacité. Empêcher l'émigration intérieure, c'était chose impossible ; il y avait déjà des milliers de familles installées sur ces terres fertiles. Fallait-il les laisser sans gouvernement et sans lois? Ces nouvelles colonies ne feraient-elles pas barrière contre les Indiens qu'elles repousseraient dans le désert? Ne se^

rait-ce pas un nouveau marché pour le commerce anglais ? Les rivières^ partout navigables, n'offraient-elles pas des communications commodes, et les émigrants, en plantant ces solitudes et en les perçant de routes, ne travaillaient-ils pas pour la métropole autant que pour l'Amérique?

En juillet 1772, l'affaire fut portée devant le conseil privé. Convaincu par le travail de Franklin, le conseil se montra favorable à la pétition de Walpole. La révolution arriva avant que le plan fût exécuté ; mais le temps s'est chargé de justifier Franklin. L'Ouest (ou le jeune géant^ comme on l'appelle aujourd'hui) est le noyau et la force de l'Amérique.

Blessé par cette décision, lord Hillsborough quitta le département des affaires d'Amérique, et fut remplacé par lord Dartmouth, le bon lord Dartmouth, comme on l'appelait. Il avait été opposé à l'acte du timbre, et avait autrefois présidé le bureau du commerce avec tant de bienveillance, que Franklin l'avait désigné comme l'homme qui convenait le mieux à l'Amérique, et peut-être n'avait pas été étranger à sa nomination*

A WILLUM FRANKLIN.

Retraite de hrd Hillsborough. — Lord Dartmouth,

Londres, 17 août 1772.

Cher fils,

Enfin nous voici débarrassés de lord Hillsborough, lord Dartmouth prend sa place, à la grande joie de tous les amis de rAmérique. On dira chez vous que c^est l'affaire des planteurs de POhio qui l'a perdu; la vérité est, comme je vous le mand«Â& ^<^'^\à& \<cs^s^^^*«» ^ ^^^^

S86 OOHRESPONDÂNGB

tons les nfiiistres ses [confrères en étaient las et n'attendaient qn'nne occasion fkvorable pour lui donner un croc en jambe. Voyant donc qa'il s'était fait un point d'hona^ur de combattre notre plan, ils s'en firent un de le déf^ndr^, ftfin d'bttmilier leur confrère ; ils savaient bien que son orgueil ne supporterait pas unQ moftifici^tion pa^ raille. Je ne prétends pas dire qu'ils e^ eussent 0^ 4e la sorte, s'ils avaient trouvé notre plan vicieux ou l'apposition de lord Hillsborough bien fondée, mais je çroia que, s'il n'eût point existé de mésintelligence entre eipç^ on qq se serait jamais brouillé pour si peu de chose. Il faut çUrQ aussi que le roi était fatigué de Thomme et de son administration ; elle avait diminué l'affection et le respect dei| colonies pour le gouvernement royal, et (soit dit entre nous) j'ai trouvé de temps en temps le moyen de frdre .

parvenir à Sa Majesté des renseignements et des preuves |

irrécusable?» Je voua en dirai davantage quand je vou^ verrai.

Le dégoût da roi ne fit que fortifier leç ministres daiia leur résolution de le faire disgracier en mettant à néant son fameux Rapport. Maintenant que la chose est faitOi peut-être notre affaire sera-t-elle moins regardée par le cabinet; on la laissera traîner en longueur et peut^tre avorter. Gardons-nous donc de laisser entrevoir , soit par nos paroles, soit par nos action:;, trop de confiance dans sa réussite, de peur de nous rendre ridicules, si elle venait à échouer. Nous faisons tous nos efforts pour terminer , mais le temps n'est pas favorable, tout le monde est parti ou part pour la campagne, ce qui laisse 4^ la place aux accidents.

Je vous écris par Falconer, et n'ai que le temps de mç dire votre père affectionné. B. P.

P. S. Les égards que lord Dartmouth m'a toujours fait rhonneur de me témoigner meioxA ^«^^tet ^^*"J^\!îC\«ol-

DE BBHJAMm FRANKLIN. S8T

drai plt» fiaeilement des eonditiong faTorablês poav bob colonies, que je n'eusse pu le faire dans ees derniers temps*

A WILLIAM FRANKLIN

De Vexereice du corps.

Londres, 19 août 1779.

Cher fils,

Votre lettre du 14 mai m'annonce votre indisposition qui m'a fort inquiété. La résolution que vous avez prise de faire plus d'exercice est très-bonne ; j'espère que vous vous y tiendrez. Il est de la dernière importance de prévenir les maladies, car leur guérlsen par la médecine est des plus incertaines.

En réfléchissant sur les différentes espèces d'exercices, j'ai trouvé que le quantum de chacun d'eux doit s'évaluer, non par le temps qui s'écoule bu par la distance qu'on parcourt, mais bien par le degré de chaleur qu'il produit dans la corps. Voici les observations que j'ai faites, Quand ayant froid j'entre, le matin, dans une voiture, je puis faire des courses tout le jour sans avoir chaud ; à obeval t s'U m'arrivQ d'avoir froid au)c pieds , il me faut quelques heures avant de réussir h. Jea échauffer; ipais i tel froid que j'aie au3c pieds, je ne marcherai point une heure, et d'un bon pas, sans brûler de la tôte aux pieds, grftoe à l'activité de la circulation du sang. £n deux mots, je dirais presque (en me servant de chiffres sans égard à, la stricte exactitude, mais seulement pour établir un point de comparaison) qu'on fait plus d'exercice, en parcourant un mille à cheval, que cinq dans une voiture, et plus en faisant un mille i pied, que cinq à cheval; j'ajouterai qu'on fait plus d'exercice à monter ou à descendre des escaliers pendant un m\W^, ^V '^«st^^s^sè^ ^-^v

f88 CORRESPONDANCE

milles sur un terrain plat. On peut prendre les deux derniers exercices sans sortir de chez soi, quand le temps est mauvais; le dernier est bon, lors^'on est pressé par l'heure y car, en peu de minutes, on se donne infiniment de mouvement. Le Dumbbell ' est un de ces exercices en abrégé.

Au moyen de ces exercices, j'ai senti, montre en main, les battements de mon pouls monter de soixante à cent par minute, et je suppose que la chaleur augmente d'ordinaire avec la vitesse du pouls. B. F.

A WILLIAM FRANKLIN

Lord Hilîshorough, — Son refus de recevoir FraMin. — Franklin nommé associé étranger de V Académie des sciences, à Paris,

Londres, 19 août 1772.

Cher fils ,

J'ai reçu votre lettre du 30 juin; je suis fâché que ma lettre, en date de Glasgow, se soit égarée, non pas tant parce que vous ne l'avez point reçue que parce qu'elle est tombée probablement entre des mains étrangères. Elle contenait quelques détails de ce qui s'est passé en Irlande, que je ne destinais qu'à vous seul.

Lord Hillsborough a vu qu'il ne pouvait rien tirer de moi, et je suppose qu'il m'a rejeté comme une orange qui ne rend pas de jus et qui, par conséquent, ne vaut plus la peine d'être pressée. Quelques jours après mon retour à Londres, je lui rendis visite pour le remercier des politesses qu'il m'avait faites en Irlande, et pour l'entretenir en môme temps d'une affaire de la Géorgie. Le concierge me dit qu'il était sorti. Je laissai ma carte, j'y retournai

1, Ce sont des poids ou d^s \)o\\\^% i\\3LQ>\i ^^^ V Vst^^xidu.

DE BENJAMIN FBANEUN. 289

une autre fois : on me fit la môme réponse, (quoique je susse qu'il était chez lui, et môme tôte à tôte avec un de mes amis. Je fis encore à ce lord deux nouvelles visites, en laissant Tintervalle d'une semaine entre chacune : toujours môme réponse. La dernière fois que je me présentai, c'était un jour de réception; un grand nombre d'équipages étaient arrêtés à la porte de son hôtel. A peine mon cocher était-il descendu de son siège pour m'ouvrir la portière que le suisse, s'aperce vaut que c'était moi, sortit de l'hôtel et se mit à gronder insolemment mon cocher pour n'avoir pas demandé si Milord était à Phôtel, avant d'ouvrir la portière; puis, s'adressant à moi, il me dit : c Milord n'est pas chez lui. » Je n'y suis jamais retourné depuis, et nous ne nous sommes querellés que de loin.

Gomme vous le remarquez, il y a un contraste frappant entre sa conversation avec le lord juge et la lettre qu'il vous , a écrite au sujet de votre province. Ce lord Hillsborough est le plus grand hypocrite, le fourbe le plus insigne que j'aie rencontré de ma vie. Mais nous en avons fini avec lui , j'espère, et pour jamais. On méditait sa destitution depuis le jour de la mort de la princesse douairière, car je me rappelle que je me plaignais de lui, vers cette époque, auprès d'un de nos amis de la cour, dont vous pouvez aisément deviner le nom, lorsque celui-ci me dit à son tour que lord Hillsborough représentait les Américains comme un peuple remuant, toujours mécontent de tous les ministères; il était vrai, ajouta-t-il, qu'on vous avait donné trop de raisons de ne pas aimer le présent ministère, et il me demanda enfin si je connaissais une personne qui nous convint mieux que lord Hillsborough, en cas qu'il fût destitué, c Oui sans doute, lui répondis-je, c'est lord Dartmouth; nous l'aimions beaucoup alors qu'il était à la tôte du bureau de commerce, et probablement nous l'aimerions encore. • Notre entretien en resta là, mais je suis presque sûr qu'il aura été ra^çoiti^ ^^^^\^^^ss!^^

290 GORBËSPONDANGB

où je désirais qu'il le fût, quoique j'ignore s'il a en quelque effet*

Ma position iei est on ne peut plus agréable, surtout dans l'espérance oil je suis que le nouveau minist;^ me donnera moins d'ennuis. Je suis considéré par les savants; je compte parmi eux beaucoup d'amis et de eonnaissances avec lesquels j'ai d'agréables relations; ma réputation est assez bien établie pour mVivoir prot%é contre les injustices de quelques personnages puissants ; je lui suis redevable de la conservation dMne place dont ils Toulaient me priver. On recherche ma compagnie au point qiie je ne dîne que très-rarement chez moi Thiver, et que je pourrais, si je le voulais, passer tout Tété dans les châteaux de mes amis. Les étrangers de distinction, qui viennent eu Angleterre^, ne manquent presque jamais de me faire visite, car ma réputation est encore plus grande au dehors qu^ci. Plusieurs ambassadeurs étrangers ont cultivé assidûment ma connaissance, me traitant comme un des leurs, soit parce qu'ils désirent apprendre de temps en temps quelque chose des affaires d'Amérique, objet important aujourd'hui pour les cours étrangères qui commencent h espérer que le pouvoir redoutable de l'Angleterre sera diminué par la défection de ses colonies ; soit qu'ils cher-* chent une occasion de me mettre en rapport avec ceux de leurs compatriotes qui le désirent. Dernièrement le roi a parlé de moi avec le plus grand éloge.

Voilà sans doute de quoi flatter ma vanité , mais souvent il me prend un violent désir de retourner dans ma patrie, désir que je ne puis apaiser autr^joient qu^en me promet^ tant de partir au printemps prochain ou à l'automne, et ainsi de suite* Quant à revenir ici, une fois parti, je n'y songe guère. Je suis trop avancé dans la vie pour avoir l'idée de faire trois voyages encore. J'ai des affaires importantes à régler chez moi, et quand je réfléchis aux doubles dépenses que ie Ms^ Uik\ Qk\i«ii xofii c^'îsi.^ {e ne

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trouve pas que mes traitements m'en dédommagent kbeau« coup près. Cependant le dernier changement de ministère pèse dans la balance et me détermine à rester un autre hiver encore à Londres. B. F.

22 août. A propos, J*ai oublié do tous féliciter sur Phonneur de votre admission dans la Société pour la propaga** tion de TÉvangile. Voici qui va de pair avec Thonneur que i*ai reçu en Hollande. Mais je vous laisse encore loin derrière moi, car j'ai reçu hier une lettre de Paris, dont }a vous envoie Textrait, qui m'apprend ma nomination à la place d'ofsoot^ étranger de l'Académie des sciences. Cette Académie ne compte, dans toute l'Europe, que huit ossoei^ étrangers y choisis parmi les noms les pins distingnét de la science. La place que j'ai Thonneur de remplir était vacante par la mort du célèbre Van Swieten de Vienne^ Cette marque d'estime que me donne la première Académie du monde, malgré toutes les peines que l'abbé Nollet, un do ses membres, a prises pour la prévenir contre mes doctrines, est une victoire que je remporte sur mon rival, et sans encre versée, car je no lui ai jamais répondu. On dit qu'à l'Académie il n'a plus qu'un confrère qui soit de son bord. Tous ceux qui se sont môles d'électricité sont des FrankliniiteBf conmie il les appelle. Votre, etc. B. F.

Sur la traite.

Londres, 22 août 1772.

Cher ami.

J'ai fait un petit extrait de votre lettre du 27 avril, à propos du nombre d*esclaves qu'on importe et qui périfr

/, Célèbre phlianthrope, n^etiFtatit^^m^JA ^S. \'^t».'^^^'**^'^^

sent; j'y ai joint quelques remarques serrées sur Phypocrisie de ce pays, qui encourage par ses lois ce détestable commerce, afin de favoriser les relations avec la Guinée, et qui, en même temps, exalte sa vertu, son amour de la liberté et la justice de ses tribunaux, parce qa'on a mis un simple nègre en liberté. Ceci a été inséré dans le Lofuion Chronicle du 20 juin dernier.

Je vous remercie de m'avoir envoyé l'adresse de Virginie; je la publierai avec quelques réflexions. Je suis heureux d'apprendre que, dans l'Amérique du Nord, on se prononce contre l'emploi des nègres. Dans ces derniers temps, on a publié ici plusieurs écrits contre la traite; j'espère qu'elle finira par être prise en considération et supprimée par la législature. Vos efforts ont déjà produit de grands effets. J'espère donc que vous et vos amis serez encouragés à poursuivre. Tous mes vœux sont pour votre succès, et je suis toujours, cher ami, votre affectionné.

A JOSEPH PRIESTLET '.

Algèbre morale,

Londres, 19 septembre 1772.

Cher Monsieur,

Dans une affaire d'aussi grande importance pour vous, je ne puis, faute de données suffisantes, vous dire ce qu'il faut décider, mais je puis peut-être vous dire comment on peut se décider. Dans ces cas difficiles, oùgit la difficulté?

toute sa vie dans sa patrie d'adoption, Philadelphie. Il était quaker. Benezet a immortalisé son nom en consacrant sa vie à demander l'abolition de la traite et l'adoucissement de la condition des nègres. Il est mort à Philadelphie en 1784, à l'ftge de 71 ans.

L Célèbre physicien, ph\\Qsoi^\k& «X ^^WC^e^^.

C'est que, dans Pexamen que nous en faisons, toutes les raisons ftour ou contre ne se présentent pas en même temps à notre esprit; une de ces raisons nous frappe d'abord, bientôt une autre lui succède, et nous perdons de vue la première. De là toutes ces alternatives, ces irrésolutions auxquelles nous sonmies en proie ; de là cette incertitude qui nous tourmente.

Pour en finir, voici ma méthode : Je divise en deux co« lonnes, par un trait, une demi-feuille de papier; j'écris en tète de Tune de ces colonnes le mot pour^ et en tôte de l'autre le mot contre. Pendant deux ou trois jours de ré* flexion, j'inscris brièvement au-dessous de chacun de ces intitulés les différents motifs qui se présentent de temps à autre à moi pour et contre la mesure que je veux adopter. Lorsqu'enfin j'ai réuni tous ces motifs ensemble, je me mets en devoir de peser leur valeur respective; si je trouve que deux raisons (une de chaque côté) soient d'ur môme poids, je les élimine toutes les deux; si une raison pour égale deux raisons contre ^ je supprime le tout; si deux raisons contre égalent trois raisons pour, j'efface les cinq, et ainsi de suite, jusqu'à ce que je trouve enfin de quel côté demeure la balance. Et si, après un ou deux jours de réflexion, rien de nouveau ne vient s'ajouter d'un côté ni de l'autre, je prends mon parti ; et quoiqu'on ne puisse supputer et peser des raisons avec autant d'exactitude qu'on établit des quantités algébriques, cependant, quand j'ai discuté séparément et comparativement chacune de ces raisons, et que j'en ai l'ensemble sous les yeux, je pense qu'il m'est plus facile d'asseoir un jugement et d'éviter un faux pas. En fait, j'ai retiré de grands avantages de cette espèce d'équation dans ce qu'on peut appeler une aigèhre morale, ou algèbre de conduite.

Désirant sincèrement que vous adoptiez le meilleur parti» mon cher ami, je suis à jamais votre très-affectionné. B* ¥ *

S94 CORRESPONDÂNGB

A THOMAS CnSHINa.

Conversation avec lord DartmotUh sur les affaires d^Jm^ rique. ^ Chute des actions de la Compagnie des Jndes,

Londres, 5 janvier 1773.

Monsieur,

J'ai «a rbonneur d« vont écrire le 2 décembre denier, en vons envoyant quelques lettres originales éeritea par des personnes de Boston : j'espère que tout vous sera heureusement parvenu. Plus tard, j'ai reçu votre lettre du 27 octobre; elle oontient, en peu de mots, une énumération complète de tous nos grieùi, des moyens d'y porter remède, et des heureux effets qui suivraient aussitôt; aussi quoiqu'elle fut marquée : pxrtieMère, j'ai cru qu'U serait bon d'en donner communication à lord Dartmouth, d'autant plus que votre lettre s'exprimait d'une manière trèsconvenable sur son compte, et qu'il pouvait juger par là de l'estime dont il jouit dans les Ciolonies. Je lui écrivis donc un petit billet, sous le pli duquel j'insérai votre lettre et Je lui envoyai le tout deux ou trois jours avant ma Tisite, pour lui laisser le temps d'en examiner le contenu.

Quand je me présentai ohei lui, il me rendit votre lettre avec un air de satisfaotion, en me disant qu'U était charmé de trouver le peuple d'Amérique dans des sentie* ments si fayorables à son égard. Il ajouta qu'on ne ftdsait que lui rendre justice en lui supposant les meilleures intentions, car il désirait sincèrement le bonheur des Américains, quoique peut-ôtre il ne fût pas toiqours d'accord avec eux sur les moyens de parvenir à cette fin désirée. U me dit encore que vous tous plaigniez de beaucoup de choses dans votre lettre ; que quelques-unes de ces plaintes demandaient à être examinées de près, et que par conséquent on ne devait pas s'attendre à un changement

soudain de toutes les mesures prises jusqu'alorSi en supposant même que toutes fussent mauvaises; ce qui n'était guère à présumer. Il pensait toutefois que, si les Américains restaient tranquilles et ne donnaient aucun nouveau sujet d'offense au Gouvernement, on prendrait leurs plaintes en considération et qu'on ferait droit à celles qu'on aurait trouvées raisonnables.

Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que ces paroles générales ne signifient pas grand'chose, mais je n'ai pu obtenir rien de plus précis....

Cependant plusieurs circonstances militent en notre faveur, à l'égard des impôts. Le relevé des comptes de l'année dernière, que viennent d'envoyer les Commissaires, fait connaître que» déduction faite des salaires, etc., il ne reste à l'Angleterre qu'une somme de quatre-vingt cinq livres sterling ; encore, ne parle-t^n pas des dépenses qu'occasionne l'entretien des gardes^îôtes. La Compagnie des Indes * n'a pas le sou ; elle ne peut payer les lettres de change qu'on tire sur elle, ni faire face à ses autres dettes; elle a en môme temps si peu de crédit, que la Banque ne se soucie pas de l'aider; son dividende va donc baisser nécessairement. Sur cette crainte, les actions sont tombées de 280 à 160 ; c'est plusieurs millions de perdus; de là| des banqueroutes particulières, et mille autres calamités, sans parler d'une perte de quatre mille livres sterling par an pour le trésor, somme que la compagnie cesse de payer dès qu'elle ne peut donner douze et demi pour cent de dividende. Et comme la compagnie a dans ses magasins pour plus de quatre millions de thé et d'autres articles indiens, qu'elle ne peut vendre faute d'un marché, et qui, s'ils étaient vendus, maintiendraient son crédit, j'ai saisi cette occasion de faire remarquer la grande impru-

1. Il ne faut pas oublier qm les Américains s'étaient mutuellement engagés à ne plus acheter de thé à la métropole, et que la Compagnie des Indes avait le monoçol^ 4^ ^^X^'ôs^^^.

dence qu'il y à à perdre le marché américain, en maintenant le droit sur le thé. On a jeté ce commerce entre les mains des Hollandais, des Danois, des Suédois et des Français, et il résulte des rapports et des lettres de nos commis de douanes, que ces pays fournissent aujourd'hui, par contrebande, tout le continent, non-seulement de thé, mais de tous les articles indiens, pour une somme de cinq cent mille livres sterling par an au moins. Gela cause quelques inquiétudes ; le peuple commence à se convaincre de plus en plus qu'on a eu tort de se brouiller avec TAmérique. On se dit que depuis cinq ans que subsistent les associations de non importation, on eût vendu, là-bas, pour deux millions et demi de ces marchandises, si l'on n'avait pas mis de droits sur le thé, ou si on avait eu le bon sens de le révoquer promptement.

Mais notre plus grande sûreté consiste, suivant moi, dans l'accroissement de notre population, de notre richesse et de notre force. En rendant notre concours plus puissant dans les guerres que peut avoir l'Angleterre, ces qualités nous feront respecter davantage; notre amitié sera plus recherchée etl'on craindra davantage notre inimitié. Qu*en arrivera-t-il? Non-seulement on nous traitera avec justice, mais avec bienveillance, et nous verrons modifier, d'ici à quelques années, toutes les mesures qu'on a jusqu'ici prises à notre égard, à moins toutefois qu'en négligeant la discipline militaire, nous ne perdions tout esprit martial, et que notre peuple de TOuest ne devienne aussi efféminé que celui qui habite l'Orient soumis à TAngleterre, car alors nous pourrions nous attendre à la môme oppression. Rien de plus vrai que ce proverbe italien : Faites-vous mouUmSj le lovp vous mangera. Plein de foi dans l'approche de cet heureux changement en notre faveur, je crois qu'il est sage pour nous de demeurer tranquilles, en ne perdant pas de vue, toutefois, et nos droits et nos réclamations , en les faisant, au contraire, valoir pw d^ t^^^UtionA^ des p6-

titions, des remontrances, mais en souffrant patiemment le peu de cas que font aujourd'hui les Anglais de nos plaintes. Un temps viendra (et ce temps n'est pas loin) où on y fera plus d'attention.

J'ai l'honneur d'être, avec la plus grande estime,

A MISTRISS DEBORAH FRANKLIN

Son jour de naissance»

Londres, 6 janvier 1773.

Ma chère enfant,

J'ai quelque tendresse pour ce 6 de janvier; c'est la date nominale de ma naissance bien que le changement de style ait reporté la date vraie au 17, et, si je suis encore en vie, j'aurai ce jour-là soixante-sept ans. Il me semble que c'était hier que vous et moi nous étions petit garçon et petite fille, tant les années fuient rapidement. Toutefois nous avons grande raison d'ôtre reconnaissants, puisqu'une si forte part de notre vie s'est passée heureusement et qu'il nous reste encore assez de santé et de force pour nous rendre l'existence agréable.

J'ai reçu votre bonne lettre du 16 novembre. Les pommes ne sont pas encore débarquées, mais je vous en remercie. Le capitaine Alley a eu la bonté de m'en envoyer un baril d'excellentes que je mange en attendant. Je me réjouis de vous savoir tous bien portants; mais vous m'avez si bien habitué à avoir quelque jolie anecdote à propos de l'enfant, que je suis un peu désappointé en ne sachant de lui rien autre chose, sinon qu'il est parti pour Burlington. Dans votre prochaine lettre, je vous en prie, contez-moi ses petites histoires, comme vous faites ordinairement.

Tous nos amis sont sensibles à votre bon souvenir et vous envoient leurs compliments. FaitA^m^^^as^^^^sJVNj^^^

S98 OORRESPONDÂNGB

ceux qui demandent de mes nouTeUes et gardes-en nne bonne part pour nos enfants. Je sois toujours, ma chère DebbjTi votre mari affectionné. B. F.

A WILLIAM FRANKLIN

La Compagnie des Indes. ~ Gène des manufactures.

Londres, 14 février 1773.

Cher fils ,

L'opposition attaque aujourd'hui le ministère au sujet de TafTaire de Saint-Vincent, qui. est généralement désapprouvée ici; quelques personnes pensent môme que lord Hillsborough sera abandonné comme étant le promoteur de cette expédition. Si la motion réussit, peut-être Forage sera-t-il dissipé. Le ministère est plus embarrassé avec les affaires des Indes, L'Amérique persistant toujours à ne pas vouloir du thé apporté d'ici, les intérêts de la Compagnie en souffrent beaucoup. Elle avait fait des importations con* sidérables, dans l'espérance que notre coalition ne tiendrait pas, et aujourd'hui elle ne peut payer ni ses dettes ni ses dividendes. Ses actions ont baissé au point qu'elle perd environ trois millions, et le gouvernement perdra ses quatre cent mille livres sterling par an, tandis que le thé leur reste sur les bras. Les banqueroutes qui ont été causées par cette interruption d'affaires ont donné au crédit une secousse dont on n'avait pas eu d'exemple depuis l'année de la mer du Sud '. Les grands manufacturiers en ont ressenti un tel contre-coup qu'ils ont été obligés de congédier leurs ouvriers; des milliers de tisserands de Spitalr fields et de Manchester meurent de faim ou vivent de char

1. Les actions de la mer du Sud sont, dans l'histoire anglaise, ce qae la banque de Law est dans rhistoire de France. Ce fut Je règne du papier, de Vag\ol«ge, «WiVn ^^ssa tvsisA >WL\t«rséÛe.

DE BËNJABQN FRANKLIN. t98

rite. Heureux efifets de l'orgueil, de la susceptibilité et de la colère chez le gouvernement, qui ne devrait pas avoir de passion. Je suis, etc. B. F,

A THOMAS GUSHmO.

Diêcowrs du gimvemeur Hutchinson à VasBembUe de Massachusetts. — Entretien avec lord Dartmùuth,

Londres» 6 mai 1773.

Monsieur,

Je suis privé de vos nouvelles depuis le S8 novembre dernier. Je vous ai écrit les 2 décembre, ô janvier, 9 mars, 3 avril; j'espère que toutes mes lettres vous sont par* venues.

J'ai fait imprimer ici, dès que je l'ai reçue, la réponse du conseil et de l'assemblée au discours du gouverneur Hutchinson. On a imprimé aussi la réponse d'Hutchinson, mus la réplique de rassemblée ne nous est pas encore arrivée. 8i le gouverneur s'est imaginé se rendre impor* tant, en recommençant cette dispute, il s'est grossièrement trompé ; l'administration est mécontente de son zèle, parce qu'elle était dans l'intention de laisser tomber toute espèce de discussion, afin que les choses reprissent peu à peu leur ancien courant. Voilà maintenant les ministres dans l'embarras, car si l'on met sous les yeux du Parlement les dépèches du gouverneur qui contiennent la déclaration de la Cour générale, on eraint que le Parlement ne prenne des mesures qui ne fassent qu'agrandir la brèche, chose peu politique dans un moment où le trouble de l'Europe fait craindre une guerre générale. D'un autre cété, si le ministère ne met pas ees pièces sous les yeux du Parlement, il donne un avantage à l'opposition qui, à la première occasion, l'accusera de négligence criminelle. Quelques-uns disent qu'Hutchinson est un sot ^ d'«iitx«& vsiSQit^xsX ^s^^^

trompé par de faux rapports, il croyait qae lord Hillsborough était encore au ministère.

Hier, j'ai eu une conversation avec lord Dartmouth : je crois à propos de vous en dire quelque chose. Je lui annonçai que je n'avais pas reçu de nouvelles de Boston et lui demandai si Sa Seigneurie en avait eues, c Aucunes, depuis la réplique du gouverneur; mais dans quels em^ barras ne nous a-t-il pas tous plongés par son imprudence? Il a cru bien faire, mais quel parti prendre maintenant? Il est impossible que le Parlement laisse passer la déclaration dans laquelle rassemblée générale affirme son indépendance. — Selon moi, répliquai-je, il serait plus sage et plus prudent de n'y pas faire attention. Ce ne sont là que des mots; les actes du Parlement sont encore en vigueur au Massachusetts; on se s*oppose pas de force à leur exécution. Tant qu'il en sera ainsi, le Parlement aura raison de faire la sourde oreille , de paraître ignorer jusqu'à l'existence de semblables déclarations. Des mesures violentes ne changeront pas l'opinion d'un peuple; la force ne mène à rien. — Je ne crois pas, reprit lord Dartmouth, qu'on songe à employer la force, mais peutêtre passera-t-on un acte qui impose quelques gènes au peuple du Massachusetts, jusqu'à ce qu'il révoque sa déclaration. Ne peut-il pas revenir là-dessus? Je voudrais qu'on le persuadât de réfléchir et qu'on Tamenât à retirer de lui-môme sa déclaration pour laisser les choses sur l'ancien pied, sans discuter les points douteux. Ne croyez-vous pas, continua Sa Seigneurie, que cela soit possible? — Non, Milord, répondis-je, cela est, je crois, impossible. Quand môme l'assemblée désirerait que les choses en fussent aujourd'hui au point où elles étaient avant le discours du gouverneur, et que la dispute fûit anéantie, cependant elle ne pourrait retirer ses réponses avant qu'il n'eût luimême retiré son discours; et comme pareil acte aurait fort mauvaise grâce de sa p^\^ \i<^ c^rols cas qu'on le lui

permette. Quant à un acte du Parlement, qui gênerait les habitants du Massachusetts, il n'aurait probablement d'autre efifet que de les faire aviser, comme naguère, aux moyens d'incommoder à son tour l'Angleterre jusqu'à la révocation de cet acte; on continuerait donc à se nuire et à se provoquer réciproquement» au lieu d'entretenir la bonne intelligence et l'harmonie si nécessaires au bonheur général. »

Lord Dartmouth dit que cela n'avait rien d'impossible, et que, quant à lui, il voyait bien que nos divisions affaiblissaient l'empire, « car, ajouta-t-il, quels que soient les sentiments de l'assemblée du Massachusetts, nous sommes encore un seul empire. » Mais il ne voyait pas comment on pourrait éviter ces divisions. La dispute avait reçu une telle publication qu'il était étonné que le Parlement n'eût pas déjà demandé communication des dépêches» et il croyait qu'il ne pouvait retarder beaucoup cette communication, quelque répugnance qu'il en eût, par crainte des conséquences, c Que feriez-vous, si vous étiez à ma place? eut la bonté de me dire Sa Seigneurie. Vous exposeriezvous à vous voir accuser un beau jour, en plein Parlement, pour avoir retenu des dépêches d'une aussi haute importance? — Je dis que Sa Seigneurie devait mieux savoir que moi ce qu'il lui convenait de faire dans sa position , mais que s'il m'était permis de donner mon mince avis au Parlement, je lui conseillerais, dans le cas où les dépêches lui seraient présentées, d'ordonner qu'on passât à l'ordre du jour* et de n'en plus parler; si|j'étai», ajoutai-je, aussi bien Anglais que je suis Américain, et désireux de voir s'établir l'autorité du Parlement, je proteste à Votre Seigneurie qu'il me serait impossible de ne pas voir que chaque pas que fera le Parlement, pour l'accroître

l. Littéralement qu'on les mît sur la table; c'est la CocmullA anglaise qui répond à notre passer dVonrdte àN^vsvMt*

dOS GORRESPONDÂNGB

ne servira qu'è la diminuer, et qu'après avoir fait beaucoup de mal il finira par la perdre. Cette perte, après tout, ne serait peut-être pas en elle^siême d'une grande conséquence , car , faute de rensei^ements suffisants et de connaissances nécessaires, le Parlement ne sera jamais en état de bien exercer son autorité ; ce n'est donc pas la peine de tant risquer pour la maintenir. »

Je terminai en assurant Sa Seigneurie que je serais heu* reux de l'aider à apaiser nos différends. Lord Dartmouth me dit alors : c Le plus grand service que vous puissiez me rendre, serait d'obtenir, s'il était possible, que l'assemblée générale retirât ses réponses au discours du gouverneur. — H n'j a pas, lui dis-je, la moindre probabilité que cela se fasse jamais, car le pays n'a en ce point qu'un même sentiment. Peut-être le gouverneur aura-t-il dit à Votre Seigneurie que ce sont là les opinions d'un parti et que la majorité a d'autres sentiments qui finiront par prévaloir. Mais, sll ne s*abuse pas lui-même, il trompe Votre Seigneurie. En effet, malgré l'influence que lui donne sa charge, il ne s'est pas trouvé dans les deux chambres une seule voix qui s'opposât à l'envoi de ces réponses. — Je ne me rappelle pas, dit lord Dartmouth, que le gouverneur m'ait rien écrit de cette nature. Mais des personnes qui habitent l'Amérique, et qui prétendent la connaître, m'ont assuré que beaucoup de gens pensaient comme le gouverneur, sans oser faire connattre leurs opinions. — Je n'ai jamais entendu dire, répliquai-je, qu'on ait fait violence à qui que ce soit pour s'être rangé de l'avis du gouverneur. — Des violences, reprit Sa Seigneurie, non sans doute; mais il y a eu des injures et des insultes , et personne n'aime à se voir haï ou méprisé de ses voisins. »

Le gouverneur Bernard sortait de chez Sa Seigneurie au

moment où j'entrais : je pensai qu'il pouvait être une de

ces personnes bien instruites dont venait de me parler lord

Dartmouth f et je dis ; c Les ^tï& içiv ^oitiX «^\t>^^"^ ^»s&

DE BENJAMIN FRANKUN* 808

un pari! ou qui ont conseillé certaines mesures, sont toujours disposés à grossir le chifft'e de leurs approbateurs. > Sa Seigneurie répondit qu*il en pouvait ôtre ainsi dans le cas présent, car quiconque a observé la conduite des partis sait que c'est là leur constante habitude, et il oon- Tint avec moi que si Tabsenoo de tout vote contraire no prouvait pas absolument Tunanimité d'opinion, elle prou* Tait au moins que cette opinion avait pour elle la grande majorité.

Ainsi finit notre conférence. Je veillerai à cette affaire jusqu'à la clôture du Parlement; je tâcherai de faire comprendre au peuple anglais les suites fâcheuses de ces querelles. Déjà les tisserands de Spital flelds en paraissent convaincus dans la pétition qu'ils adressent au roi ; je vous l'envoie sous ce pli. J'ai déjà le plaisir d'apprendre que le sermon de mon ami l'évoque de Sain^Asaph est universellement approuvé et applaudi S ce qui n'est pas un mauvais symptôme.

J'ai l'honneur d'être, etc. B. P.

▲ THOMA» CUSHmC.

Impôt sur le thé.

Londres, 4 juin 1773.

Monsieur,

Je vous ai envoyé par le par|uebot l'original de la réponse de Sa Majesté à nos pétitions et remontrances. Maintenant, je vous en envoie une copie exacte, que je voulais accompagner de quelques observations et de mon senti-

1. VMqno do Saint-Asaph avaft fait un diflcours des plus clialeuroux contre la conduite du gouvorrunnont anglais ot on faveur do l*Amôrique. Sir John Pringlo a])polait ce discours : un compliment à l'adrene de Franklin. C'était au moins aa 4clv<^ de MB idéûs.

304 GORRBSPONDAMGE

ment sur Pétat général de nos affaires en ce pays, et sur la conduite que nous imposent les circonstances; mais, en commençant à écrire, je m'aperçois que la matière est trop féconde, et, réflexion faite, je trouve que le sujet est trop important pour le traiter dans une lettre écrite à la hâte. On me dit que les vaisseaux partent demain, je remets donc mes observations à un autre moment.

Au commencement de la session, on croyait que Pimpét sur le thé, en Amérique, serait aboli; mais maintenant nos hommes d'État ont inventé de réduire le droit en Angleterre, de manière que le thé se vende en Amérique à meil^ leur marché que les étrangers ne peuvent nous le fournir, ils ne cherchent dans le maintien de la taxe que la consécration du droit que le Parlement prétend sur nous. On ne croit pas ici qu'un peuple puisse agir par d'autres principes que l'intérêt et 1' on imagine que la réduction de trois pences par livre de thé (on n'en consomme pas dix livres par tête) suffira pour étouffer tout patriotisme dans le cœur des Américains.

Je me propose de vous écrire bientôt et en ^rand détail. Quant aux lettres que je vous ai communiquées *, je n'ai point la permission d'en prendre copie ni de les publier, mais vous en pouvez garder les originaux tant que vous le jugerez convenable.

J'ai rhonneur, etc. B. F.

1. Ce sont les lettres du gouverneur HutuUinsoDj dont il sera question dans le chapitre suivant.

A THOiaS CUSHINO.

Différend avec le gouverneur Hukhinson. — Première idée d'un congrès américain. — Justification de Franklin, accusé de négliger les intérêts du Massachusetts.

Londres, 7 juillet 1773.

Monsieur,

Je vous remercie des brochures que vous m'avez envoyées sur les contestations entre le gouverneur et les deux chambres. Je les ai distribuées là où je crois qu'elles peuvent servir. Le gouverneur tire peut-être de sa cause tout ce qu'on en peut tirer ; mais par malheur il défend le mauvais côté, et il en est réduit aux faux-fuyants, aux sophismes, aux artifices de toute espèce, pour donner quelque couleur à ses raisonnements. Le conseil et rassenôblée ont l'avantage de la franchise, de la justesse et de la solidité. C'est en vain que le gouverneur invoque des actes du Parlement, qui ont lié les colonies, et notre consentement tacite à ces mêmes actes. J'aimerais autant qu'un tuteur, qui a trompé, pillé, dépouillé un pupille sans défense, vint, après que le pupille a découvert la fraude, citer ses tromperies comme des précédents et des autorités pour continuer ses spoliations. Depuis un temps immémorial il y a des précédents de vol dans les bruyères de Hounslow, cela n'empêche pas que le brigand qui y a volé hier ne mérite d'être pendu.

Je vois avec plaisir les résolutions de la chambre des représentants de Virginie *. II y a de braves cœurs en ce pays. J'espère que toutes les colonies s'empresseront d'accepter cette proposition. Rien de plus naturel que votre

1. Le 13 mars 1773, rassemblée de Virginie vota rétablissement d'un Comité de Correspondance et engagea les autres colonies à en faire autant.

306 CORRESPONDANGB

idée que, si l'oppression continae, un congrès sortira de ces comités de correspondance. Rien n'alarmerait davantage nos ministres, mais si les colonies s^enteudent pour for* mer un congrès, je ne yois pas qui les en empochera.

Je prends note de vos avertissements sur les lettres publiques et particulières; je ne manquerai pas de m'y conformer. Il me semble toutefois que la correspondance entière devrait être entre les mains âxk président, afin qu'il eu communiquât à la chambre les extraits qu'il jugerait convenables. Bien de plus embarrassant pour un agent que de donner par écrit le détail de ses négociatioos avec les ministres, lorsqu'il sait que ses dépêches seront lues en pleine assembléOi et que le gouverneur peut y avoir des espions qui en emportent des extraits, ou peut-être ea prenneotdes copies, qui reviennent ici par des lettres particulières. Je ne parle pas des dépêches qui ce trouvent imprimées dans les discours des orateurs.

Comment écrire avec liberté dans de pareilles cîrconstances, k moins qu^on ne veuille hasarder sa positiou et se mettre hors d'état de rendre plus longtemps service à son pays. Ce n'est pas pour moique jeparleen ce moment, puisque je me vois à la veille de renoncer à tout caractère public, mais c'est afin que vous y fassiez atteutiout en nommant vos futurs agents.

Puisque nous parlons d'agents, je vous diriu combieu je suis affecté d'avoir eucouru de la part de la, chambre, ua reproche aussi sévère que celui de négliger ses intérêts. Le respect seul m'a empêché d'y répondre dans ma dépêche officielle ; il n'est pas décent de discuter les admonestations d'un père. Mais avec vous et eu particulier, permettez-moi de m'expliquer sur ces deux griefc. On me reproche de n'avoir pas donné un avis assez prompt, d'abord de l'article de loi qui concerne les clumtiers maritimes, et ensuite des appointements accordés au gouverneur et aux Juges. Le premier de cies reproches a seul quelque

apparence. Je n'ai pas su, et peut-être j'aurais dû saroir qu'il était question de cet article ; mais ce n'est pas chose aisée. Pendant toute la session du parlement, les étrangers n'y ont pas été admis, et Ton y a passé peut-être deux cents actes. Il n'est pas si facile qu'on le pense de connaître tous les articles de chaque loi, et de s'opposer à ceux qui peuvent compromettre les intérêts des colonies, d^autant que très-souvent, quand on craint d'éveiller l'opposition, on glisse certains articles de contrebande, dans un bill , dont le titre n'éveille point le soupçon. Mais, quand même j'aurais eu connaissance de l'article, comment en aurais-je empêché le vote dans la disposition actuelle du gouvernement à l'endroit de l'Amérique ? Je ne vois pas non plus qu'il fous eût servi beaucoup d'en être instruits plus tôt.

Quant aux traitements du gouverneur et des juges, je n'aurais pas pensé d'en écrire à la chambre, alors même que le ministre m'en eût parlé. En eflfet, la première lettre du comité annonce que la chambre a été déjà informée, avec certitude, que l'administration a est décidée a accorder des traitements considérables à TAttorney général, aux juges et au gouverneur de la province. > Ainsi ce n'est pas moi qui aurais donné le premier signd des maux dont on était menacé. J'ai écrit cependant : c II n'y a pas de doute qu'on ait l'intention de rendre le gouverneur et quelques autres officiers indépendants du peuple, pour leur traitement, et on persistera dans ce dessein, si le revenu d'Amérique se trouve suffisant pour y pourvoir. »

Quelque pénible que soit pour moi cette censure, elle ne me surprend pas; je m'y attendais de longue main. Placé entre les amis d'un ancien agent, mon prédécesseur, qui se plaint d'une destitution injuste, et ceux d'un jeune homme impatient de ma succession % ma situation est loin

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