X PRÉFACE
troici Franklin qui, une fois encore, revient en France, sur cette terre qu'il appelle : le pays que faime ; j'ai confiance qu'il n'en sortira plus. Ses lettres, qui sont de véritables Mémoiresj entreront dans notre littérature, et un siècle après sa mort, il aidera encore à conserver entre l'Amérique et la France cette amitié qu'il a fondée, avec l'espoir qu'elle ne finirait jamais.
Ed. Laboulatb.
Glaligny- Versailles, 20 août 1866.
GHAPITKE PREMIER.
Arrivée àLondres. — Ses amis, Gol]insoD,Strahan,Shirley, Musschenbroek, miss Stevenson. — Maladie de Franklin. — Lettres à sa femme.
Franklin^ débarqué à Falmouth après la traversée dont il nous a conté les dangers, se mit en route pour Londres, où il arriva le 26 juillet 1757. H y lut reçu par son excellent ami et correspondant Pierre Gollin* son, membre de la Société royale; ce fut chez lui qu'il descendit.
Une des premières visites de Franklin fut pour la vieille imprimerie de Lincoln's Inn Fields, où il avait travaillé autrefois. U s'approcha d'une presse et dit aux deux ouvriers qui la servaient : c Mes amis, buvons ensemble; il y a près de quarante ans que je travaillais à cette place, ouvrier comme vous. > Il fit apporter un gallon de bière et porta un toast : A la prospérité de
r Imprimerie!^» H avait oublié qu'autrefois il proscrivait la bière et ceux qui la buvaient.
Quelques jours plus tard, il se logea chez mistriss Stevenson^ au n° 7 de Graven-street, à quelques pas du Strand. La maison de mistriss Marguerite Stevenson lui avait été recommandée par des amis de Pensylvanie qui y avaient logé^ et il se trouva si bien des soins et des prévenances de mistriss Stevenson et de sa fille Marie, plus tard mistriss Hewson, qu'il ne quitta point cette demeure pendant sa résidence à Londres, résidence qui ne dura pas moins de quinze ans. Miss Mary Stevenson était une jeune personne de dix-huit ans, qui à un ei^rit très-fin joignait un grand amour pour Pétude. Franklin se prit pour elle d'une affection paternelle, et se plut à diriger les études et les lectures de cette fille d'adoption. Le nom de Mary Stevenson reviendra souvent dans la correspondance ; c'est pour répondre aux questions qu'elle lui adressait que Franklin a écrit quelques-uns de ses meilleurs morceaux.
Franklin arrivait à Londres comme agent de la Pensylvanie, pour défendre les droits de la colonie contre les prétentions des lords propriétaires; mais sa réputation comme physicien et comme écrivain l'avait précédé en Angleterre. Il y avait déjà dix ans que sesbrillantesdécouvertes sur Télectricité l'avaient fait connaître au monde. La France, la première, avait rendu justice à son mérite ; la Société royale de Londres se l'était associé; ce n'était donc pas un étranger et il eut bientôt de nombreux amis en Angleterre et sur le conti-
/. Jfémoires de Franklin par son petit-fils.
DE BBN;rAMIK FAANKLIN. 3
nent*. Parmi ces amis, il faut citer au premier rang le fidèle Gollinson, Strahan qui fut plus tard imprimeur du Roi et membre du Parlement, et Shirley, ex-gouverneur du Massachussetts, avec qui Franklin avait été lié en Amérique. On voit que ses principaux amis étaient des savants; les études naturelles étaient sa passion véritable ; il était politique par devoir et physicien par vocation.
A peine arrivé à Londres, il fut pris d'une maladie violente qui le tint au lit près de deux mois.
1. Uâe lettre do célèbre Mutsehenbroek nous montre en qaeik •ftime on tenait FranJdin sur le continent.
ViRO NOBILISSIMO AMPLISSIMOQUE BeNJâMINI FrANKLIN S. P. D. P. V. MUSSCHENBROEK.
Vir rererendus, qui se ministerio evangelico fungi profitebatur^ me tao nomine rogavit^ ut indicarem auctoresqui de Electricitate scripsenint, mihi que erant cogniti. Votis tuis libenter annui; ita addisces quid alii in Ëuropa praestiterunt eruditi^ sed simul videhis neminem magis recondita mysteria Electricitatis detexisse Franklino.
Utinam modo pergas proprio Marte capere expérimenta, et aliâ incedere vi& quam Europaei incesserunt^ nam tum plura et alla deteges, quae seculorum spatio laterent philosophes. Aer Pensylvanicus videtur esse electricitatis plenissimus; sed attende an per totum anni curriculum, an interdum pauperior sit; quibus anni diebus, que fiante vente, qua cœli constitutione; distingue nubes electricitatis plenas aut expertes, uti volante in altum serico incepisti detegere, omnium primus.
Opto similia perpulcra inventa légère Pensylvanica , ac scripsisti in litteris ad expertissimum virum CoUinsonum ; si que mecum qusedam communicare digneris, tecumalia communicabo, nam meus scopus est scientiam physicam et naturalem premovere, quamdiu vivam.
Tu sis amicissime salutatos a tui benevolentissimo cnltore, et valei
4 GORAÉSPOKDANGE
A MISTRISS DBBORAB FRANKLIN.
Longue maladie de Franklin.
Londres, 22 novembre n57.
Ma chère enfant,
Pendant ma maladie, qui a duré près de huit semaines, je vous ai écrit quelques petites lettres, autant que mes forces me le permettaient. La dernière est partie avec le paquebot de Falmouth, il y a environ huit jours. Je vous y disais que la fièvre intermittente, qui m'a harassé par de fréquentes rechutes, avait enfin disparu ; depuis lors, je ne cesse pas de reprendre des forces et de Pembonpoint. Fothergill, mon docteur, qui m'avait défendu l'usage de la plume et de l'encre, me permet maintenant d'écrire autant que je pourrai le faire sans trop me fatiguer; je vais donc vous écrire avec plus de détail que je n'ai pu le faire jusqu'à présent.
Le 2 septembre, je vous ai écrit que j'avais eu un rhume violent, et un peu de fièvre, mais que j'en étais délivré. Mais bientôt j'ai eu un second rhume, qui a duré plus longtemps que le premier, et qui a été accompagné d'une grande douleur à la tète. Le sonmietdu crâne était brûlant, et quand la douleur était passée, il était douloureux et sensible. Les accès étaient inégaux, ils ont duré rarement moins de douze heures, et il en est un qui n'a pas duré moins de trente-six heures. Gela m'a donné par moment un peu de délire ; on m'a mis des ventouses derrière la tôte, ce qui semblait me soulager sur l'instant. J'ai pris une grande quantité de quinquina, en poudre et en infusion ; me croyant trop tôt rétabli , j'ai par deux fois essayé de m'occu- ' perunpevLj et défaire le service pour lequel on m'envoie ici ; deux fols j'ai été repris par la toux et ie suis retombé malade.
Mon bon docteur s'est mis fort en colère après moi, à cause de ma désobéissance, et m'a fait promettre plus de docilité pour Tayenir. U m'a soigné avec une véritable affection, et la bonne dame de la maison' m'a gardé avec une grande bonté. Billy* m'a été fort utile en allant de place en place, et Pierre a été très-actif et trèsattentif.
J'avais pris tant de quinquina, sous diverses formes, que je commençais à l'avoir en borreur. Je n'osais pas prendre un vomitif par peur de ma tête, mais, un matin, je fus saisi d'un vomissement et d'une purgation qui dura la plus grande partie du jour; ce fut, je crois, une crise qui emporta la maladie, car depuis lors je me sens plus léger, et je reprends des forces cbaque jour. J'espère donc que me voici acclimaté et que j'aurai meilleure santé durant le reste de mon séjour en Angleterre.
•... Les affaires du gouverneur Sbirley sont encore dans un état incertain; il essaie d'obtenir une enquête sur sa conduite, mais la confusion des affaires publiques fait tout ajourner. Nous nous faisons de fréquentes visites. Je ne doute pas que mes ennemis ne répandent des bruits à mon désavantage ; ne vous en laissez pas troubler. Si je vois que je ne puis faire aucun bien à mon pays, j'aurai soin du moins de ne lui faire aucun mal ; je ne demande ni ne veux rien pour moi ; et s'il ne m'est pas donné d'obtenir ce que veut et désire le peuple, aucun intérêt ne m'engagera à trahir la confiance qu'on a mise en moi; ainsi donc, tranquillisez-vous sur ce point.
.... M. Ralph m'a remis vos lettres fort obligeamment; il est ici fort respecté des gens comme il faut. Je vous remercie de m'avoir envoyé le journal de mon frère Johnny; j'espère qu'il se porte bien, ainsi que la sœur Read et les
t. Mistriss Stevenson.